In Amandine Vanderheyden We Trust, des chèvres, du fromage et du lien social

Dans la série In… We Trust (en français : "Nous croyons en"), Les Grenades vont à la rencontre de femmes arrivées là où personne ne les attendait. Aujourd’hui, rendez-vous avec Amandine Vanderheyden, jeune chevrière qui fait voler les clichés autour du monde agricole.

Jeudi, 17h30, sur la place de la Cathédrale à Liège, c’est le jour de Court-Circuit, le marché des producteurs locaux. Entre les vendeurs et vendeuses de pains, de légumes, de saucissons, nous retrouvons Amandine Vanderheyden, 27 ans, tout sourire. Devant elle, des petits fromages de chèvre agrémentés de fleurs, d’épices, de miel ou de noix.

La productrice discute avec les client·es, les conseille avec entrain. 18h30, l’heure est au rangement, on s’échange les invendus. Notre fromagère charge les frigos, les caisses et les nappes dans sa camionnette blanche, et annonce "voilà, j’ai terminé." Direction, un petit bar des alentours. Ce soir, avant de retourner auprès de ses chèvres, un verre de vin à la main, elle nous raconte son parcours et l’histoire de sa Chèvrerie des Fous Ronds.


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D’éducatrice à fromagère

Fille d’agriculteur, la jeune Amandine grandit sur une exploitation de vaches laitières à Teuven dans la belle région des Fourons. Si la ferme est son quotidien, elle n’accroche cependant pas avec le monde agricole, elle y est même allergique ! Elle souffre à l’époque de grosses réactions au foin, d’exéma, d’asthme... C’est sûr, à ce moment-là, œuvrer dans les étables est loin d’être dans ses projets.

Après une scolarité classique, curieuse et attirée par la rencontre de l’Autre, elle décide de se diriger vers des études d’éducatrice spécialisée. "J’ai adoré ma formation, mais la réalité du terrain, ça a été confrontant. Je savais que je voulais travailler dans le social, mais pas de cette manière-là." Jeune adulte, avec ses ami·es, elle rêve à demain... "On se disait que ce serait chouette de créer une ferme pédagogique avec un aspect social. J’ai réalisé que je pouvais concrétiser ce rêve moi-même puisqu’il y avait la ferme à la maison..." En discutant avec ses parents lui vient l’idée de développer un élevage de chèvres. C’est le début de l’aventure...

Sans perdre de temps, Amandine Vanderheyden part un mois dans les Vosges pour en savoir plus sur la production, elle se rend dans un élevage de 180 chèvres laitières. "J’ai fait du WWOOFing. Là-bas, j’étais sans arrêt dans la ferme et la fromagerie." En rentrant en Belgique en octobre, elle décide de se lancer pour de bon, elle installe son projet dans une étable, construit un aménagement en palettes et un mois plus tard, elle achète une vingtaine de chèvres chez un éleveur du coin. En quelques semaines, la jeune femme change de vie. "En France, ils me répétaient ‘mais Amandine tu es complètement inconsciente, tu vas te casser la gueule, ça ne va jamais fonctionner.’ C’est vrai que c’était étonnant, je n’avais pas de formation agricole, mais il faut dire que j’avais le soutien de mon papa qui connaissait un peu les chèvres."

De la traite à la vente

La fromagère en herbe a 23 ans quand elle démarre son activité pour de bon. "Les chèvres devaient mettre bas en mars-avril, il y en a une qui a avorté au mois de février. Comme elle avait du lait, j’ai commencé à faire des expériences à ce moment-là." Les premières tentatives de fabrication de fromages se révèlent stressantes et complexes.

Elle prend l’initiative de s’inscrire à une formation auprès de DiversiFerm qui accompagne les producteur·rices de denrées alimentaires artisanales à la commercialisation via les circuits courts. "En parallèle, les chèvres étaient en train de mettre bas donc j’avais le lait et je pouvais commencer à pratiquer. J’ai vite été débordée."

Ses premiers fromages se révèlent...très mauvais. "Lors d’un repas de famille, je voulais les faire gouter à mes proches, mais ce n’était pas bon du tout", rigole-t-elle rétrospectivement. À force de travail et d’essais, elle finit par obtenir de succulents résultats. C’est auprès des restaurants des environs qu’elle commence à se faire connaitre. "Ils ont assez vite accroché, c’est un tout petit village, mais c’est très touristique."

Il arrive que des gens, souvent des hommes d’ailleurs, ne me croient pas quand je leur dis que je suis chevrière

Mais ce n’est pas tout ! Lors de sa première expérience de marché, elle découvre le plaisir du partage du bon produit avec les client·es. Le succès est au rendez-vous, très rapidement, la sauce prend. Ses fromages font parler d’eux et d’elle. Face à la demande, elle fait transformer une partie de l’étable et crée une véritable fromagerie.

Ne pas compter ses heures

Aujourd’hui, cela fait 5 ans qu’Amandine Vanderheyden est devenue fromagère, elle vend sa gamme en Flandre et en Wallonie sur la marché, en direct ou via des petites épiceries. Derrière cette réussite, il y a du travail, beaucoup de travail. "J’ai 27 ans, mais je sens que ces 5 ans m’ont bien fatiguée. Les premières années, c’était plus difficile, je devais me lever vers 4 heures du matin pour préparer le marché et traire les chèvres. Puis il y avait la production du fromage, et comme je n’avais pas beaucoup de techniques, je travaillais jusque 23h, je rentrais en pleurant. Mais au marché, les retours positifs des gens me redonnaient de l’énergie."

Si elle aime son métier, l’année dernière s’est révélée très difficile. "Ce qui me plait beaucoup dans ce que je fais, c’est le contact avec les gens. Pendant le covid, j’ai dû me réinventer : j’ai fait des livraisons, ça a très bien fonctionné, mais c’était juste ‘sonner-déposer-partir’. C’était assez dur."


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Ces derniers mois ont aussi marqué le début de la collaboration avec son père, qui lui aussi est passé à l’élevage de chèvres. Une étape qui n’a pas été facile dans un premier temps. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de chèvres sur l’exploitation, son projet a évolué, mais elle l’accepte. "Je me rends compte que c’est quand même chouette parce qu’on est deux et donc j’ai plus de temps libre. Et garder une vie à côté du boulot, c’est vraiment important pour moi. J’ai vu mon papa quand j’étais jeune tout donner pour le travail et moi je ne voulais pas ça."

Ses ami·es viennent régulièrement lui rendre visite à la ferme. Certain·es ayant fait des burn-out trouvent dans son petit paradis, un lieu où se ressourcer. "Moi aussi, ça me fait du bien d’avoir leur compagnie. Plus j’avance, plus je me structure et j’arrive à me dégager du temps. J’ai pu recommencer le sport cette année, c’est quand même cool ! Mais oui, quoiqu’il en soit je n’ai pas le choix, je dois me lever. Si je bois des verres le soir à Liège, le lendemain, à la traite, je sais que je vais morfler."

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"Vous, vous avez de chèvres ? "

Jeune femme de son époque, Amandine Vanderheyden n’apprécie pas tellement les clichés véhiculés sur les agricultrices. "Il arrive que des gens, souvent des hommes d’ailleurs, ne me croient pas quand je leur dis que je suis chevrière. Ils me regardent avec des yeux ronds : ‘vous, vous avez de chèvres?’, je leur réponds, ‘venez à la ferme, venez voir’. Certains viennent vraiment voir..."

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Son entourage a également été surpris par son choix de vie. "En secondaire, on m’appelait ‘la fermière’ et je n’aimais pas ça. Aujourd’hui, je suis vraiment la fermière, c’est assez marrant." Elle-même se demande parfois comment elle en arrivée là... "J’ai du mal à dire que je suis fière de moi je suis contente de voir la manière dont ça a évolué. Je me dis souvent que j'ai eu de la chance, mais oui c’est vrai qu’il y a du travail derrière."

Si je bois des verres le soir à Liège, le lendemain, à la traite, je sais que je vais morfler

Si en 2008, seulement 14 % des chef·fes d’exploitation étaient des femmes, notre interlocutrice observe un changement de mentalité : "J’ai l’impression que ça évolue. Il y a beaucoup de femmes dans le maraichage, c’est vrai qu’on en compte moins dans l’élevage, mais ça bouge ! À ma formation de fromagère par exemple, nous étions principalement des femmes et on a désormais presque toutes notre élevage."

Qu’on se le dise, notre pays a besoin de jeunes prêt·es à se lancer dans l’agriculture. En effet selon les chiffres de l’agriculture wallonne, entre 1980 et 2019, le secteur agricole a perdu 68% de ses fermes au profit des grosses exploitations. Aussi, le secteur a vu disparaitre 62% de travailleur·ses entre 1980 et 2016. Sans oublier qu’en Belgique, le vieillissement de la population parmi les agriculteurs est une réalité, environ 50% d’entre eux a plus de 55 ans. Les jeunes pousses sont bien utiles au développement de notre agriculture locale !

Le social en ligne de mire

Si elle est très occupée par son métier, la jeune femme est encore et toujours animée par l’action sociale. "Avant la pandémie, j’ai beaucoup travaillé avec les personnes handicapées. On organisait des activités quasi toutes les semaines. Ça les faisait sortir de l’institution, ils et elles adoraient ça. Mon objectif reste de créer un véritable projet social sur la ferme, mais là je n’y suis pas encore arrivée. J’aimerais bien faire ça avec quelqu’un." Malgré tout, elle s’engage auprès de l’association "camp de partage" qui organise des séjours pour des enfants placés en institutions ou issus de familles très précarisées. "Ces jeunes sont incroyables, cette expérience m’enrichit beaucoup, j’en ressors chaque fois reboostée avant de retourner travailler à la ferme."


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En attendant de nouveaux projets, elle continue son travail de la manière la plus raisonnée possible pour elle et pour l’environnement. "L’agriculture est vue comme l’un des secteurs les plus pollueurs, mais il y a différents niveaux. Quand on travaille à petite échelle et qu’on sait ce qu’on donne à ses animaux, à ses plantes, qu’on connait la manière dont on transforme les produits, les lieux où on les revend et vers où ça va, moi ça me semble très positif." Si la crise sanitaire a réveillé les consciences des consommateurs et consommatrices, la fin de la pandémie a vite signé l’arrêt des bonnes habitudes. "On a eu deux, trois mois de folie. Les gens boycottaient les supermarchés et allaient vers les producteurs locaux’ et puis d’un coup c’était fini."

Les agriculteurs et agricultrices nous nourrissent, reconnaître leur travail, le valoriser et payer le prix juste sont des enjeux de société majeurs. Puisse le parcours d’Amandine Vanderheyden en inspirer plus d'un·e.


Dans la série In... We Trust (Nous croyons en)


Agricultrice, un métier d'avenir ? Un podcast de la série d'été des Grenades

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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