"Ils s'aiment": un siècle d'amour entre hommes

"Ils s'aiment": un siècle d'amours entre hommes
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"Ils s'aiment": un siècle d'amours entre hommes - © Tous droits réservés

Une couverture mystérieuse, le portrait en noir et blanc de deux hommes enlacés et un titre, "Ils s’aiment". En l’ouvrant, on découvre une sélection de 327 images de couples d’hommes de toutes origines et milieux sociaux dans ce qui constitue la première histoire photographique d’hommes amoureux entre 1850 et 1950.

Ce somptueux livre artistique couvre plus de cent ans d’histoire sociale, reflétant les changements de mode, de coiffures, de normes sociétales ainsi que de l’évolution de la photographie. Contemporaines de leurs époques, ces images sont, pour les deux collectionneurs, intemporelles en ce qu’elles sont les "témoins" de l’amour, sentiment universel. Pas de légende, pas de textes explicatifs, juste des images.

Prises dans des contextes historiques d’intolérance à l’égard des couples homosexuel·les, ces photos permettent de rappeler que, même clandestines, les histoires d’amours entre personnes du même sexe ont toujours existé.

Des traces de leur amour

Ces hommes ont bravé les mœurs de leur époque pour laisser des traces de leur amour au travers de daguerréotypes, négatifs, photos sur plaque d’étain et autres instantanés qu’ont réunis les collectionneurs Hugh Nini et Neal Treadwell. À l’origine de ce projet un peu fou, une découverte fortuite chez un antiquaire un dimanche à la sortie de la messe. Les deux hommes tombent sur une boîte contenant de vieilles photos parmi lesquelles celle d’un couple d’hommes s’enlaçant amoureusement en se regardant droit dans les yeux.


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Nous avons eu le plaisir d’échanger avec les deux collectionneurs. Hugh nous raconte ce moment : "Nous regardions cette photo, et nous avions l’impression qu’elle nous regardait aussi. On aurait dit qu’elle nous renvoyait à nous-mêmes. Ces deux jeunes hommes, devant une maison, s’enlaçaient et se regardaient comme seules peuvent le faire deux personnes amoureuses. Les deux jeunes hommes étaient habillés de façon banale ; le cadre était ordinaire et au grand jour".

Le sexe entre hommes a été amplement documenté, tant de manière aimable qu’hostile, au fil du temps. Ce qui n’a, jusqu’à présent, pas retenu beaucoup l’attention, c’est l’amour entre hommes

"Cela nous a frappés, c’était assez audacieux de faire ça à l’époque. Prendre une telle photo, à une époque où ils étaient moins bien compris qu’ils ne le seraient aujourd’hui, n’était pas sans risque. Cela nous intriguait qu’une telle photo puisse avoir survécu jusqu’au 21ème siècle. Qui étaient-ils ? Et comment leur instantané avait-il atterri chez un antiquaire de Dallas, Texas, empaqueté avec un stock d’anciennes photos autrement ordinaires ? Nous n’avions jamais pensé en trouver une deuxième. Nous en avons aujourd’hui plus de 3000".

Où sont les femmes lesbiennes ?

Plus de 300 images de couples d’hommes, cela signifie-t-il qu’ils n’aient jamais trouvé d’images de femmes lesbiennes ? Pourtant, une rapide recherche sur internet nous démontre que des photos de couples de femmes existent. La question de la répression visant les femmes lesbiennes n’est également que survolée dans l’introduction du livre écrite par Régis Schlagdenhauffen, maître de conférence à l’EHESS et titulaire de la chaire de socio-histoire des catégories sexuelles.

Lorsque nous nous sommes mis à collectionner intentionnellement, nous avons commencé à voir des photos de couples de femmes aussi. Mais il s’agissait presque toujours des photos sur lesquelles les femmes ‘jouaient’ pour un public d’hommes. Ce n’était pas ce qui nous intéressait

Nous avons eu l’occasion de l’interroger à ce sujet. L’universitaire affirme que les condamnations pénales s’appliquaient, selon les États, autant aux hommes qu’aux femmes tandis que les collectionneurs nous confirment avoir découvert des clichés de couples de femmes lors de leurs recherches. Néanmoins, sur le même sujet, Hugh nuance : "Une fois dépassée la stupéfaction que toutes ces images aient survécu, nous nous sommes lancés dans une ‘mission de conservation’ sans pour autant nous rendre compte que nous commencions à collectionner. Au début, lorsque nous avancions encore à l’aveugle dans tout ça, nous ne sommes jamais tombés sur des photos de couples de femmes. Et étant donné que nous ne nous rendions même pas compte que nous étions en train de collectionner des couples d’hommes, nous n’avons jamais pensé étendre notre recherche aux couples de femmes".

"Lorsque nous nous sommes mis à collectionner intentionnellement, nous avons commencé à voir des photos de couples de femmes aussi. Mais il s’agissait presque toujours des photos sur lesquelles les femmes ‘jouaient’ pour un public d’hommes. Ce n’était pas ce qui nous intéressait. Si quelqu’un·e devait se mettre à la recherche de couples de femmes de manière plus exhaustive que ce que nous ne l’avons fait, cette personne pourrait trouver un inventaire satisfaisant. En ce qui nous concerne, notre actuelle collection nous a marqués – épuisés financièrement. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a là une belle opportunité pour quelqu’un·e".


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Dès lors, quelles démarches pourraient entreprendre les archivistes et les historien·nes pour se donner les moyens de collationner, écrire, présenter et partager une histoire inclusive ? Selon Régis Schlagdenhauffen, cela nécessite d’abord une prise de conscience d’un certain nombre de biais, notamment de sélection. Or beaucoup d’archives d’homosexuel·les ont été détruites ou non léguées, justement pour ce motif. Il souligne toutefois que les temps changent, et que diverses initiatives sont en cours.

Masculinité toxique

Cette collection peut évoquer, à certains égards, le mythe de la virilité et la masculinité toxique. "Notre collection et notre livre racontent une histoire qui, bien que pas neuve, n’a jamais été racontée auparavant. Le sexe entre hommes a été amplement documenté, tant de manière aimable qu’hostile, au fil du temps. Ce qui n’a, jusqu’à présent, pas retenu beaucoup l’attention, c’est l’amour entre hommes. Les vies sexuelles privées et consenties de quiconque, homo ou hétéro, ne devraient jamais être mises sur la place publique. Et encore moins réglementées".

"Que les vies privées d’hommes et de femmes homosexuel·les l’aient fortement été durant des centaines d’années est une démonstration monstrueuse de masculinité toxique. Cela dit aux hommes ‘vous êtes peu virils et vous méritez d’être punis’. Et cela dit aux femmes ‘comment osez-vous ne pas vous rendre disponibles pour moi ?’. Pour ce qui concerne la virilité, il est viril d’aimer, d’être empathique et compréhensif, de construire l’autre plutôt que de le démolir et de faire preuve de courage et de curiosité face à ce que l’on n’a pas vécu soi-même. La peur et l’agression sont à l’opposé de la virilité".


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À quelques exceptions près, nous ne saurons jamais qui sont ces hommes, ouvriers, paysans, soldats, bourgeois, européens ou américains. Ces photos clandestines ne durent pas circuler publiquement, mais furent cachées, protégées par ceux qu’elles représentaient. Des hommes qui s’embrassent, qui s’enlacent, emmêlent leurs pieds ou font mine de se marier, utilisant des symboles forts, s’échangeant une bague ou tenant une pancarte disant "Not married but willing to be" ("Pas mariés mais ce n'est pas l'envie qui manque") sont autant de témoignages silencieux destinés à consolider une mémoire collective pour la communauté homosexuelle.

De nombreuses photos peuvent être vues sur le site du Guardian.

"Ils s’aiment" a été publié aux États-Unis dans le cadre du LGBT History Month aux USA et édité en France aux éditions les Arènes.


La série "Déconstruire les masculinités toxiques"

Premier article - "Sois fort, ne pleure pas"

Deuxième article - "Je suis un monstre qui vous parle"

Troisième article - "On ne naît pas homme, on le devient"

Quatrième article - "Le sexe et le mâle"


July Robert est traductrice et autrice.

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"Les Grenades-RTBF" est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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