La culture de l'insistance 2.0, vous connaissez?

Harcèlement: pour en finir avec les colleurs 2.0
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Harcèlement: pour en finir avec les colleurs 2.0 - © Getty Images

L’insistance 2.0, est un phénomène dont on ne parle pas ou beaucoup trop peu. Pas dramatique de prime abord, il est usant et peut faire naitre une fragilité émotionnelle et n’est autre qu’une nouvelle forme de harcèlement. Décryptage.

"J'ai toujours eu beaucoup de mal à rembarrer les colleurs de Facebook and co", témoigne Pauline. "La petite voix dans ma tête me disait : "Mais pour qui tu te prends d’éconduire quelqu'un qui se donne la peine de s'intéresser à toi ? Alors que tu devrais être reconnaissante ma pauvre fille!". En grandissant j'ai quand même appris à me sentir moins redevable. J'ai une pote qui m'a montré l'autre jour les messages envoyés par un homme beaucoup plus âgé rencontré lors d'un reportage. Il lui envoie depuis deux mois des messages ou gif pour dire "bonne journée" ou "bonne nuit". Alors qu'elle ne répond jamais, il continue. Elle semblait embêtée pour le mec de le laisser dans le vent comme ça. Mais comment il ne se lasse pas ? Il y avait bien une centaine de messages".

Les colleurs 2.0… Vous voyez ces gars qui commentent toutes vos stories Insta, qui vous proposent sans arrêt d’aller boire un verre, qui vous envoient des smileys bisous à tout va ? Ces gars à qui vous ne répondez jamais. Ces gars qui continuent malgré votre silence à insister, insister, insister.

Un gars que je trouvais collant m’écrivait et je ne lui répondais jamais, je me suis dit : "il va capter", mais non. Je crois que c’est une forme de domination, ce n’est pas possible de pas capter

En écrivant cet article, nous avons réalisé à quel point le phénomène était courant. Il se vit dans les secrets de nos ordinateurs, de nos téléphones. On essaye de le minimiser, de l’oublier et pourtant ces messages non-désirés se multiplient encore et encore… Malaise, culpabilité, intrusion. Entre harcèlement, culture de l’insistance et non-consentement, il est temps de mettre un terme à ces actions qui n’ont rien à voir avec la séduction.

L’antichambre de la culture du viol

Quand il se passe en irl, Slate a nommé ce phénomène la culture de l’insistance : "l’antichambre de la culture du viol dont notre société prend progressivement conscience depuis l’affaire Weinstein." Nous nous accordons parfaitement avec cette définition, qui s’applique aussi en mode 2.0.

"L’idée est très présente dans notre société qu’il faut insister pour qu’une fille cède. On se pose peu la question de savoir si céder est consentir", introduit (une autre) Pauline, Pauline Grégoire, créatrice d’Im·pertinentes, une structure qui accompagne les organisations à s'ouvrir à la diversité de genres et/ou l'éducation à la sexualité.


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Les témoignages sont multiples. Il suffit d’ouvrir le sujet pour libérer la parole. "Un gars que je trouvais collant m’écrivait et je ne lui répondais jamais, je me suis dit : "il va capter", mais non. Je crois que c’est une forme de domination, ce n’est pas possible de pas capter", confie Soumaya.

Pourquoi un homme (il s’agit en grande majorité d’hommes) se sent-il légitime de réitérer la même proposition même quand la personne en face ne répond pas ? Que ce soit sur Messenger, dans la rue ou dans un lit, pourquoi le "non" exprimé par la femme n’a, pas de valeur à ses yeux?

 

Pauline Grégoire explique : "On apprend aux hommes que les femmes ont tendance à dire non même si c’est oui."

La question du consentement est cruciale.  Dans une étude sur la culture du viol publiée cette année, Amnesty indique qu’un tiers des jeunes pensent qu’il est normal d’insister pour avoir des relations sexuelles.

L’idée est très présente dans notre société qu’il faut insister pour qu’une fille cède. On se pose peu la question de savoir si céder est consentir

Que ce soit dans les contes revisités et vidés de leur substance par Disney, dans les livres ou dans la pop culture, le narratif du conquérant qui doit se battre pour conquérir le cœur de sa dulcinée est omniprésent. "Quand je regarde les bédés Titeuf par exemple, je trouve qu’on le voit beaucoup courir après Nadia et la harceler pour qu'elle "sorte avec lui". Comme dans beaucoup de bédés, de littérature ou de films comme James Bond ou Star Wars où le mec insiste avec force", commente la spécialiste.

Titeuf ou Star Wars sont des exemples de male gaze, le regard masculin traduit dans toutes sortes de productions visuelles.

L’objectivation des femmes

Les femmes qui subissent l’insistance d’un homme peuvent finir par céder. L’idée "d’en baver" pour "avoir une fille" est encore très présente. Dans la presse féminine mainstream, il n’est pas rare de lire des articles avec des témoignages du genre "je ne voulais pas de lui, mais il a tellement insisté que j’ai fini par craquer". Quelle est cette vision de l’amour ? Pendant combien de temps encore le fait de se battre continuera d’être valorisé. Exprimer son désir, oui, mais si l’autre ne veut, l’autre ne veut pas. C’est frustrant, mais c’est comme ça.

Néanmoins, on ne peut s’empêcher de questionner "comment ces personnes à priori tout à fait saines de corps et d’esprits continuent d’insister encore et encore" ? L’une de nos pistes de réflexion est qu’au sein de nos sociétés, le corps sexualisé des femmes est mis en évidence de façon omniprésente dans les médias, les pubs.

Les femmes sont donc très fréquemment victimes d’objectification basée l’apparence physique plutôt que sur leurs caractéristiques internes. Ce phénomène peut entrainer des mécanismes socio-cognitifs, cognitifs et attitudinaux impliqués dans la perception d’individus sexuellement objectivés, comme l’indique le chercheur Philippe Bernard (chercheur qualifié FNRS, Université Libre de Bruxelles). En effet, quand un individu considère l’autre comme un simple objet, il le réduit à une fonction, sans se soucier de ce que la personne ressent. Dans le cas de l’objectification sexuelle, on réduit une personne à un instrument un ou objet de plaisir sexuel.

Il est important de rappeler que l’idée répandue selon laquelle les pulsions sexuelles masculines sont incontrôlables est un stéréotype toxique qui permet de justifier des comportements sexuels insistants voire agressifs

Dans une analyse, le Collectif contre les Violences Familiales et l'Exclusion indique que la culture du viol assoit et entretient l’appropriation du corps des femmes, leur objectification et la disponibilité sexuelle fantasmée qui en découle. Aussi, il est important de rappeler que l’idée répandue selon laquelle les pulsions sexuelles masculines sont incontrôlables est un stéréotype toxique qui permet de justifier des comportements sexuels insistants voire agressifs, comme l’indique Amnesty.

Sexisme + cyber = cybersexisme. Le phénomène est "un prolongement des violences sexistes et sexuelles qui touchent déjà davantage les filles dans la vie réelle. (…)  Ces violences se propagent en ligne avec des effets dévastateurs, sans interruption, 24h/24. (…) Le cybersexisme est lié au phénomène de réputation, qui touche spécifiquement les filles. Elles sont souvent jugées sur leur comportement sexuel (réel ou non) ou sur leur physique (leur manière de s’habiller par exemple). (..) En bref, les cyberviolences contribuent à contrôler la sexualité des jeunes femmes", éclaire  l’Observatoire régional des violences faites aux femmes du Centre Hubertine Auclert dans le cadre de la campagne Stop Cybersexisme en 2016-2017.


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Non, c’est non

Et quoi, on a plus le droit d’envoyer des messages ? Bien sûr que si. Mais pas n’importe comment. C’est comme dans la rue, la drague et le harcèlement, ne sont pas du tout la même chose. "A partir du moment où tu continues d’écrire des messages et que la personne ne te répond pas, ça devient du harcèlement, même chose si les réponses te font comprendre que la personne n'est pas intéressée et que tu continues à insister, c’est aussi du harcèlement", clarifie Pauline Gregoire.

Sans oublier que ces messages intrusifs envoyés à des heures tardives, peuvent mener à des situations de harcèlement beaucoup plus graves : humiliation sur le lieu de travail, violences sexuelles, chantage…

Qu’est ce qui fait qu’on se sent si mal à l’aise face à ces messages intrusifs ? Que certaines préfèrent nier que de répondre. La question est très complexe.

"On a souvent peur de blesser leur égo, de se recevoir en retour des insultes ou des reproches", éclaire Pauline Grégoire. Aussi toute l’ambiguïté des colleurs 2.0 est qu’on ne les connaît pas assez pour leur dire les choses franchement et un peu trop pour les remballer sans aucun scrupule. Pas simple par exemple de dire "mais arrête avec tes cœurs et tes propositions de boire un verre, laisse-moi tranquille" à un collègue ou à l’ami de votre ami·e.

Le consentement ne peut pas être uniquement interprété en termes de responsabilité individuelle, mais il s’inscrit dans une configuration sociale où la sexualité féminine est posée comme une dette

Sans oublier toute la complexité des réseaux sociaux où se mélangent vie publique et vie privée. Et les commentaires, messages, likes intempestifs, on les reçoit seul·e derrière l’écran. Les réseaux sociaux, c’est aussi la vraie vie. Et les messages intrusifs à 23h30, ils arrivent dans nos vrais lits et ils provoquent de vrais pincements à l’estomac.

"C’est compréhensible que la personne n'ose pas toujours retirer l’harceleur de ses amis ou de ses followers. C’est un acte fort. Il peut s’en rendre compte et donc mal le prendre. La société culpabilise beaucoup les femmes et excuse souvent les harceleurs et agresseurs. Cette culpabilisation influence alors nos comportements", explique Pauline Grégoire en pointant les constructions sociales.


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Des chercheurs se penchent sur la question. "Le consentement ne peut pas être uniquement interprété en termes de responsabilité individuelle, mais il s’inscrit dans une configuration sociale où la sexualité féminine est posée comme une dette", indique une étude.

"Je ne pense pas du tout qu’on laisse faire, on met un max de signaux implicites. Les femmes sont coincées entre l’impératif d’être disponibles et souriantes et l’impératif d’être claires et de ne pas laisser les mecs espérer, la formulation "espérer" est d’ailleurs fausse parce que dans les faits ils forcent comme des tarés. "C’est ta faute tu dois être claire", qu’est-ce qu’il y a de plus clair que de le nier pendant 6 mois ? J’estime que dire "non mais j’ai déjà un propriétaire" pour que le type me lâche, ce n’est pas quelque chose que je veux faire. C’est parce que je ne veux pas lui parler que je ne lui parle pas, ça n’a rien à voir avec le fait que j’ai un mec ou pas", témoigne Soumaya.

A noter que son colleur issu du milieu professionnel est en apparence conscient de la cause féministe, il est le premier à poster des articles, commenter, demander l’avis des femmes. En préparant ce papier, nous avons recueilli plusieurs témoignages de femmes qui dénoncent ces faux féministes sur les réseaux sociaux, ces alliés performatifs. L'activisme performatif de l’anglais Performative activism est un terme péjoratif faisant référence à l'activisme fait pour augmenter son capital social plutôt qu'en raison de son dévouement à une cause. Il est souvent associé à un activisme de surface.

Le silence ce n’est pas oui, le silence, c’est le silence. Et face au silence, il ne faut pas insister. Jamais. Il n’y a pas de peut-être

Repenser la drague

Comment se protéger ? "C’est compliqué parce que ça ne devrait pas être aux victimes de se protéger. Ça devrait être à la société d’éduquer les hommes et les garçons à ne pas harceler. Mais on peut se protéger en connaissant la loi, en libérant la parole comme avec #metoo ou à travers des animations Evras", explique Pauline Grégoire.

Il faut aussi continuer à parler de drague, de consentement, de stéréotypes. Pour rappel, les femmes ne sont pas des êtres passives qui attendent qu’on les chasse. Elles peuvent elles aussi affirmer leur désir, mais avant il faudrait d’abord leur laisser de la place. Deuxième rappel, si ce n’est pas oui, c’est non. Il n’y a rien de compliqué à ça. Le silence ce n’est pas oui, le silence, c’est le silence. Et face au silence, il ne faut pas insister. Jamais.

Certaines sont fatiguées, non seulement, de se taper les colleurs mais en plus la charge mentale de leur faire comprendre qu’ils le sont…

"Perso je suis dans un mode “plus le temps de niaiser” : je laisse en lu, je bloque, quand j’ai le temps et l’envie je dis clairement “arrête” (mais tous ne méritent pas cette attention). Je fais du tri au fur et à mesure en privilégiant la qualité à la quantité. Je me le dis comme un mantra parce que, parfois, je retombe dans mon rôle de meuf “gentille, polie, surtout ne pas froisser mon interlocuteur”. Petite anecdote : récemment j’ai dit à un gars à qui je n’avais pas parlé depuis 10 ans qu’il avait été relou par le passé, et il m’a dit “c’est vrai, j’étais à la masse niveau féminisme à l’époque. Désolée”. Je suis heureuse qu’il ait fait ce travail de son côté et heureuse aussi de ne pas y avoir participé parce que plus le temps niaiser !!", confie Gwenn.

Des communautés 2.0 et safe existent pour échanger, se soutenir et se proposer des pistes de solutions, des stratégies de réponses. Les personnes peuvent s’y sentir moins seule face aux intrusions crispantes, ça donne de la force, de la confiance.

Et pour les individus qui insistent, c’est-à-dire pour une grande majorité des hommes, à vous de vérifier, d’être à l’écoute, de demander si vos comportements sont okay.

Il faut en finir une fois pour toutes avec cette idée de conquérir le cœur des femmes par la force et l’insistance excessive. Elles sont de grandes personnes qui savent ce qu’elles veulent et n’ont pas besoin de votre combat pour se sentir valorisées.

Acceptons que les femmes disent non et laissons l’espace aux femmes pour manifester leur désir. Oui à la séduction, non à l’oppression. Les relations n’en seront que plus belles, plus sincères, plus égalitaires. Ça n’a rien de moins fougueux, que du contraire…


Conseils de lecture

  • Une culture du viol à la française  de Valérie Rey-Robert, l’ouvrage traite de la domination masculine et déconstruit les préjugés qui contribuent à culpabiliser les victimes et déresponsabiliser les coupables.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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