Harcèlement des policières: "Qu'est-ce que les femmes foutent à la police ?"

Harcèlement des policières: "Qu'est-ce que les femmes foutent à la police ?"
Harcèlement des policières: "Qu'est-ce que les femmes foutent à la police ?" - © Belga

Je tiens vraiment à mon anonymat parce que j’ai une famille à nourrir”. Celle que nous appellerons Elisa dans cet article a souhaité sortir de son silence suite à la diffusion du reportage du magazine #Investigation sur la RTBF ce mercredi 27 mai, intitulé “Harcèlement à la police : le grand malaise”, une enquête consacrée au harcèlement moral et sexuel au sein de la police.

Elisa est policière depuis des années au sein de la zone de police Nord qui rassemble les communes bruxelloises de Schaerbeek, Evere et Saint-Josse. Dans le reportage, une autre policière s’exprime sur le harcèlement sexuel qu’elle a subi de la part de son supérieur dans cette même zone de police. L’affaire était sortie dans la presse quand elle avait porté plainte contre lui après avoir dû supporter une soirée “teambuilding” (sic) dans un club échangiste.


►►► A lire : Harcèlement sexuel à la police, jusqu'à fuir en Allemagne


Je peux vous dire que ce reportage diffusé sur la RTBF a provoqué beaucoup de remous en interne. Pas mal de policiers et de policières ont regretté que plus de choses ne soient pas sorties par rapport à ce qu’il se passe dans la zone”, affirme Elisa.

“Harcèlement moral généralisé”

Elisa parle d’un “harcèlement moral” généralisé. “Nous sommes dans un système très pyramidal où personne n’a une vue d’ensemble. On ne sait plus dans quel jeu on joue. Tous les penseurs, les policiers plus anciens ou intellectuels, ont été déplacés vers ce qu’on appelle “le couloir des morts”. Ces personnes sont écartées et font un travail très administratif.”


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


“Tout le monde craint de faire l’objet d’un article 44, un déplacement individuel pour les besoins de l’organisation. Cela se fait de manière tout à fait abusive, contre toutes les personnes qui osent critiquer l’institution en interne. J’en ai déjà fait les frais. Les personnes plus fragiles, par exemple les policières mamans célibataires qui sont déjà dans un équilibre fragile et ne vont pas risquer d’être déplacées, n’osent plus parler librement, notamment dans les cas de harcèlement. Ce sont des mesures disciplinaires cachées. Les policiers qui font l’objet de cette mesure ont l’impression d’avoir raté quelque chose, d’avoir mal travaillé”.

On déshumanise la police. C’est dangereux.

"Système pyramidal et machiste"

Une autre policière de la zone Nord a tenu à confirmer les propos d'Elisa, sous couvert d'anonymat : "Nous subissons une pression constante. On nous fait bien comprendre que soit on se soumet, soit on sera "dirigé" vers une autre fonction "qui nous conviendra mieux". Nous ne pouvons pas nous plaindre, parler ou critiquer sans être déplacé ou pire".

"J’ai assisté à la réaction d’un dirigeant envers une collègue (maman célibataire à qui on venait de lui dire que le lendemain elle devra être présent à 6h30). La collègue venait de répondre qu’elle avait la garde de ses enfants cette semaine et que au pied levé, elle ne pouvait être présente qu’après avoir déposé ses enfants à l’école. Le dirigeant lui a répondu qu’elle devrait se remettre en question professionnellement ; qu’elle n’était sans doute plus à sa place… Il est tout à fait exact que c’est un système très pyramidal et machiste. Nous sommes des petits playmobil qu’on place et déplace, qu’on jette quand ils sont fatigués, trop vieux, abîmés", poursuit-elle.

Nous sommes des petits playmobil qu’on place et déplace, qu’on jette quand ils sont fatigués, trop vieux, abîmés

Un policier témoigne à ce sujet également : "Oui, je peux vous assurer que l'article 44 est utilisé très souvent pour déplacer des gens dans la zone. Plus que la moitié des officiers ont été déplacés à l'aide de cet article. Deuxièmement, en général, la victime de harcèlement se fait déplacer et les harceleurs sont protégés. Après avoir critiqué des harceleurs racistes, j'ai été déplacé moi-même sur base de l'article 44."

"Pas de travail, ni de bureau pour moi"

"J'ai été désarmé et envoyé à l'état major où il n'y avait pas de travail, ni de bureau pour moi. Le matin, je traînais donc dans le couloir et je cherchais un bureau d'un collègue qui était absent ce jour pour m'asseoir le reste de la journée. Après deux semaines, j'ai reçu le bureau d'un stagiaire qui venait de terminer son stage. Après un mois et demi, j'ai pu réintégrer un commissariat."

Ces déplacements sont abordés par plusieurs autres policiers et policières dans le reportage du magazine Investigation et ne semblent pas être uniquement le fait de la zone de police Nord.

“On devient des numéros”

Elisa dit avoir peur d’un “drame humain”. “Dans ce contexte, les policiers de la zone sont stressés. On déshumanise la police, on devient des numéros, des robots. C’est dangereux. Comme les plus anciens sont déplacés, on se retrouve sur le terrain avec des nouvelles recrues, qui n’ont pas la même expérience. Un collègue a déjà sorti son arme de service dans une situation qui ne le nécessitait pas.

Ces “déplacements abusifs” sont démentis par Audrey Dereymaeker, responsable de la communication de la zone de police Nord. “Ces situations n’existent vraiment pas dans notre zone, ce n’est pas la politique du chef de corps. Et quand nous apprenons qu’il y a du harcèlement, nous prenons des mesures contre le harceleur, pas contre la victime”, précise-t-elle.

“A part montrer votre cul, vous ne savez rien faire d’autre”

Il y a un an, en mai 2019, Les Grenades-RTBF ont publié le témoignage de R., une ex-commissaire de police qui racontait le harcèlement sexuel, le sexisme et le racisme dans la police belge. “Ceux qui ont une position de pouvoir sont les plus violents. Nous sommes supposés être neutre politiquement mais ce n’est pas vrai. Ils sont tous politisés. Lui était étiqueté N-VA. Il nous donnait cours sur les violences sexuelles et avait des propos sexistes en plein cours. Il disait que le viol ce n’était pas grave, que les femmes étaient des putes”, soutient R.

Les phrases machistes, on les entend en permanence. On nous dit que les femmes sont là uniquement pour faire du social

Elisa, comme les policières qui témoignent dans le reportage du magazine Investigation, vit aussi ce sexisme quotidien. “Les phrases machistes, on les entend en permanence. On nous dit que les femmes sont là uniquement pour faire du social. Quand on a des problèmes d’horaire avec nos enfants, on entend : “Qu’est-ce qu’elles foutent ici ?” On nous demande de trouver une autre fonction que le terrain, une fonction où "on se sentirait mieux". J’ai aussi entendu : “A part montrer votre cul, vous ne savez rien faire d’autre”. On m’a demandé si je voulais des enfants. C’est tourné comme des blagues et il n’y a pas de solidarité entre les femmes parce qu’on a dû se forger une carapace, on est très seule face à ça.”

#Investigation : harcèlement à la police, le grand malaise - extrait

Des policières longtemps limitées à des tâches sociales

Dans un mémoire publié en 2017 sur la féminisation de la police, Hubert Deschamps, l’auteur, rappelle que l’entrée des femmes dans la police s’est faite progressivement. En 1953, une police féminine est mise en place dans les parquets pour les affaires de mœurs "pour autant qu’il s’agit de femmes et d’enfants". Si ce rôle est la porte d’entrée des femmes dans les fonctions de police, elles sont limitées à ces affaires à cause de leur “instinct maternel”. “Au départ, seuls trois postes sont prévus au parquet de Bruxelles à titre d’expérience. Plus de 350 candidatures sont déposées et parmi les trois femmes retenues, une seule est nommée à titre définitif, en 1954, comme officier de police judiciaire”, écrit l’auteur.

Les policières vont longtemps être limitées à ces tâches “sociales”. Le 4 août 1978, la loi sur la réorientation économique est votée. Cette loi donne un accès égal à l’administration pour les hommes et les femmes. Elle est cependant contournée dans certains commissariats. “[…] dans une commune de l’agglomération bruxelloise, selon notre témoin, la taille minimale requise des candidats policiers est restée à 1m72 afin d’y limiter une présence féminine”, rapporte Hubert Deschamps. 

“Il faut un changement de mentalité”

L’entrée des femmes dans la police ne s’est donc pas faite facilement, cette idée selon laquelle les femmes seraient plus “maternelles”, qu’elles devraient se limiter à des tâches sociales semble parfois être restée ancrée, sans même parler du harcèlement sexuel. Une policière sur quatre affirme avoir été victime de comportements inappropriés au cours des six derniers mois au sein de la police fédérale.

Oui, ces comportements existent, réagit Audrey Dereymaeker, responsable de la communication de la zone. Il faut que les victimes de harcèlement puissent se sentir assez en confiance pour parler. Au sein de notre zone, il y a 5 personnes de confiance, chez qui elles peuvent aller parler de ces faits. Nous avons aussi une stress team de 2 psychologues qui peuvent intervenir. Nous encourageons les victimes à prendre contact avec la direction.”

#Investigation : harcèlement à la police, le grand malaise - extrait

“Nous formons aussi les policiers sur la thématique du harcèlement, nous allons bientôt les former avec l’asbl Touche Pas à Ma Pote, pour reconnaitre ces faits et rappeler qu’ils sont répréhensibles pénalement. Nous allons engager une personne à temps plein pour travailler sur la culture d’entreprise et sur les discriminations qui peuvent être d’ordre différent, de religion, par rapport à l’orientation sexuelle, etc. Cela était décidé avant la diffusion du reportage. Il faut un changement de mentalité”, souligne Audrey Dereymaeker

Ces témoignages mettent le doigt sur quelque chose d’inacceptable, estime Cécile Jodogne (DéFI), bourgmestre de Schaerbeek et cheffe de la zone de police Bruxelles Nord. La zone a mis en place une politique globale contre les discriminations. Malgré les efforts, des comportements problématiques persistent et c’est interpellant. Il faut rappeler que cela se passe partout, que c’est structurel, ce n’est pas réservé à quelques institutions. C’est un problème global contre lequel il faut lutter de manière globale. C’est, en tout cas, un point d’attention pour nous. Quel gaspillage d’énergie et de talent. La diversité homme-femme est une grande richesse, il faut répéter cela.”


►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici


Interpellation au conseil de police

Suite à la diffusion de l'enquête de la RTBF, Sihame Haddioui (Ecolo), échevine de l’égalité des genres et des chances de Schaerbeek, a annoncé qu’elle interpellera la zone de police Bruxelles-Nord en sa qualité de conseillère de police au conseil de police du mois de juin. “Je vais exiger des chiffres précis sur ce sujet. Je sais qu’un plan d’action va être mis en place contre les discriminations, je vais être particulièrement critique sur ce plan. Il y a des choses qui m’inquiètent, par exemple quand j’entends que ce sont les femmes qui doivent parler, sortir du silence. Cela laisse tout sur leurs seules épaules. Selon moi, il faut aussi interroger la masculinité toxique, pourquoi les hommes se protègent entre eux ? On n’aborde pas assez le harcèlement sous cet angle-là”, explique-t-elle.

Elisa connait bien les formations déjà mises en place par la zone de police Nord. “Nous avons beaucoup de formation, nous sommes numéro 1, la zone a même gagné des prix. Cela ne sert à rien. Ceux qui viennent et sont déjà conscientisés ne vont rien apprendre et ceux qui viennent parce que c’est obligatoire vont juste signer la feuille de présence. C’est obligatoire si on veut monter en grade. C’est mauvais d’après moi, comme de forcer des gens à aller en thérapie. S’il n’y a pas une vraie volonté, cela ne change rien. Souvent, ce sont des travaux en groupe, il n’y a que les plus motivés qui font vraiment les exercices. Tout ça, c’est pour noyer le poisson, c’est un grand show”, relève-t-elle. 

Selon moi, il faut aussi interroger la masculinité toxique, pourquoi les hommes se protègent entre eux ? On n’aborde pas assez le harcèlement sous cet angle-là

Où sont les femmes dans la hiérarchie ?

Pour moi, la seule solution est d’améliorer la présence des femmes dans la hiérarchie, montrer qu’elles peuvent aussi diriger. Du coup, quand ils insultent ou harcèlent une collègue, c’est potentiellement à leur future cheffe qu’ils s’adressent. Cela créera plus de respect. Nous n’avons pas de modèle féminin haut placée alors qu’il y a assez de femmes compétentes. Ce sont des hommes qui dirigent d’autres hommes dans la hiérarchie et là où ils voient le plus de femmes, c’est dans le nettoyage ou au secrétariat. Forcément, il ne suffit pas de 4h de formation pour changer la manière dont ils pensent”, s’insurge Elisa.

En Belgique, les femmes représentent 2/3 du cadre administratif et logistique dans les zones de police locales. Elles restent sous-représentées au niveau opérationnel ou à des postes décisionnels : elles ne sont que 10% à atteindre les plus hautes fonctions de la police, bastion du pouvoir masculin.

Reste encore la question de la manière dont sont reçues les victimes extérieures par des policiers qui harcèlent potentiellement leurs collègues, c’est-à-dire des femmes qui leur sont proches. “S’il s’agit d’un policier hyper sexiste qui va prendre la plainte d’une femme victime de violences, c’est la catastrophe. Il y a aussi des policiers qui sont eux-mêmes auteurs de violences intrafamiliales. On sait pourtant que c’est très important car une femme qui a été mal reçue une première fois va être plus réticente à entrer dans le commissariat quand elle en aura besoin. C’est donc grave. Il y a bien entendu un lien entre l’ambiance dans les commissariats, ce que vivent les policières et la manière dont sont reçues les femmes qui souhaitent porter plainte. Et c’est encore pire si vous êtes racisé.e.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.