Harcèlement de rue: mais que fait la police?

Harcèlement de rue: mais que fait la police?
Harcèlement de rue: mais que fait la police? - © Getty Images/iStockphoto

Depuis le mouvement #MeToo, de nombreuses femmes ont pris l’habitude de témoigner sur internet du harcèlement sexiste qu’elles vivent au quotidien. Le harcèlement de rue ne fait pas exception.

Récemment, en Région bruxelloise, plusieurs témoignages ont mis l’accent sur les faits de harcèlement mais aussi sur la réaction du policier ou de la policière en charge de prendre la plainte. 

Laurence a été agressée dans la commune de Saint-Gilles, durant le confinement. “L’homme est descendu de sa mobylette, il est venu vers moi, il m’a menacé. Il m’a dit qu’il m’enfoncerait les doigts dans le cul, qu’il me couperait les doigts. Il a enfoncé son doigt dans le visage. J’ai relevé la plaque d’immatriculation. J’ai appelé immédiatement la police, pour savoir si cela valait le coup de porter plainte. On m’a répondu que oui. [Au commissariat], j’ai été traitée très mal. On m’a dit : “Qu’est-ce que vous croyez ? Que vous êtes la seule femme à vous faire agresser à Bruxelles ? C’est juste un con, cela ne sert à rien de porter plainte. Il ne se passera rien de toute façon ". Tout était fait pour me dissuader de porter plainte”, explique-t-elle.


►►► A lire : Est-ce que le covid a eu la peau de metoo ?


Le témoignage de Danaé, publié par l’asbl Touche pas à ma pote, dresse le même constat : “J’ai été victime d’une agression verbale sexiste très violente mardi dernier dans le quartier de Botanique (“grosse pute”, “salope”, “sale chienne”, “je vais te niquer”, “tu es dégueulasse avec tes poils de Portugaise, …) pendant toute ma montée de la côte à vélo. Je me suis rendue au commissariat de la rue du Marché au Charbon pour porter plainte mais j’ai été rejetée par les inspecteurs qui m’ont dit qu’il n’y avait pas de base juridique sur laquelle ils pouvaient s’appuyer pour ouvrir un pv […] Ce dimanche, j’ai été dans un autre commissariat à Molenbeek et je suis parvenue à faire enregistrer ma plainte, avec une audition simplifiée, en insistant fortement”.


►►► A lire : Le confinement n'arrête pas le harcèlement de rue


Anna a témoigné, à Saint-Gilles toujours, de harcèlement de rue sexiste et de violences physiques et verbales de la part de policières et policiers : "En même temps, avec des tenues comme ça, il ne faut pas s'étonner. Il y a des quartiers on ne peut pas s'habiller comme ça si on ne veut pas se prendre des remarques", lui aurait dit une commissaire. La zone de police Midi n'a pas répondu à nos demandes d'interview.

Une loi existe

Pour rappel, depuis 2014, la Belgique s’est dotée d’une loi contre le sexisme dans l’espace public. La loi prévoit une peine d’emprisonnement d’un mois à un an et/ou d’une amende de 50 à 1.000 euros pour l’auteur de tout geste ou comportement qui a pour but d’exprimer un mépris à une personne en raison de son sexe, que ce soit dans la rue et dans d’autres lieux publics, internet et les réseaux sociaux par exemple. Les insultes et les gestes obscènes entrent dans la définition de harcèlement sexiste, selon la loi. Par ailleurs, selon l’article 40 de la loi sur la fonction de police, un policier à l’obligation d’enregistrer une plainte.

Ce n’est pas anodin, ce sont des comportements intrusifs

Pourquoi, dès lors, des agent.es de police refusent de le faire ? “Je pense que les policiers sont comme tous les autres gens : certains sont au courant de cette loi et d’autres pas”, explique Béa Ercoloni, fondatrice de l’asbl Touche pas à ma pote. “D’autres aspects sont à prendre en compte, notamment la justice. Si le parquet ne poursuit pas ces faits, les policiers vont avoir tendance à se dire : “A quoi bon ?””, continue-t-elle. “Ce n’est pas un phénomène traité de manière prioritaire par l’autorité judiciaire, parce qu’il y a un manque de moyens, donc les policiers n’ont pas toujours envie de prendre ces dossiers en charge. Cela donne effectivement l’impression à la victime que ce qui lui est arrivé n’est pas pris en considération. C’est aussi une infraction dont les éléments sont difficiles à constater”, confirme Frédéric Dauphin, chef de corps de la zone de police Nord (Schaerbeek, Evere, Saint-Josse).

Former la police

L’asbl Touche pas à ma pote prépare une formation pour les policiers et policières de la zone Nord, en collaboration avec la Ligue d’impro, qui devrait commencer au mois d’octobre. Plusieurs modules sont prévus sur base de mise en situation. Dans le premier module, les policiers seront mis dans une situation de harcèlement de rue.

L’idée est de faire réfléchir les policiers sur ce qu’ils auront vécu durant cette situation, qu’ils y réfléchissent non pas en tant que policier mais en tant qu’être humain, dans le but de leur faire comprendre que ce sont des comportements dévastateurs, tout autant que les violences physiques. Ce n’est pas anodin, ce sont des comportements intrusifs”, soutient Frédéric Dauphin. Un deuxième module s’intéressera à l’accueil des victimes : comment poser les bonnes questions pour acter les faits, sans être stigmatisant ? Le troisième module expliquera comment, concrètement, rédiger le procès-verbal dans les cas de sexisme dans l’espace public, afin d'aider les autorités judiciaires dans leur travail ? Les magistrat.es pourraient être associé.es à cette formation.

Nous allons entourer cette formation d’une campagne de communication pour bien faire comprendre aux policiers qu’il ne s’agit pas d’une énième formation et que c’est un sujet important. Nous ne savons pas encore si nous axerons cette communication sur les victimes ou sur les harceleurs”, développe le chef de corps.

Même si les faits ne sont pas poursuivis, j’ai constaté qu’il était important que les victimes se sentent prises au sérieux par le premier maillon de la justice : la police. Cela leur donne déjà un statut de victime, c’est-à-dire qu’une autorité reconnait que ce qui leur est arrivé n’est pas normal

Les policiers formés pourraient également être amenés à intervenir dans les écoles, dans un but de prévention. “Nous avons des partenariats forts avec les écoles donc nous pourrions venir y signifier que le harcèlement de rue est constitué de faits graves. En dehors de l‘aspect punitif, il faut se concentrer sur l’éducation et la prévention”. 

C’est également l’avis de Béa Ercolini : “Il faut une approche complète de lutte contre le continuum des violences faites aux femmes, il ne peut pas y avoir de sanctions sans prévention, pas de loi sans formation”.

Reconnaitre le statut de victime

Je dois aussi dire que c’est une problématique qui me trotte dans la tête depuis un certain temps, on connait le problème du harcèlement de rue, un cadre législatif existe, mais il est difficile de le faire respecter. Pourtant, même s’il n’y a pas de réponse du monde judiciaire et si les faits ne sont pas poursuivis, j’ai constaté qu’il était important que les victimes se sentent prises au sérieux par le premier maillon de la justice : la police. Cela leur donne déjà un statut de victime, c’est-à-dire qu’une autorité reconnait que ce qui leur est arrivé n’est pas normal” analyse Frédéric Dauphin.


►►► A lire : Harcèlement de rue : un homme interpellé en flagrant délit sur la Grand-Place de Bruxelles


Les associations féministes se posent la question depuis le début de l’instauration de la loi : sera-t-elle applicable ?  “A ma connaissance, cette loi n’a mené qu’à une seule condamnation depuis sa création, pour un homme qui avait insulté une policière, ce qui facilitait quand même les choses”, souligne Irène Zeilinger, chargée de projet pour l’asbl Garance qui lutte contre les violences sexistes. D’abord, la loi est écrite de manière neutre au niveau du genre, ce qui veut dire qu’elle ne tient pas compte des inégalités structurelles dans notre société. Elle semble dire qu’il y a aussi du sexisme envers les hommes, c‘est comme de dire qu’il y a du racisme anti-blanc, cela n’existe pas. Les hommes sont victimes de préjugés sexistes, ils peuvent par exemple souffrir de ne pas pouvoir exprimer certaines émotions. Cela n’est pas pareil que de vivre des discriminations de la part des structures qui t’entourent, ce n’est pas lié à une place subordonnée dans la société, c’est ça le sexisme !”

“On savait dès le départ, dans le texte même de la loi, que cela serait compliqué pour les femmes de porter plainte. Plus concrètement, il faut imaginer une femme faire la file deux heures au commissariat, tout ça pour se faire remballer. Il faudrait créer un moyen de porter plainte qui soit moins onéreux pour les femmes, un formulaire en ligne par exemple”, poursuit-elle.


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


Frédéric Dauphin est conscient de cette limite : “Oui, c’est vrai, si une femme vient dans un commissariat pour porter plainte, elle fera la file entre quelqu’un qui a été victime d’un vol et une autre personne qui vient pour l’immatriculation de son véhicule. Comment pourrions-nous aider les victimes de harcèlement à porter plainte ? Nous pensons par exemple leur permettre de prendre un rendez-vous avec un policier spécialisé, pas que dans le harcèlement de rue, mais un policier qui travaillerait sur leur cas un certain temps. Il est aussi possible d’envoyer un courrier ou un mail, car ce sont souvent des faits qui ne doivent pas être traités avec une grande urgence. Les femmes peuvent donc prendre leur temps pour écrire et décrire ce qui leur est arrivé, dans quelle rue, etc. Elles seront recontactées et auditionnées de manière “plus relax”. Cela fonctionne bien dans notre zone”.

On savait dès le départ, dans le texte même de la loi, que cela serait compliqué pour les femmes de porter plainte Plus concrètement, il faut imaginer une femme faire la file deux heures au commissariat, tout ça pour se faire remballer.

“Aussi pour le viol ou les violences conjugales”

Pour Irène Zeilinger, le problème est plus large. “Il n’y a pas que le harcèlement de rue qui est relativisé dans les commissariats. Pour pouvoir porter plainte pour des violences conjugales ou un viol, cela va aussi dépendre de devant quel policier on tombe. La formation dans l’enseignement initiale de la police n’est pas suffisante. Or, si on n’est pas formé sur ces questions, on a tendance à renverser la responsabilité sur la victime, ce qui n’incite pas les policiers à acter la plainte”. C'est ce qu'on appelle la culture du viol.

Une étude de 2018 de l’association Vie Féminine, intitulée “Violences : quand la Police laisse les femmes en danger”, identifie trois raisons pour le refus de prendre la plainte dans les cas de violences faites aux femmes: minimisation ou banalisation des violences, incapacité à reconnaitre les violences et responsabilisation de la victime.


►►► A lire : Porter plainte pour viol: un parcours du combattant compliqué par la police?


"Manque total d'empathie"

Teresa a témoigné de ce qu'elle a vécu à Saint-Gilles alors qu'elle accompagnait au commissariat une victime de violences et de harcèlement par son ex-petit ami : "Les policiers ont réagi avec un manque total d'empathie. [...] Une fois qu'ils ont commencé à prendre sa déposition, elle était encore dans un très mauvais état et pleurait. Ils n'avaient absolument aucune sympathie pour cela et lui ont dit de "se calmer" et ont menacé de la mettre dehors si elle ne se ressaisissait pas. [...] Elle leur a parlé de l'histoire de la violence, mais ils s'en fichaient. (le policier a dit, je cite : "On s'en fout".)"

"Elle a dit qu'elle ne se sentait pas en sécurité en rentrant à la maison, mais ils s'en fichaient. Elle a également été critiquée pour ne pas avoir appelé la police alors qu'elle était harcelée. C'est vraiment ridicule. Donc, si une femme ne signale pas un viol alors qu'elle est effectivement violée, c'est comme si rien ne s'était passé ? Nous avons clairement besoin de personnel bien formé dans les postes de police pour que les survivantes se sentent en sécurité. Lorsque les survivantes ont l'impression d'être les auteurs du viol, il y a clairement quelque chose qui ne va pas. Je suis absolument furieuse parce que c'est exactement la raison pour laquelle il y a tant de féminicides. Parce que la réaction des autorités ne vient qu'après que le pire soit arrivé".

Irène Zeilinger, de l'asbl Garance, réagit : “C’est particulier, dès que l’on parle des lois pour lutter contre les violences spécifiques faites aux femmes, comme la loi de 2014 par exemple, on a l’impression que les femmes vont en abuser, qu’elles mentent, etc. On ne pense pas ça de quelqu’un à qui on a volé la voiture, on ne se dit pas qu’au départ il l’a donné de manière consentie et que, maintenant, il ment… Pour moi, la loi reste importante, elle a un poids symbolique important, harceler une femme dans la rue est interdit dans la loi, c'est fort. Mais si une loi suffisait, on le saurait ! Lorsqu'on parle de former la police à recevoir les victimes, cela signifie que le harcèlement a déjà eu lieu. Comment faire pour que les hommes ne harcèlent pas, d'abord ? C'est une autre question pour la prévention.”

L’asbl Garance va également former les policiers de la zone de police Bruxelles/Ixelles. Plus de 300 policiers et policières recevront une journée de formation. “C’est beaucoup et nous avons réfléchi à ne pas prêcher que les personnes déjà convaincues. Nous ne voulons pas aussi uniquement les former à des questions pratiques, comme quel code utiliser pour que la plainte apparaisse au bon endroit. Nous voulons que les policiers se remettent en question, soient bousculés dans leur propre sexisme. Et nous savons que ce sexisme existe dans la police aussi, il y a notamment eu une enquête de la RTBF à ce sujet. Nous allons co-animer ces formations avec des policiers de chez eux”, explique la chargée de projet.


►►► A lire : Harcèlement des policières: "Qu'est-ce que les femmes foutent à la police ?"


Des lignes directrices sortiront de ces formations, liées aux mission de la police. “La police a une mission de prévention, il faut qu’elle puisse identifier les faits pour pouvoir intervenir quand les policiers sont témoins de faits de harcèlement. Un deuxième axe expliquera comment intervenir pour que cela ne soit pas désagréable pour la victime, notamment les choses à ne pas dire”, précise Irène Zeilinger.

Lorsqu'on parle de former la police à recevoir les victimes, cela signifie que le harcèlement a déjà eu lieu. Comment faire pour que les hommes ne harcèlent pas, d'abord ? C'est une autre question pour la prévention

Entrer dans les statistiques

Elle continue : “Ce qui est certain, c’est que dans la lutte contre le sexisme, on a choisi ce qui coûtait le moins cher : créer un article de loi supplémentaire dans le code pénal. Tout ce qui demande des moyens est délaissé, comme faire de la prévention ou des enquêtes. Quand je regarde aussi les structures qui existent pour recevoir les victimes de violences, il n’y en a pas qui s’intéressent au harcèlement de rue. C’est une question oubliée. Les victimes de harcèlement de rue arrivent, du coup, souvent chez nous, à Garance, car nous luttons contre toutes les formes de violences masculines. Tout ce qu’on peut leur dire, c’est de signaler les faits à l’Institut pour l’égalité entre les femmes et les hommes, de porter plainte et que même si les faits ne sont pas poursuivis, au moins ils entrent dans les statistiques”.

On n’a pas LA solution pour l’instant et c’est vrai qu’on n’aura pas de résultat spectaculaire tout de suite

La question des statistiques est, en effet, centrale. Les derniers chiffres disponibles, demandés par Christie Morreale, ministre wallonne de l’Égalité des Chances (PS), datent du premier semestre 2018 : 26 plaintes ont été enregistrées. En 2017, sur toute l'année : 45 plaintes. Ces chiffres pourraient donner l’impression qu’il y a peu de harcèlement de rue dans notre pays.

C’est sûr que si on ne regarde que les statistiques, on peut se demander pourquoi on prépare une telle formation dans la zone de police, pour quelques faits par an, mais nous savons que beaucoup de ces faits nous échappent et qu’il s’agit d’un phénomène de société. Il faut agir, on voit les femmes témoigner sur les réseaux sociaux, cela est réel. Et plus les femmes rapporteront ces faits à la police, plus nous pourrons identifier des lieux et des moments où le harcèlement se passe. Nous pourrons alors prévoir des missions d’observation et de prévention de la police dans ces zones. On ne parle pas de mission de contrôle, mais bien de prévention. On n’a pas LA solution pour l’instant et c’est vrai qu’on n’aura pas de résultat spectaculaire tout de suite.”, affirme Frédéric Dauphin.

J’aimerais passer un dernier message aux victimes : il ne faut pas hésiter à passer la porte des commissariats, je ne peux pas vous garantir que vous serez bien reçues, mais je peux vous dire que c’est cela qui fera bouger les institutions publiques”.


Quelques conseils pour porter plainte

  • Une loi existe, vous avez le droit de porter plainte pour tout fait de harcèlement de rue (sifflements, insultes, remarques, gestes obscènes, etc). Le policier/la policière ne peut pas refuser de prendre la plainte, même si elle/il estime que le parquet ne poursuivra pas.
  • La charge de la preuve incombe à la victime selon la loi de 2014, cela veut dire qu’elle peut rassembler des preuves, par exemple demander les coordonnées des témoins de la scène si cela est faisable, ou identifier un.e témoin qui aurait filmé la scène. “Je ne conseille pas de filmer soi-même son agression car il faut préserver son intégrité physique”, explique Frédéric Dauphin. L’agresseur pourrait s’énerver.
  • Essayer d’être la plus précise possible par rapport aux lieux où les faits se sont passés et à l’heure, cela peut aider pour l’utilisation des caméras de surveillance. " On n’est pas en dictature donc on ne pourra entendre les éventuelles insultes. On pourra par contre peut-être voir une altercation ", selon Frédéric Dauphin.
  • A priori, vous pouvez porter plainte dans n’importe quel commissariat, et pas uniquement dans celui de la commune où vous avez été harcelée. “Mais le dossier sera ensuite transféré au bon commissariat. Comme il s’agit d’un phénomène de proximité, je conseille d’insister pour pouvoir porter plainte là où le harcèlement a eu lieu”, souligne Frédéric Dauphin.

Harcelées: plus que jamais - JT

 

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK