Grèves des femmes : un outil d'émancipation à travers l'Histoire

Au moins une centaine d'étudiantes et de travailleuses de l'ULB en grève, le lundi 9 mars 2020
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Au moins une centaine d'étudiantes et de travailleuses de l'ULB en grève, le lundi 9 mars 2020 - © Collecti.e.f 8 maars

Ce 8 mars 2021, pour la troisième année consécutive, les femmes sont appelées à faire grève dans notre pays, à l’initiative du Collecti.e.f 8 maars lors de la Journée internationale pour les droits des femmes.

Le Collecti.e.f 8 maars est un groupe de femmes indépendant des partis et syndicats qui défend un féminisme intersectionnel et populaire. Plusieurs assemblées en non-mixité sont prévues pendant l’année pour les rassembler et les organiser. Depuis le début de notre mobilisation, en 2018, nous utilisons ce slogan : “Si les femmes s’arrêtent, le monde s’arrête”. Pour nous, il est évident que les grèves des femmes, et les grèves féministes, ont un ancrage historique important”, explique Chiara Filoni, membre du collectif

S'inscrire dans l'Histoire

De fait, si on remonte dans l’Histoire, bien d’autres femmes ont décidé de s’arrêter pour visibiliser leurs réalités et demander des changements dans la société. En novembre 1909 par exemple, à New York, une grève générale des ouvrières éclate dans des ateliers de confection de textile. La grève est menée par la syndicaliste Clara Lemlich Shavelson et elle est suivie pendant plusieurs mois par plus de 20.000 ouvrières qui cessent de travailler pour de meilleurs conditions de travail, la fin du travail des enfants et le droit de vote des femmes. 

Si les femmes s’arrêtent, le monde s’arrête

En 1917, pendant la Première Guerre Mondiale, les femmes russes descendent dans la rue pour réclamer du pain et le retour des soldats. Commencée dans le secteur du textile par des femmes ouvrières et ménagères, la grève s’étend à d’autres secteurs. C’est le début de la révolution russe.  


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Le lundi 8 mars 1965, à Alger, les femmes descendent massivement dans la rue. “Elles en avaient assez : assez de leurs petits boulots mal payés, assez du chômage, assez du manque de formation, assez du contrôle social exercé par les frères et les maris", relate l'historienne Natalya Vince. Certains slogans s’adressaient spécifiquement aux hommes : “Allez faire la cuisine, nous faisons de la politique”, “Restez à la maison, occupez-vous des enfants, nous nous occupons de nous”. 

En 1966, en Belgique, 3000 ouvrières de la Fabrique nationale d’armes, la FN Herstal, décident d’entamer une grève qui durera 12 semaines pour demander un salaire égal à celui des hommes. Les hommes sont solidaires avec la grève et sont mis au chômage technique. Elles lancent un mouvement plus large pour l’égalité entre les femmes et les hommes.  

On trouve régulièrement ces mobilisations, aussi durant la Première Guerre Mondiale, en France et en Angleterre, les femmes se mettent en grève dans les usines. Ce faisant, elles questionnent la place et le salaire des hommes et demandent de meilleures conditions de travail et de vie. Elles ne sont pas souvent soutenues par les syndicats qui sont des bastions masculins”, rappelle Chiara Filoni.

 Allez faire la cuisine, nous faisons de la politique, restez à la maison, occupez-vous des enfants, nous nous occupons de nous

Le travail reproductif aussi

Dans les années 70, les revendications évoluent. “A ce moment-là, les féministes s’intéressent aussi au travail reproductif. Non seulement, les femmes ont la charge du travail productif, salarié, et souvent mal rémunéré. Mais elles ont une charge de travail démultiplié par le travail reproductif, c’est-à-dire que, de la vie à la mort d’un individu, il y a des femmes pour s’en occuper, pour prendre soin. Il s’agit de tout le travail que les femmes font dans la sphère domestique : le ménage, changer les couches, cuisiner, s’occuper des autres, des enfants, des personnes âgées, etc.”, poursuit-elle. Un travail invisible et gratuit.

L’appel à la grève du 8 mars concerne aussi bien le travail salarié que le travail reproductif des femmes, d’autant plus que la grève prend place dans un contexte particulier : celui de la crise du coronavirus. Une crise qui pourrait anéantir 25 ans d’égalité entre les sexes, a averti l’ONU Femmes en novembre 2020.

Selon les chiffres de l’institution, le travail domestique des femmes a explosé durant cette crise, et cela a eu un impact sur leur travail salarié. “Les femmes ont travaillé dans les premières lignes dans des métiers peu valorisés mais l’État a aussi fait appel à leur travail gratuit, bénévole. Lors de la crise des masques, ce sont des couturières qui en ont cousus”, observe-t-elle. 

Les femmes ont travaillé dans les premières lignes dans des métiers peu valorisés mais l’État a aussi fait appel à leur travail gratuit, bénévole

Faire grève en temps de crise

Il est important de faire grève en temps de crise, car on constate qu’elle s’est faite sur le dos des femmes”, précise Malika Roelants, également membre du Collecti.e.f 8 maars. Il y a plus de femmes au chômage, qui ont perdu leur emploi, et aussi plus de femmes à temps partiel, donc quand il a fallu choisir qui allait s’occuper des enfants dans les couples durant cette crise, c’est davantage retombé sur elles. Les violences envers les femmes ont augmenté, les lignes d’écoute ont été saturées. Les féminicides aussi ont augmenté”. Les associations de terrain ont compté 24 féminicides en 2020 et 6 déjà pour les deux premiers mois de 2021.

Ce qu’il s’est passé avec la loi avortement n’est pas un hasard non plus pour nous car cela a eu lieu en pleine crise. Nous pensons aussi aux discriminations envers les femmes racisées et les femmes migrantes, grandes oubliées de la crise”, explique Malika Roelants.


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12 villes en Belgique participent à la grève, dont Bruxelles, Charleroi, Mons, Namur, Tournai, Anvers et Gand. “On veut que les femmes déposent un peu de cette charge mentale, cette pression psychologique qu’elles ont sur leurs épaules, encore plus avec la crise. C’est aussi une grève des études pour les étudiantes, qui n’ont pas été épargnées, et une grève de la consommation, notamment de produits industriels qui polluent beaucoup. La crise écologique est essentielle pour comprendre la crise du coronavirus”, soutient Chiara Filoni.

La grève belge s’inscrit dans un contexte international, celui que l’autrice féministe Aurore Koechlin identifie comme la quatrième vague du féminisme : mobilisation massive dans les pays d’Amérique latine contre les féminicides depuis 2016 - une mobilisation qui est arrivée jusqu’en Europe - et les manifestations en Pologne la même année pour le droit à l’avortement qui continuent toujours aujourd’hui.

Le Collecti.e.f 8 maars est en contact avec les groupes Ni Una Menos (Pas une de plus) en Italie et en Espagne. Pour créer des liens à travers les frontières. 

Pour découvrir les activités prévues le 8 mars 2021 dans le respect des règles sanitaires (petits rassemblements sur les piquets de grève, faire du bruit à 12h sur son lieu de travail, écrire une signature spéciale à la fin de ses mails ce jour-là, etc), c'est par ici.  

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