Genre et santé mentale (3/3): une approche féministe en psychologie

Genre et santé mentale (3/3): une approche féministe en psychologie
Genre et santé mentale (3/3): une approche féministe en psychologie - © Lucy Lambriex - Getty Images

Cet hiver, Les Grenades décortiquent la santé mentale sous le prisme du genre. Biais cognitifs des soignant·es, violences structurelles, charge mentale, gestion des émotions… Trois articles pour creuser ce sujet particulièrement sensible en ces temps sombres. Pour ce dernier article, on s’intéresse aux approches féministes et aux solutions

Comme nous l’avons vu dans les précédents articles, les constructions sociales et les violences patriarcales ont un impact sur les personnes. C’est un fait, la santé mentale ne peut être pensée sans prise en compte du contexte social de l’individu. Dès lors, nous avons cherché à avoir où en était la réflexion du côté des soignant·es ? La question du genre fait-elle partie de leur pratique ? La santé mentale à l’aune de l’approche féministe c’est possible ?

Lutter contre les rapports de pouvoir

Psyfem est un réseau de professionnel·les qui pensent et réfléchissent aux questions de féminisme et de psychologie. Tout a commencé avec la mise en place d’un colloque en 2015 à l’ULB à l’initiative de différents interventant·es dont Roxanne Chinikar, psychologue et membre du réseau.

Elle explique : "Psyfem est né dans une perspective de transformation sociale, on ne fait pas de l’analyse de genre qui se contenterait de dresser des constats. L’idée, c’est de dire que toutes les disciplines des Sciences Humaines peuvent contribuer à lutter contre les inégalités et les rapports de pouvoir. On veut assumer la dimension politique du travail qu’on fait."


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"La psychologie n’est pas en dehors du monde dans lequel on vit. Il faut pouvoir intégrer la question du genre, des stéréotypes, des violences faites aux femmes dans le travail des psychologues, il faut pouvoir comprendre qu’on est en résistance par rapport à ces phénomènes."

Sa patientèle la consulte régulièrement via le bouche à oreille, son engagement trouve un écho chez de nombreuses personnes : "Dans les retours qui me sont faits généralement, il y a l’appréhension ou la crainte d’être jugé·e dans l’espace thérapeutique, suite à des expériences qui ont pu être faites où les personnes ont été victimes de stéréotypes. Par exemple, un ou une psy avec des schémas assez normés, par rapport aux questions de sexualité ou des témoignages de violences."

Il ne devrait pas y avoir de lieux listés comme "safe", tous les lieux devraient être safe

Les biais cognitifs peuvent être une réalité chez de nombreux praticien·n·es malgré le fait que quand ils et elles sont formé·es en tant que psychologue, ils et elles sensé·es tout pouvoir entendre et mettre leurs représentations sur le côté. "Je n’ai pas la prétention de ne pas reproduire certaines choses aussi. La psychologie peut aussi être chargée de stéréotypes, ce ne sont pas juste des réflexions à côté de la plaque, ce sont des jugements, qui ont un effet sur les personnes et qui renforcent les rapports de domination."

Les futurs soignan·t·es

Si du côté des praticien·nes, des initiatives voient le jour, nous avons cherché à savoir ce qu’il en était des futures générations, la question du genre fait-elle partie des cursus académiques ? Sandrine Detandt est professeure à la faculté des Sciences psychologiques et de l'Education de l’ULB.

"En psychologie on a commencé à analyser la manière dont les approches genrées impactaient les questions scientifiques, souligne-t-elle. Parmi les enseignements dispensés, il n’y en a à proprement parler aucun qui investigue les violences de genre ou violences conjugales dans une approche clinique. Seul mon enseignement de "sexualité genre et psychopathologie" et quelques autres interventions dans les cours de collègues abordent ces problématiques."


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"Nous sommes plutôt dans des approches qui vont être très spécifiques ou très centrées sur de la psychologie fondamentale en ce qui concerne la clinique. La manière dont la sociologie, le droit, les rapports de pouvoir et les féminismes bouleversent nos théories est encore peu pensé, ou du moins théorisé."

Selon l’experte, si les femmes sont davantage à risque à cause de leur vécu, l’environnement ne doit pas non plus effacer l’individu. "Je pense que la psychologie a un vrai travail de fond à faire sur la manière dont elle doit articuler la psychologie clinique avec ce qui concerne les violences ou les rapports de pouvoir plus structurels. Evidemment nos cours devraient être bien plus appuyés par les violences systémiques et les théories sociologiques, mais celles-ci ne doivent pas faire la part belle à ce qui concerne fondamentalement la psychologie."

La psychologie n’est pas en dehors du monde dans lequel on vit. Il faut pouvoir intégrer la question du genre, des stéréotypes, des violences faites aux femmes dans le travail des psychologues

"On est à un tournant pour les profs qui s’interrogent sur la question de comment faire une psychologie qui réponde aux enjeux d’ici et maintenant. Quel moment vivons-nous ? Est-ce un changement paradigmatique fondamental ou une remise à l’ouvrage de nos concepts ?"

LGBTQIA+, le cumul des violences et des discriminations

Concernant le public LGBTQIA+, dont Sandrine Detandt est spécialiste, elle avance : "Il faut être au courant des discriminations spécifiques liées à ces populations, de l’aspect intersectionnel et, dans le même temps, il ne faut pas naturaliser les différences des LGBTQIA+ et en oublier l’individu qui porte son histoire au-delà ou en deçà de cette réalité."

Noah Gottlob est psychologue, lui aussi spécialiste des questions LGBTQIA+ et l’un des fondateurs de Transkids : "Les personnes viennent me voir, sachant que je suis un psy spécialisé, les patient.es ont aujourd’hui malheureusement besoin de "lieux safe" parce que beaucoup de soignant·es sont à ce point peu conscientisé·es qu’il y a de la violence institutionnelle, de la pathologisation ou des approches normalisantes."

"Même parfois avec bienveillance, les professionnel.les vont amener le ou la patient·e à rentrer dans la norme. Il ne devrait pas y avoir de lieux listés comme "safe", tous les lieux devraient être safe. Si une personne ne se sent pas comprise elle risque de s’isoler et là c’est dangereux." Noah a terminé ses études l’année dernière, il témoigne du retard du monde académique dans le domaine : "Cette approche sur l’autodétermination de la personne en termes de transidentité n’a pas du tout été abordée pendant mes études. J’ai un cours de psychologie du genre qui m’a ouvert la porte, c’était une introduction."

On est à un tournant pour les profs qui s’interrogent sur la question de comment faire une psychologie qui réponde aux enjeux d’ici et maintenant

Selon les spécialistes que nous avons interviewé·es, il y a un travail de sensibilisation à mener autour de la question de la prise en compte des discriminations de genre dans le milieu de la santé mentale. D’où d’insister sur le sujet dans la formation des futur·es praticien·nes.

La pop culture, d’autres représentations

Les mentalités évoluent et ça se voit du côté de la Pop Culture aussi. Les maladies mentales commencent à être mieux représentées, y compris concernant les femmes. Céline Dejoie est chroniqueuse série pour la RTBF, en parallèle, elle a lancé sa chaine Youtube dédiée sujet.


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Sa première vidéo était justement consacrée à la question de la santé mentale dans les séries. Nous lui avons demandé quelques conseils à binge watcher tout en déconstruisant les stéréotypes autour de l’image des femmes et de la santé mentale. Voici ses deux coups de cœurs : "You're the Worst" est une comédie déjantée, c’est l’histoire d’un couple qui se rencontre à un mariage. Le personnage de Gretchen est dépressive clinique et vraiment bien représenté. Dans Crazy-ex girlfriend, on découvre le personnage de Rebecca qui a un trouble de la personnalité borderline. C’est une série bien féministe, drôle et une comédie musicale qui déconstruit plein de stéréotypes."

Du côté films, pour sortir de l’image de la femme hystérique qui ne sait pas se contrôler, Stanislas Ide, journaliste ciné, propose The Invisible Man de Leigh Whannel. En montrant à l’écran une femme stigmatisée, incarnée par Elisabeth Moss, le cinéaste pointe du doigt celles et ceux qui ne savent pas entendre la parole des femmes victimes de violences conjugales et se contentent de les traiter de folles.

"Il y a un shift dans l’entendement du sujet avec ce film. Quand tu le vois, tu te dis, cette femme a raison, au lieu de passer le film à te demander si elle est folle ou non, comme si on commençait (enfin) à en avoir marre de poser la question. Tu te dis, ce sont les gens qui ne savent pas écouter, et c’est insupportable."

Signe que les choses bougent.


Pour aller plus loin



La série Genre et santé mentale


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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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