Genre et santé mentale (1/3): Bande d'hystériques!

Genre et santé mentale (1/3): Bande d'hystériques!
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Genre et santé mentale (1/3): Bande d'hystériques! - © Francesco Carta fotografo - Getty Images

Cet hiver, Les Grenades décortiquent la santé mentale sous le prisme du genre. Biais cognitifs des soignant·es, violences structurelles, charge mentale, gestion des émotions… Trois articles pour creuser ce sujet particulièrement sensible en ces temps sombres. Pour ce premier article, on s’intéresse au terreau historique et aux stéréotypes.

Incertitude, peurs, manque de vie sociale, précarité la crise sanitaire pèse lourd sur la santé mentale des Belges. Les études montrent que les personnes les plus touchées par les troubles anxieux pendant cette période, sont les femmes et les jeunes de 16 à 24 ans. Crise sanitaire ou pas, selon l’OMS, les femmes ont plus de risques de souffrir de dépression que les hommes et elles consomment plus de psychotropes que les hommes.

Alors, sont-elles intrinsèquement plus fragiles ? Bien sûr que non. Sont-elles victimes de stéréotypes genrés ? Bien sûr que oui.

L’Histoire écrite par les hommes

Si vous tapez "hystérie" ou "névrosé" dans un célèbre moteur de recherche, que voyez-vous ? Des femmes. Sur Internet ou dans la vraie vie, il n’est pas rare que des femmes se fassent traiter "d’hystériques" parce qu’elles donnent leur avis, expriment une émotion ou marquent leur désaccord avec la pensée dominante. Le mot a disparu des livres de médecine, mais pas du langage courant, signe que les stéréotypes sont plus longs à déloger que les théories scientifiques…

Un peu d’Histoire pour commencer : l’hystérie a pour étymologie le mot grec "usteria", utérus. Pour Hippocrate, l’utérus de la femme hystérique se déplaçait dans son corps et faisait apparaître différents types de symptômes. Pour traiter cette maladie typiquement féminine, le médecin préconisait deux solutions : les rapports sexuels et la maternité.

"Quelques centaines d’années plus tard, Freud lie l’hystérie à un événement psychosexuel vécu de manière traumatique durant l’enfance. Il modifiera ensuite sa théorie : le trouble trouvera alors sa cause dans un fantasme de séduction aboutissant à un traumatisme psychique. L’hystérie a toujours été un diagnostic "fourre-tout", rattaché à la femme et à la peur que la société a de sa sexualité. Les traitements ont été divers, passant de l’exorcisme à l’utilisation du vibromasseur", peut-on lire dans une analyse des Femmes Prévoyantes Socialistes. Le terme a finalement disparu des manuels de psychiatrie en 1952, les symptômes ont été catégorisés sous différentes autres formes comme par exemple "trouble de la personnalité histrionique".


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Stéréotypes et gestion des émotions

La socialisation des rôles concerne aussi les émotions. Comme nous l’indiquions dans notre série consacrée aux masculinités, dès l’enfance, la société apprend aux petits garçons "qu’un vrai homme ça ne pleure pas".  Les petites filles, elles, peuvent exprimer certaines émotions avec plus de facilité. Mais pas toutes les émotions : la peur ou la tristesse oui, tandis que la colère, non. Cette dernière est plutôt encouragée chez les garçons. Ça peut paraître caricatural, malheureusement les études prouvent que le stéréotypes sont encore bien ancrés, même si les mentalités évoluent…

Cette identification au genre masculin ou féminin a une grande influence sur les états psychologiques des individus. Selon l’OMS, les hommes sont plutôt touchés par des problèmes comme le trouble de la personnalité antisociale (3 fois plus que les femmes) ou de l’usage de l’alcool (1 homme sur 5), alors que les femmes sont plus susceptibles de souffrir de dépression et/ou d’anxiété (1 femme sur 3).

L’hystérie a toujours été un diagnostic "fourre-tout", rattaché à la femme et à la peur que la société a de sa sexualité

Alter Echos s’est aussi penché sur la question : "La prévalence des dépressions chez les femmes s’explique aussi par l’accès aux soins. Les hommes ont moins recours aux services de santé mentale que les femmes", observe Xavier Briffault, chercheur en sciences sociales et épistémologie de la santé au CNRS, cité par le magazine.

Concernant le suicide, les jeunes et les femmes essayent plus souvent de mettre fin à leur jour, les hommes et les personnes âgées y parviennent plus souvent. Attention, les épidémies aggravent les inégalités existantes pour les femmes et les filles. Au Japon, le nombre de suicides en octobre de cette année était 83% plus élevé chez les femmes qu'au même mois l'année dernière, 22% pour les hommes. 

La pilule du bonheur

Comme nous l’avons vu, le cliché de la "femme folle" qui ne sait pas se contenir a traversé les époques. Ce contexte a été le terrain parfait pour la surmédicalisation des femmes. Dans son texte Are We Medicalizing Women's Misery?, la chercheuse Jane Ussher explique que la vie des femmes est pathologisée. 

Dans une étude que nous avons repéré via Slate, les chercheurs Metzl et Angel ont examiné les publicités pour les antidépresseurs sur la période 1985-2000. Selon eux, les publicités sur les antidépresseurs ont renforcé un scénario d'hétéronormativité, la femme pré-médicamentée étant souvent décrite comme incapable de trouver un homme ou malheureuse avec son mari, tandis que la femme post-médicamentée arrive à être en couple et heureuse. 

Dans le même temps, les antidépresseurs ont été présentés comme un médicament "féministe" qui transforme les femmes légèrement déprimées en super woman entrepreneuse de leur vie à tous les niveaux. Ces représentations ont pour effet d'étendre les limites de la "dépression" pour y inclure l'insatisfaction dans les relations hétérosexuelles ou le manque de réussite au travail, la solution étant un remède chimique.

Sexisme + psychophobie

"J’ai toujours eu des émotions très intenses et difficiles à gérer, mais j’ai mis en place des mécanismes pour faire semblant que je fonctionnais normalement. J’ai été diagnostiquée récemment du trouble de la personnalité borderline. Je me renseigne, j’ai essayé de trouver une communauté, je n’ai pas honte d’en parler mais ça me terrorise que ça puisse être utilisé contre moi pour invalider des émotions ou des propos", confie Clémence*, 33 ans.


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Nous avons récolté plusieurs témoignages dans ce sens. La psychophobie, les stigmatisations à l'encontre de personnes atteintes de troubles psychiques (à découvrir le compte insta @payetapsychophobie), est renforcée par le sexisme et vice versa. "Une femme qui exprime sa souffrance, d’autant plus si elle est racisée peut être soupçonnée d’exagérer. Les femmes ont tendance à ne pas exprimer la souffrance par peur d’être jugée comme hystériques", éclaire Roxanne Chinikar, psychologue et membre du réseau Psyfem.

L’homophobie, la transphobie, le racisme, le sexisme, le classisme, chaque discrimination renforce la peine des personnes vivant ces troubles. Chaque couche est une source de stigmatisation supplémentaire, qui entraine le risque potentiel de non-reconnaissance des souffrances.

J’ai été diagnostiquée récemment du trouble de la personnalité borderline. Je me renseigne, j’ai essayé de trouver une communauté, je n’ai pas honte d’en parler mais ça me terrorise que ça puisse être utilisé contre moi pour invalider des émotions ou des propos

Aussi, on ne peut aborder la question de la santé mentale sans parler du handicap. Nicole Diederich est l’autrice du premier écrit sociologique francophone sur la question de la sexualité des personnes en situation de handicap, elle indique que "le sort d’une femme "handicapée mentale" n’est pas identique à celui d’un homme".

Comme elle l’explique dans l’article Handicap, genre et sexualité : "On observe les mêmes discriminations que pour la population générale, mais considérablement exacerbées, car une femme handicapée, surtout lorsque sa famille est inexistante ou défaillante, a très peu de valeur sociale."

De l’utérus mouvant à la super woman sous prozac, les stéréotypes ont traversé les siècles. Des images véhiculées qui invisibilisent les questions de violences systémiques et leur impact sur la santé mentale. Nous aborderons ce sujet dans le prochain épisode.

*le prénom est modifié


Pour aller plus loin



La série Genre et santé mentale


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