Geneviève Fraisse: "A chaque événement majeur, les femmes disparaissent de l'espace médiatique"

Geneviève Fraisse: "A chaque événement majeur, les femmes disparaissent de l'espace médiatique"
Geneviève Fraisse: "A chaque événement majeur, les femmes disparaissent de l'espace médiatique" - © Tous droits réservés

La crise sanitaire provoque une perte de repères. En Tête à tête est une série de podcasts, de grands entretiens avec des femmes politique, sociologue, philosophe, ou autrice pour essayer de comprendre le séisme que nous traversons.

Retrouvez ici le premier podcast de cette série avec Christiane Taubira, femme politique et écrivaine.

Pour retrouver tous les autres épisodes de la série

 

EPISODE 3 : Geneviève Fraisse

La philosophe et historienne de la pensée féministe Geneviève Fraisse traine sa besace sur les routes escarpées de la pensée depuis un demi-siècle. On s’est dit qu’elle avait sûrement quelque chose d’intéressant à raconter sur la crise que nous vivons. Elle est revenue pour nous, sur la complexité du mot "service" au moment où notre société repose entièrement sur ces petites mains, qui livrent, nettoient, assistent. Et surtout, ne venez pas lui parler pour le futur d’une petite revalorisation de ces fonctions considérées aujourd’hui comme essentielles.

Entretien mené par Safia Kessas

Comment se passe votre confinement?

Depuis toujours, j’ai mon bureau à la maison, donc pas de changement dans ma façon de travailler. J’ai une maladie depuis quelques années qui m’a aussi appris le confinement.

Qu’évoque pour vous cette situation de confinement ?

La tension qu’il y a entre l’espace domestique et l’espace public. Ce qui est molesté, modifié par le confinement, c’est le rapport entre le privé et le public. Il y des choses assez paradoxales, on est dans la conquête de l’espace public par les femmes et elles disparaissent de l’espace médiatique dès qu’il y a un événement majeur. Et, du côté du privé, le problème est double avec la charge ménagère et aussi la question des violences.

Il y a cependant un paradoxe, les femmes sont en première ligne contre le Covid19.

Dans une société comme la nôtre, nous avons toute une série de métiers invisibilisés d’habitude et mis en lumière aujourd’hui. Nos sociétés sont en train de se rendre compte qu’elles reposent sur l’organisation des services. Quand tout s’arrête, les infirmières, les caissières et les éboueurs, eux, ne peuvent pas s’arrêter. Il faut que l’on comprenne que toute notre société fonctionne aujourd’hui grâce à ces métiers tellement mal payés.

Peut-on dire que, dans ces emplois, comme infirmière ou institutrice par exemple, les femmes subissent leur métier ?

Si vous prenez les métiers d’institutrice ou d’infirmière, ce sont des métiers qui suscitent des passions. Ce qui, il me semble, n’est pas le cas pour les caissières et les éboueurs. Il faut faire le partage entre ce qui relève de métiers qui peuvent être choisis et ceux qui ne le sont pas.

Que vous preniez l’école ou l’hôpital, ce sont des métiers de relations, des métiers de vies humaines qui se mélangent, qui se rencontrent, qui se parlent.
Si on prend les caissières de petites ou grandes surfaces, ce sont des métiers de relations sur le mode le plus rude qui puisse être.

Pourquoi est-ce que ce sont les femmes qui s’occupent majoritairement du "sale", de la "merde" comme le font les infirmières ou les techniciennes de surface par exemple ?

C’est toute la culture de notre époque moderne qui a fabriqué cela. La lutte féministe a essayé d’abattre toutes les frontières, toutes les barrières qui avaient été construites précédemment, ce à quoi nous sommes parvenues en 200 ans. Si on s’occupe autant du harcèlement dans la rue par rapport à la question des violences à l’encontre des femmes, c’est bien parce que les femmes ont le droit de cité dans la rue. Elles ont le droit d’être assises seule à un café, ont le droit de déjeuner seule dans un restaurant et ont le droit de marcher seule dans la rue à minuit.

Il faut rendre aux métiers de service son opacité, qu’est-ce que cela signifie ?

Cette opacité est rendue visible par la crise dans laquelle nous sommes. On a enfin des infirmières qui parlent dans nos petits écrans ou nos journaux écrits et qui racontent leur histoire.  Il faut absolument mettre le mot "service" à côté du mot "care", il faut mettre le mot "sale" à côté du mot "dévouement".

Quand tout s’arrête, les infirmières, les caissières et les éboueurs, eux, ne peuvent pas s’arrêter

Quelles sont les implications politiques ou économiques ?

Il y a quelque chose de caché qui apparaît, ne faisons pas semblant de le traiter mal. Faire du sous paiement de ces professions un dommage collatéral, cela me paraît une très mauvaise pratique politique. Ce n’est pas un dommage collatéral, c’est structurel. Cela met en jeu la structure.

Cela permet de hiérarchiser autrement ?

Le soin, le déchet, le sale, être au service de, ce n’est pas toujours merveilleux. Aujourd’hui, tout est à l’arrêt  sauf les métiers de service. Il faut que l’on réfléchisse à cela, que la boîte de pandore soit ouverte. Notre société repose sur le service, c’est une prise de conscience. Ce n’est pas seulement l’industrie qui mène le monde mais aussi le service.

Comment voyez-vous le monde d’après ?

Je suis en alerte mais je ne sais pas créer de futur.


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


Qui va le faire alors ?

Je fais un travail très précis de contribution depuis 50 ans. Ce que je sais faire, c’est problématiser la question sexe/genre que l’on cherche à ne jamais problématiser. On essaie d’isoler les éléments et les problèmes pour qu’on ne les voie pas. Or, ils sont tous organisés ensemble.

Les gens sont en perte de repères. Vers quel monde va-t-on se diriger ? 

Le "sale" et le "soin" appartiennent aux femmes depuis toujours et c’est souvent mal payé, il faut repenser l’organisation d’une société.La revalorisation économique ne sera pas suffisante, la revalorisation morale non plus.

La question à se poser est : "comment cette société est fondée sur le service - puisque c’est cela qui nous reste aujourd’hui - et qu’est-ce que cela peut vouloir dire dans l’état de démocratie dans lequel nous sommes ?"

N’oublions pas que la démocratie, c’est la représentation d’une société de semblables pour être des égaux. Or, le service, c’est l’expression même de l’inégalité relationnelle.

Ce qui est molesté, modifié par le confinement, c’est le rapport entre le privé et le public

Le personnel de service a été remplacé par le service à la personne, quelle différence cela fait-il ?

Je suis au service de Mme ou je suis dans un emploi de service à la personne âgée. Cela signifie que, dans le premier cas, celui qui est le plus vulnérable, c’est le serviteur et non pas le bourgeois qui paie le serviteur ou le licencie. Et le service à la personne, c’est la personne qui est en bonne santé qui fait le service. Le service, c’est un rapport inégal à l’intérieur d’une société qui se veut égalitaire.  Je lutte contre le fait que l’on dise que cela va s’arranger, que c’est secondaire, anecdotique. Mon devoir est d’offrir aux personnes un espace de pensée. Je passe mon temps à débusquer les facilités. Le mot "care" ne peut pas me satisfaire parce qu’il escamote la notion de service et de saleté. Les institutrices, les infirmières exercent leur métier par passion. La passion, c’est ce qui mène à la possibilité de changer la société.

La rhétorique guerrière qui est utilisée par le politique, qu’est-ce que cela implique ?

Les gens ont des positions subjectives par rapport au mot "guerre", on sent ce mot rejeté ou adopté, on aurait tort d’être pour ou contre simplement. Il faut voir dans quel contexte sémantique cela s’inscrit chez les gens.

Un choix culturel pour conclure, un livre, un de vos livres alors ?

Demandez-moi plutôt ma couleur préférée, c’est le bleu, une couleur très aimée.

Les Grenades en tête à tête avec Geneviève Fraisse

 

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.