Game of thrones: ce que la série nous dit du viol

Sansa Stark (Sophie Turner)
Sansa Stark (Sophie Turner) - © HBO

Westeros. Les sept plus grandes maisons du continent se disputent le pouvoir incarné par l’emblématique trône de fer. Batailles à couper le souffle, intrigues et autres guerres intestines, dragons majestueux et armée de mort-vivants, cette épopée médiéval-fantastique suscite un engouement sans pareil et se démarque, aussi, par « son propos politique ». Durant les six semaines de diffusion de l’ultime saison de la série, nous décrypterons ce propos à l’aune de grilles de lecture sociologiques, psychologiques et/ou féministes. Attention, ces articles peuvent contenir des éléments clés de l’intrigue, y compris jusqu’aux épisodes de la saison 8 en cours de diffusion.

(Ndlr : l’usage exclusif du féminin ou du masculin dans le texte est lié au fait que les viols féminins sont plus documentés dans la littérature scientifique en raison de leur occurrence plus élevée mais ne préjuge pas du genre des victimes ou des auteur.e.s dans toutes les situations rencontrées)

Viol : définition et chiffres en Belgique et à Westeros

En Belgique, le viol est défini comme « tout acte de pénétration sexuelle de quelque nature qu’il soit et par quelque moyen que ce soit, commis sur une personne qui n’y consent pas » (article 375 du Code pénal). Notons que la notion de consentement renvoie à une réalité beaucoup plus large que le seul exercice de la violence car elle comprend également la contrainte (par exemple, utiliser du chantage ou mettre la pression), la ruse (par exemple, droguer sa victime) ou encore le fait de profiter de l’état de faiblesse d’une personne dans l’incapacité de formuler son consentement (par exemple, si la victime est ivre, endormie ou en situation de handicap). Il est important de souligner que cette définition du viol s’applique dans tous les cas y compris pour un couple, le consentement des partenaires étant, en effet, indispensable à chaque rapport sexuel. Soulignons que le viol est considéré tant en Belgique qu’à Westeros comme un crime et est à ce titre, sévèrement puni par la loi belge (de nombreuses années de prison) et westrienne (la castration ou l’enrôlement dans la Garde de nuit, une milice exilée dans le Grand Nord). Pourtant, force est de constater qu’en dépit de ces mesures légales, ce crime reste très répandu : en 2014, un sondage commandité par Amnesty et SOS viol indiquait que près d’1 Belge sur 2 a été victime, au cours de sa vie, de violences sexuelles jugées graves et que près d’1 femme belge sur 4 a été forcée d’avoir des relations sexuelles par son/sa partenaire. Du côté de Westeros, les chiffres ne sont guère meilleurs : en 2015, on dénombrait 50 viols dans la série, la réalité étant encore plus dramatique dans les bouquins avec pas moins de 214 viols recensés.

Pourquoi ne parvient-on pas à éradiquer le viol ?

La triste et violente actualité des derniers jours a démontré combien le viol reste encore à ce jour un problème de société alarmant. De très nombreux facteurs peuvent expliquer la survivance de ce crime barbare, analysons quelques-uns d’entre eux. Premièrement, le degré de misogynie structurelle de nos sociétés se matérialisant par des normes sexuelles genrées qui construisent une (hétéro) sexualité masculine libre et conquérante face à une sexualité féminine subordonnée (Trachman, 2013) ainsi qu’une culture du viol qui en découle et qui banalise le viol tout comme elle l’instrumentalise comme outil de contrôle social des femmes et de leur sexualité. Deuxièmement, la relative impunité du viol : si les textes de loi prévoient en théorie de lourdes peines pour les auteur.e.s, dans la pratique, près d’une plainte sur deux est classée sans suite faute de preuves matérielles, en raison de priorités mises ailleurs et/ou à cause de biais sexistes dans le traitement judiciaire des plaintes des femmes. Troisièmement, le silence des victimes en lien avec leur état de choc post-traumatique, leur sentiment de honte et de culpabilité, la peur de représailles ou encore la perspective d’une procédure de dépôt de plainte qui apparaît comme insurmontable notamment parce qu’elle implique de se rendre à la police directement après l’agression et de soumettre son corps meurtri à des examens vécus comme de seconds viols tout comme l’obligation de répéter le récit de l’agression de très nombreuses fois. Notons, enfin, que le viol perdure aussi et surtout en raison des nombreuses fausses croyances qu’il charrie : « elle l’a bien mérité », « elle a aimé ça », « un homme ne peut pas être violé et encore moins par une femme », « elle m’a provoqué », « sa jupe était trop courte », « elle n’avait qu’à pas sortir aussi tard et/ou boire », etc. (liste non exhaustive). Je vous propose de déconstruire quatre grands mythes du viol à l’aide des personnages de Game of Thrones.

Mythe n°1 : « Le viol, c’est à cause des pulsions ». Les Boltons nous montrent en quoi c’est toujours une affaire de domination.

L’une des fausses croyances les plus répandues est que le viol est la conséquence de pulsions sexuelles masculines incontrôlables. Dans la littérature scientifique sur les délinquances sexuelles, le viol est considéré comme un outil de domination servant à décharger sa colère et à compenser une virilité bancale : « l’acte sexuel met en cause d’autres enjeux que la gratification sexuelle et [répond] à des motivations telles que la colère, le pouvoir et le sadisme. Le but de l’agresseur serait de posséder un contrôle entier, de prendre le pouvoir et de dominer sa victime […] Dans les cas d’assaut brutal, le but est de blesser, dégrader et détruire la victime. […] le viol apparaît comme un test de leur compétence sexuelle et une réassurance de leur virilité (vécue comme défaillante) par les sentiments de domination et de supériorité » (Glowacz & Born, 2017, p.339).

Ramsay, le bâtard de Bolton et lui-même fruit d’un viol sordide, s’illustre dans la série par ses nombreux comportements sexuels déviants dont sa propension au viol. Plutôt bel homme, sûr de lui et jouissant du rang social de son père, il réunit toutes les conditions pour avoir une vie sexuelle plus que remplie à Westeros sans avoir « besoin » de recourir au viol. C’est pourtant le choix délibéré qu’il fait, depuis les petites paysannes qu’il viole allègrement avant de les jeter en pâture à ses chiens jusqu’à son épouse, Sansa Stark, qu’il viole sans « raison » lors de leur nuit de noces dans une scène qui aura profondément choqué les fans.

Cette idée de contrôle et de soumission de l’autre se retrouve au niveau collectif lors des invasions et autres conflits internationaux, le viol devenant une véritable arme de guerre. Dans la série, ce mécanisme de domination collective se retrouve tant à Westeros lorsque les troupes des Lannister se vantent de violer les femmes des villages ennemis de Riverlands qu’à Essos, lorsque les Dothraki violent les femmes des villages conquis, comme tributs de guerre.

Mythe n°2 : « le viol est commis par un inconnu dans une ruelle sombre ».

Une autre idée reçue concerne l’identité de l’agresseur lequel est socialement perçu comme un inconnu de sexe masculin surgissant, la nuit, dans un recoin sombre de la ville. Ce mythe contribue à brouiller les pistes de profilage des auteur.e.s d’agressions sexuelles et tend à confiner les femmes dans des espaces domestiques où, paradoxalement, elles sont statistiquement plus à risque de subir une agression sexuelle. En effet, les études de victimisation démontrent que dans plus de 70% des cas, l’agresseur est un proche de la victime, ce chiffre étant porté à 90% pour les victimes mineures. A Westeros, si l’on exclut le contexte des guerres, quasiment toutes les héroïnes qui ont été violées l’ont été par un proche qu’il s’agisse de leur mari (Daenerys, Cersei, Sansa), de leur frère (Cersei) ou encore de leur père (Vère).

Mythe n°3 : « elle a dit non, mais elle pensait oui » ou comment Jaime Lannister (et le réalisateur de l’épisode) se fiche (nt) totalement du consentement des femmes.

L’une des scènes les plus problématiques de Game of thrones est, sans conteste, le viol que commet Jaime sur Cersei à l’enterrement leur fils, au cours de leurs retrouvailles après un an de séparation. Dévastée par la mort de son aîné, Cersei accepte furtivement le baiser de son amant-frère pour repousser aussitôt ses avances. Jaime s’emporte, la dénigre, et la saisit brutalement par les cheveux avant de se mettre à la violer sans ménagement. Cersei se débat et exprime clairement son refus à plus de 15 reprises (« arrête », « ce n’est pas bien ») mais Jaime reste totalement hermétique face à sa détresse (« non », « je m’en fiche »).

Si la scène de fiction a déjà de quoi retourner l’estomac de plus d’un.e fan, l’une des déclarations d’Alex Graves, le réalisateur de l’épisode en question, est encore plus interpellante et a déclenché une véritable polémique : « A la fin, ça devient consenti car tout ce qui les concerne débouche sur un truc bandant, particulièrement quand il s’agit d’une lutte de pouvoir. […] C’est une de mes scènes préférées ». A l’évidence, le réalisateur ne comprend pas (ou feint de ne pas comprendre ?) la notion de consentement et emploie une stratégie classique de la culture du viol visant à minimiser la portée de l’agression en la dotant d’une charge érotique.

Le mépris du consentement de la victime est, hélas, assez répandu : une récente étude canadienne a démontré que près de 30% des hommes interrogés se déclarent capables de violer une femme s’ils sont certains qu’elle ne portera pas plainte, le pourcentage montant à 60% pour ceux qui adhèrent activement à la culture du viol et sont en état d’ébriété (0,8g/l), l’alcool fonctionnant comme désinhibiteur pour l’agresseur mais non comme cause de l’agression).

Si comme Jaime Lannister et Alex Graves, vous avez du mal à comprendre que « non, c’est non, peu importe le contexte », voici une petite vidéo so british, décalée mais percutante, pour enfin comprendre le consentement en 3 minutes top chrono grâce ... à une tasse de thé !

Mythe n°4 : « une vraie victime aurait dû se défendre ». L’absence de réaction de Cersei, Sansa et Daenerys trahit un état de stress post-traumatique.

L’un des mythes du viol les plus destructeurs est celui qui postule qu’une victime doit nécessairement se défendre avec vigueur pour être considérée comme telle. Corréler le consentement à la capacité de se défendre, c’est faire fi de la réalité même de l’agression : un danger grave et imminent peut entraîner une paralysie involontaire des victimes qui se transformera en véritable sidération psychique au cours de l’agression. Ainsi, la victime n’est plus en capacité de se défendre et expérimente ce que Muriel Salmona, psychiatre spécialisée en victimologie, nomme des « mécanismes psychologiques et neurobiologiques psychotraumatiques » : le niveau de stress est tel qu’une partie du cerveau liée aux émotions « disjoncte » littéralement pour protéger le corps et l’esprit de la victime d’un effondrement fatal et a pour conséquence d’anesthésier émotionnellement la victime (pour aller plus loin, voir le site de M. Salmona). Cette phase de choc – qui peut s’accompagner de réactions « anormales » de la victime mais pas nécessairement – sera suivie d’une phase d’ajustement au cours de laquelle celle-ci tentera de récupérer le cours normal de sa vie sociale avec plus ou moins de succès pour l’extérieur mais un risque de détresse interne assez aigu. Si la victime est bien entourée notamment par des professionnels, elle pourra, selon son rythme, se reconstruire et reprendre peu à peu le cours de sa vie en dépit du viol subi.

Dans Game of thrones, tant Daenerys, Sansa que Cersei n’ont pas eu la place pour entamer un réel travail de reconstruction et portent le poids de viols perpétrés dans leurs tendres années. Chacune a une personnalité bien trempée et des forces internes indéniables – le viol ne définit jamais la personne qui l’a subi – mais aucune n’a véritablement récupéré une gestion saine de ses émotions, oscillant entre indifférence totale et déferlement de rage incontrôlable comme en témoigne l’avant-dernier épisode de la saga. On peut faire l’hypothèse que nos héroïnes présentent un état de stress post-traumatique et nous les invitons ainsi que toute personne victime d’une agression sexuelle à contacter SOS Viol, une ligne d’écoute, bienveillante et anonyme au 0800/98.100 ou se rendre directement à la permanence à Bruxelles, pour du soutien, un accompagnement dans les démarches ou encore des informations juridiques.

La série Game of thrones participe-t-elle à la culture du viol ?

Comme toutes les productions culturelles, Game of thrones est traversée par de nombreuses normes qu’elle contribue à produire et reproduire. La série a le mérite de construire des interactions sociales entre les personnages particulièrement réalistes et cohérentes : les violences sexuelles mises en scènes correspondent tant à ce que vivent les victimes qu’à la manière dont peuvent se comporter les auteur.e.s d’agressions sexuelles. Cela étant dit, de nombreuses voix et des plus sérieuses s’élèvent pour dénoncer la systématisation des violences sexuelles subies par les héroïnes mises en scènes de manière particulièrement crue et l’impact que ce type d’images pourrait avoir sur les millions de fans qui regardent la série de par le monde. L’argument fait mouche quand on sait que la série est aussi réalisée par des personnes qui ignorent tout du consentement ni des conséquences réelles du viol comme en témoigne la dernière polémique en date concernant l’interprétation des viols de Sansa comme des étapes attendues et inévitables d’un processus d’empowerment au féminin.

Si Game of thrones reste notre série préférée du moment et qu’elle se consomme sans modération, elle requiert un esprit critique des plus affûtés ainsi que de très bonnes lunettes genre !

Acquittement de violeurs en raison de la « laideur » de la victime ou du modèle de ses sous-vêtements, déclarations sexistes et aberrantes de président sur le consentement, jugement social des victimesToute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite. Ou pas.

#GameOfThronesCestLaVie

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Hassina Semah est sociologue et psychologue clinicienne, spécialisée dans les violences conjugales et interculturelles. Elle est major de la première promotion du master francophone de spécialisation en études de genre. Elle est également membre des collectifs féministes « ReSisters » et « Collecti.e.f 8 maars ».

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