Game of thrones: ce que la série nous dit du deuil (sondage)

Arya Stark (Maisie Williams) et Jon Snow (Kit Harrigton)
Arya Stark (Maisie Williams) et Jon Snow (Kit Harrigton) - © HBO

Westeros. Les sept plus grandes maisons du continent se disputent le pouvoir incarné par l’emblématique trône de fer. Batailles à couper le souffle, intrigues et autres guerres intestines, dragons majestueux et armée de mort-vivants, cette épopée médiéval-fantastique suscite un engouement sans pareil et se démarque, aussi, par « son propos politique ». Durant les six semaines de diffusion de l’ultime saison de la série, nous décrypterons ce propos à l’aune de grilles de lecture sociologiques, psychologiques et/ou féministes. Attention, ces articles peuvent contenir des éléments clés de l'intrigue, y compris jusqu'aux épisodes de la saison 8 qui vient de se terminer. 

 

« And now, my watch has ended… »*

Depuis 2011, telle la garde de nuit, nous étions fidèles au poste (de télé). A l’instar de millions de fans de par le monde, nous attendions avec impatience la suite des aventures des Stark, Targaryen et autres Lannister. En Belgique, certain.e.s n’ont pas hésité à prendre des abonnements à BeTV pour suivre, en direct des États-Unis et donc aux petites heures de la nuit, l’épilogue de la série. Huit saisons, 73 épisodes, 70h de visionnage : cette nuit, notre (binge)watch(ing) prendra fin.

« Quand on joue au Jeu des Trônes, soit on gagne, soit on meurt » ou quand Cersei nous annonçait, dès la saison 1, que la route vers la saison 8 serait des plus sanglantes

Game of Thrones s’est particulièrement distingué dans un domaine : sa propension à tuer ses personnages les plus important.e.s parfois dans des scènes devenues aujourd’hui mythiques, telles que la décapitation de l’innocent et intègre patriarche Ned Stark par un adolescent psychopathe – véritable moment fondateur du récit – ou encore les Noces Pourpres, un banquet au cours duquel un vassal de la famille Tully profane toutes les règles sacrées de l’hospitalité westrienne pour trucider Catelyn Tully,  l’épouse de Ned Stark ainsi que leur fils ainé et ses allié.s.

Des fans de la série se sont amusé.e.s  à recenser tous les décès survenus au cours des sept premières saisons. Du côté des personnages principaux, l’addition est salée avec un taux de mortalité de 56%, soit 186 décès sur les 333 personnages. La huitième et ultime saison n’est pas en reste avec pas moins de 16 personnages centraux décimé.e.s à ce jour (hors victimes de masse). Chacun de ces décès vient nous challenger dans notre rapport à la mort et à la perte. Cette nuit nous avons non seulement fait face à la perte de certain.e.s de nos personnages préférées mais également à celle de cette série qui était devenue un rendez-vous incontournable pour beaucoup et également un vecteur important de sociabilité. Comment allons-nous survivre ? Cet ultime article sur la série vous propose de parler du deuil pour vous (nous) aider à clore l’un des chapitres les plus palpitants du petit écran.

Le deuil et ses étapes

Processus émotionnel normal et universel, le deuil peut se définir comme la perte d’une personne, d’un animal, d’une situation ou d’un objet dans lesquels une personne a beaucoup investi d’amour, d’intérêt et/ou d’énergie.

En psychologie, on distingue généralement cinq grandes phases du deuil :

  1. Un état de choc couplé à une phase de déni : durant un très court laps de temps , le cerveau est en sidération face à l’annonce de la perte. On n’a pas d’émotion particulière : on est sous le choc. Très vite après, suit une période – plus ou moins courte ou longue selon les personnes – qui consiste à refuser de croire la perte subie en recourant à un argumentaire visant à rationaliser l’absence de la perte. C’est ce qui arrive à Sam à l’annonce de l’exécution de son père par Daenerys Targaryen : il a quelques secondes de choc et, ensuite, bien qu’il pressente que son frère a subi le même sort, Sam tente, pourtant, de se convaincre que ce n’est pas le cas en disant, d’une voix peu assurée : « Je pourrais revenir à la maison, maintenant, que mon frère en est le lord ».
  2. La phase de colère : on est confronté à la réalité de la perte ce qui conduit à une attitude de révolte – contre soi et/ou les autres  – ou de mutisme. Dans le cas précité, Sam communique la nouvelle à son meilleur ami, Jon Snow, et laisse libre cours à une colère que l’on ne lui a jamais connue.
  3. La phase de tristesse : on comprend que la perte est définitive ce qui nous plonge dans un profond état de désespoir. L’avenir se brouille, le manque prend toute la place. C’est ce qu’expérimentent Catelyn Stark et son fils, Robb : littéralement dévasté.e.s par la mort de Ned, ils s’effondrent dans les bras l’un de l’autre.
  4. La phase de marchandage : on se refait le film dans notre tête, on imagine 1001 scénarios alternatifs qui auraient permis d’éviter la perte. Cette phase, très douloureuse, s’accompagne souvent d’un sentiment de culpabilité. Jon Snow illustre cette phase suite à la mort de Viserion, l’un des dragons de Daenerys : il lui dit à quel point il « voudrai[t] revenir en arrière » et n’être « jamais parti » dans cette expédition qui aura couté la vie au dragon.
  5. La phase d’acceptation : on accepte enfin la perte subie et on recommence à se rappeler de manière positive et moins douloureuse les beaux moments perdus. Les psychologues diront qu’on « incorpore l’objet perdu » ou, en d’autres termes, qu’on fait symboliquement vivre une partie de l’objet en soi. Sansa est très touchée par le décès de Theon Greyjoy, le pupille de son père. Elle agrafe sur l’armure du défunt sa propre broche à l’effigie du loup de la maison Stark instituant, de la sorte, un lien de parenté symbolique qui lui permettra de se rappeler de Theon comme un frère et un membre de ce clan qu’elle chérit tant.

Notons, enfin, que la plupart des sociétés humaines prennent en charge collectivement le deuil par la création de rites funéraires divers, Westeros n’échappant pas à la règle avec des rites différents selon les régions tels que des enterrements à Port-Réal, des buchers dans le nord et des rituels marins dans les Iles de Fer.

Apprendre à composer avec l’absence : la mort de Ned Stark et les stratégies d’Arya, Jon, Sansa et Bran

En matière de deuil, il n’y a pas de recette miracle. Certain.e.s choisiront de retourner au travail le lendemain d’un enterrement, quand d’autres devront s’arrêter de longs mois suite à une rupture ; certain.e.s préfèreront ne plus parler de la perte subie quand d’autres auront besoin de ne parler que de cela. Il n’y a, à proprement parler, qu’une seule et bonne manière de faire son deuil : s’écouter et suivre son instinct. Il y a, en effet, autant de manières de faire son deuil qu’il y a de personnes sur terre.

Prenons, l’exemple de la fratrie Stark : Arya, Jon, Sansa et Bran développent, chacun.e, leur propre manière de faire face au décès de leur père.

Arya, la benjamine, ne trouve le salut que dans une quête de justice : elle vengera son père de ses assassins quitte à devenir, elle-même, une assassine. Jon, son grand frère, aura dans un premier temps le même élan que celle-ci avant de se raviser en restant auprès de ses frères d’armes de la Garde de nuit. Il transforme ainsi les émotions négatives en quelque chose de positif : il s’appuie sur le soutien de ses proches et s’investit dans un projet constructif à savoir la défense de la société contre un danger imminent. Sansa, l’ainée des filles Stark, n’a pas vraiment le choix : entourée d’ennemis, elle n’a pour seule stratégie que sa survie immédiate et doit se résigner à accepter la réalité brutale de sa perte et de mettre à distance sa souffrance. Quant à Bran, il développe une stratégie tout à fait différente : il s’engage dans une quête mystico-spirituelle pour finir par devenir la corneille à trois yeux, un être spirituel et sans affect. Au terme de leur parcours respectifs, chacun.e parvient à faire vivre symboliquement en lui/elle une part de l’héritage de leur père : un esprit guerrier pour Arya, un sens aigu de la droiture pour Jon, la défense farouche du nord pour Sansa et une certaine spiritualité pour Bran.

« Winter has come… »**

L’hiver est finalement venu et notre série préférée s’en est allée. Chacun.e d’entre nous devra faire son deuil et développer les bonnes stratégies qui lui permettront de dire au revoir à Games of thrones et à ses personnages haut.e.s en couleur… Ma stratégie à moi a été d’écrire une série d’articles sur la saga durant cette ultime saison et de m’amuser à voir quels éclairages sociologiques, psychologiques et/ou féministes la série pouvait nous apporter sur des sujets sensibles de la « vraie vie » tels que la domination, les masculinités, la violence conjugale, les normes sexuelles, le viol et aujourd’hui le deuil.

And now…

#GameOfThronesCestLaVie

* « Maintenant, mon tour de garde prend fin », formule prononcée au décès d’un gardien de la Garde de nuit.

** Tiré de « Winter is coming » ou « l’hiver est venu », devise de la maison Stark annonciatrice d’un danger venant du Grand Nord : les marcheurs blancs, une armée de mort-vivants.

 

 

Hassina Semah est sociologue et psychologue clinicienne, spécialisée dans les violences conjugales et interculturelles. Elle est major de la première promotion du master francophone de spécialisation en études de genre. Elle est également membre des collectifs féministes « ReSisters » et « Collecti.e.f 8 maars ».

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