Game of thrones: ce que la série nous dit des rapports de domination

A gauche  Jon Snow (Kit Harrigton) et au centre de l'image Mance Ryder (Ciaran Hinds), "Roi au-delà du Mur" et leader des sauvageon.n.e.s
A gauche Jon Snow (Kit Harrigton) et au centre de l'image Mance Ryder (Ciaran Hinds), "Roi au-delà du Mur" et leader des sauvageon.n.e.s - © HBO

Westeros. Les sept plus grandes maisons du continent se disputent le pouvoir incarné par l’emblématique "Trône de fer". Batailles à couper le souffle, intrigues et autres guerres intestines, dragons majestueux et armée de morts-vivants, Game of thrones, cette épopée médiévale-fantastique suscite un engouement sans pareil et se démarque, aussi, par son propos politique. Durant les six semaines de diffusion de l’ultime saison de la série, nous décrypterons ce propos à l’aune de grilles de lectures sociologiques, psychologiques et/ou féministes. Attention, ces articles contiennent des éléments-clés de la série, jusqu'à la fin de la saison 7.

Acte I : les rapports de domination

Comprendre la domination avec Joffrey Baratheon et Ramsay Bolton, deux psychopathes notoires

La légitimité des dominant.e.s et le respect de l’autorité

En sociologie, la domination se définit comme un processus social par lequel un groupe, une institution ou un individu sont en capacité d’imposer leur autorité à autrui. Prenons le cas de Joffrey Baratheon, l’un des personnages les plus détestés de la série. En dépit de sa couardise, de sa personnalité antisociale et de son inclinaison sévère à la psychopathie, son autorité est très peu remise en cause par ses sujets. Mais pourquoi ? Selon Weber (1995), le maintien de la domination peut s’expliquer par la légitimité du statut des dominant.e.s dans le chef des dominé.e.s : ainsi, aussi détestable, déviant et poltron qu’il soit, Joffrey n’en est pas moins perçu comme l’héritier légitime du trône, le respect des titres et autres rangs sociaux apparaissant comme une valeur sociale inviolable dans de nombreuses sociétés humaines.

L’exercice de la violence et son intériorisation par les dominé.e.s

Mais comment comprendre, dès lors, l’étendue du pouvoir de Ramsay Snow, bâtard de son état ? Ce dernier use du mécanisme le plus puissant de la domination : l’exercice de la violence. En effet, durant de très nombreuses scènes plus insoutenables les unes que les autres, le bâtard de Roose Bolton assoie une domination sans pareille à coup de violence, tant matérielle que psychologique. A ce propos, Mathieu, l’une des plus grandes théoriciennes du champ de la domination, explique que, passés une certaine fréquence et/ou un certain degré de brutalité, il n’est plus nécessaire d’acter de la violence pour contraindre les dominé.e.s à se soumettre : "La violence physique et la contrainte matérielle et mentale sont un coin enfoncé dans la conscience […] les coups ou les viols ne sont plus nécessaires à chaque instant […]" (1985). Theon Greyjoyavec sa lente transformation en Schlingue, une créature apeurée et servileillustre, plus que n’importe quel.le autre personnage de la saga, à quel point la répétition d’interactions violentes et sadiques conduit progressivement à une soumission totale, allant jusqu’à la dissolution de l’identité des dominé.e.s. Il est à noter que ces mécanismes d’emprise psychologique sont au cœur des dynamiques de la violence conjugale.

 

Domination sociale : "Allez-vous vous battre avec nous ou aux côtés de sauvages ?" Les cas du Peuple libre et des Dothrakis

La catégorisation sociale : "Nous versus eux"

Pour comprendre la domination sociale, il nous faut faire un détour par la psychologie sociale : ainsi, il existerait une tendance universelle à catégoriser les groupes humains selon une perspective "Nous versus eux", le "nous" – ou endogroupe – suscitant pour ses membres une certaine préférence ainsi qu’un élan de protection (Leyens, 2009).

Le royaume des Sept Couronnes n’échappe pas à la règle : le continent est subdivisé en différentes régions – dont le nord des Stark, les terres de l’ouest des Lannister ou encore la principauté de Dorne des Martell, dans le sud – dont les habitant.e.s jurent fidélité et allégeance à des seigneurs de leur groupe d’appartenance lesquels promettent, en retour, protection et prospérité.

Effet de la menace ou la construction de l’altérité absolue

En temps de paix, tout ce beau monde peut couler des jours plus ou moins heureux sans trop de heurts bien que des stéréotypes négatifs soient traditionnellement attribués au groupe des "autres". L’affaire se gâterait réellement dans un contexte de menace qu’elle soit réelle ou perçue : cette différenciation nous/eux s’accompagnerait de phénomènes de dénigrement et/ou d’oppression à l’égard de ces autres, phénomènes d’autant plus marqués que l’altérité est perçue comme importante (Leyens, 2009).

Dans les groupements humains, la menace perçue est souvent celle de l’invasion et du risque de dissolution de l’identité de l’endogroupe ("nous") face à un exogroupe ("les autres") présentant des caractéristiques jugées menaçantes car trop différentes, soit sur le plan physique, soit au niveau du mode de vie (Le Bras, 2012). Dans un tel contexte, l’endogroupe mettra en place des mesures de protection visant à consolider ses frontières avec l’exogroupe. A Westeros, un groupe représente l’altérité absolue : Le Peuple libre. Rebaptisé de manière péjorative "Les Sauvageon.n.e.s" par le reste des Westriens, le Peuple libre a été chassé "au-delà du mur", une région désolée de Westeros, et est tenu à distance, depuis des millénaires, par une muraille de glace défendue par la "Garde de nuit", un ordre de miliciens ayant voué leurs vies à défendre les Sept royaumes contre ses ennemis du grand nord.

Le Peuple libre constitue un exogroupe trop menaçant en raison de son organisation sociale et politique aux antipodes de celle du reste du continent : organisations tribales, rejet de la noblesse et des allégeances, élection spontanée des leaders et révocabilité de leurs mandats, autant de différences qui contrastent et mettent potentiellement en danger le système de vassalité sur lequel repose le royaume des Sept Couronnes. Et même avec l’arrivée de l’hiver et de l’armée des marcheurs blancs qui l’accompagnent, Westeros maintient sa politique de fermeture des frontières : Jon Snow, le seul qui ait jamais contrevenu à cette règle, a payé sa transgression au prix fort, celui de sa vie.

L’infrahumanisation des dominé.e.s, un ressort central de la rhétorique des dominant.e.s.

Au-delà de certaines ressources coercitives spécifiques, l’adhésion de l’ensemble de l’endogroupe constitue une condition sine qua non à la mise sous domination de l’exogroupe. Pour y parvenir, les élites de l’endogroupe dominant tendent à élaborer des stratégies discursives visant à déshumaniser l’exogroupe, dont spécifiquement la rhétorique de l’état de nature (Guillaumin, 1992). Cersei Lannister, Reine des Sept Couronnes, ne fait pas exception et mobilise cette rhétorique pour convaincre des seigneurs westriens de se rallier à sa cause :

Si Daenerys prend le trône, elle détruira le royaume tel que nous le connaissons […] la fille du roi fou a conduit des sauvages [Dothraki] à nos portes. Des immaculés [armée d’anciens esclaves] écervelés qui détruiront vos châteaux. Des brutes dothraks qui brûleront vos villages, violeront vos femmes et égorgeront vos enfants sans ciller […] j’ai pour devoir de protéger le peuple. Je le ferai mais j’ai besoin de votre aide, messires, nous devons être solidaires, tous ensemble si nous espérons les arrêter.

 Cersei Lannister, Saison 7, épisode 1 : "Peydragon"

"Sauvages", "écervelés",  "violer", "égorger", "sans ciller", Cersei convoque le champ sémantique de l’animalité, dans tout ce qu’elle a de plus brutal et pulsionnel, opposé à l’idée d’une certaine civilisation du royaume tel qu’ils le connaissent. Un tel discours – proche de celui du choc des civilisations – tend, inévitablement, à banaliser, à naturaliser et même à prescrire le rapport de domination à l’égard de ces sauvages : il est du devoir des Westriens, leur reine la première, de soumettre ces barbares pour protéger non seulement le peuple de Westeros mais aussi, et avant tout, sa civilisation.

L’idée que certains groupes seraient perçus comme "plus naturels que d’autres" se vérifie en psychologie sociale : Leyens (2009) met en évidence un processus d’"infrahumanisation" par lequel l’endogroupe, qui se perçoit comme représentant de l’humanité, attribue une essence sous humaine aux membres de l’exogroupe lequel est réputé incapable de développer des émotions complexes telles que l’amour ou la rancœur et est limité à éprouver les émotions naturelles, c’est-à-dire partagées par les animaux (Leyens et al., 2001).

Discours du choc des civilisations, menace du grand remplacement, crise de la migration, mur de Donald Trump… Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé est purement fortuite. Ou pas.

#GameOfThronesCestLaVie

Cet article vous a plu ? Rendez-vous la semaine prochaine pour l’acte II :

"Game of thrones : ce que la série nous dit de la masculinité"

Hassina Semah est sociologue et psychologue clinicienne, spécialisée dans les violences conjugales et interculturelles. Elle est major de la première promotion du master francophone de spécialisation en études de genre. Elle est également membre des collectifs féministes "ReSisters" et "Collecti.e.f 8 maars".

Journal télévisé 14/04/2019

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