Game of thrones: ce que la série nous dit des normes sexuelles

Jaime Lannister (Nikolaj Coster-Waldau) et Cersei Lannister (Lena Headey)
Jaime Lannister (Nikolaj Coster-Waldau) et Cersei Lannister (Lena Headey) - © HBO

Westeros. Les sept plus grandes maisons du continent se disputent le pouvoir incarné par l’emblématique trône de fer. Batailles à couper le souffle, intrigues et autres guerres intestines, dragons majestueux et armée de mort-vivants, cette épopée médiéval-fantastique suscite un engouement sans pareil et se démarque, aussi, par "son propos politique". Durant les six semaines de diffusion de l’ultime saison de la série, nous décrypterons ce propos à l’aune de grilles de lecture sociologiques, psychologiques et/ou féministes. Attention, ces articles peuvent contenir des éléments clés de l'intrigue, y compris jusqu'aux épisodes de la saison 8 en cours de diffusion. 

 

Les normes sociales et les aiguilles des sœurs Stark

En sociologie, une norme sociale renvoie à des manières d’agir et/ou de penser partagées par les membres d’un groupe social. Il s’agit, en d’autres termes, d’une sorte de code social des comportements et jugements acceptables dans une société selon les circonstances et les personnes concernées. Transmises socialement – la plupart du temps de manière implicite –, les normes ont la particularité de faire l’objet d’un contrôle social assez important : la conformité à la norme est récompensée (approbation, compliments, gratifications, …) tandis que la transgression appelle une "punition" (rejet, moqueries, menaces voire violences).

L’éducation des sœurs Stark nous fournit un bel exemple de contrôle social : Sansa, l’ainée, se passionne pour les travaux d’aiguilles et reçoit systématiquement des compliments et autres encouragements de la part des femmes adultes qu’elle côtoie dont spécifiquement la gouvernante laquelle ne fait que rabrouer Arya, la cadette, qui n’a de yeux que pour "aiguille", son épée ("Arya préfère se comporter comme une bête que comme une lady", saison 1, épisode 3). Ce traitement différentiel éclaire la norme de féminité à Westeros : une féminité domestiqu(é)e.

Jaime et Cersei challengent le caractère universel du tabou de l’inceste

L’un des domaines de la vie humaine comportant le plus de normes est sans conteste la sexualité. Le premier interdit qui frappe la sexualité humaine est celui de l’inceste, longtemps considéré comme un tabou universel par les anthropologues. Westeros ne fait pas exception : les relations sexuelles entre les membres d’une même famille sont prohibées… en théorie.

Dans les faits, même si l’inceste déclenche chez la plupart des Westrien.e.s une aversion morale certaine, force est de constater que de nombreux personnages (la famille Targaryen, Craster) s’adonnent à une sexualité incestueuse, Jaime et Cersei Lannister en tête de file. Il est intéressant de noter que ce hiatus ne s’observe pas que dans la fiction : de récentes études démontrent le caractère banal de cette pratique au sein des familles occidentales, la norme sociale portant donc moins sur l’acte en tant que tel que sur le silence censé entourer cette pratique.

L’hétérosexualité comme seule norme acceptable : les cas de Renly Baratheon, Yara Greyjoy et Ellaria Sand

La sexualité humaine connaît le poids d’une seconde norme sociale : l’hétéronormativité. Dans ce paradigme, l’hétérosexualité prédomine et l’on considère comme absolue la binarité (masculin ou féminin) des sexes et des genres (homme ou femme) auxquels on associe des rôles sociaux spécifiques. En d’autres termes, il n’existe qu’une sexualité socialement acceptable : celle qui lie un homme cisgenre à une femme cisgenre et, a priori, dans une relation monogame et légitime.

Candidat au trône de fer, Renly Baratheon voit la légitimité de sa quête remise en question par son homosexualité. Contraint de sauver les apparences, il a dû prendre en noces une gente dame de Haut-Jardin pour laquelle il n’éprouve aucune attirance. Loras Tyrell, son amant et beau-frère, lui rappelle les attentes sociales qui pèse sur ses épaules et le contrôle social qui s’exerce à son endroit : "Tes vassaux commencent à comploter derrière ton dos. Les épouses ne restent pas vierges deux semaines après leurs noces." Et son épouse de surenchérir : "Notre union déplait à tes ennemis […] La seule manière de les arrêter, c’est de me mettre un bébé dans le ventre." (saison 2, épisode 3). Ainsi donc, point de salut pour Renly en dehors d’une hétérosexualité procréatrice.

Notons, enfin, que l’homosexualité des femmes – et davantage leur bisexualité – rencontre une désapprobation sociale moins marquée : l’homosexualité de Yara Greyjoy et la bisexualité d’Ellara Sand n’entravent pas leur accession au pouvoir dans leurs contrées respectives. Il ne s’agit pas, pour autant, d’une plus grande tolérance sociale à l’égard de l’homosexualité féminine : ces pratiques sont moins réprouvées parce qu’elles constituent des manifestations de fantasmes masculins hétérosexuels (Trachman, 2013).

Le grand moineau, l’entrepreneur de la morale de Westeros

Comme nous venons de le voir, les normes sociales aussi puissantes soient-elles ne sont pas respectées par tout.e.s.  Certaines institutions – comme la religion ou l’école – fonctionnent comme garantes du maintien des normes sociales et parfois certaines personnes s’illustrent, à titre personnel, comme de véritables "entrepreneurs de morale" (Becker, 1963) qui œuvrent activement et par tous les moyens – en ce compris la violence –  à la défense d’une norme sociale, soit par conviction morale, soit par intérêt personnel. Il est à noter que ces personnes disposent d’un pouvoir réel ou symbolique leur permettant d’imposer leur vision de l’acceptable à l’ensemble du groupe social.

Dans Game of thrones, le Grand moineau, prêtre ascétique d’une branche radicale de la religion dominante à Westeros, incarne, par excellence, ce rôle d’entrepreneur de la morale.

S’engageant dans une véritable croisade contre la déliquescence des mœurs westriennes et en particulier contre l’homosexualité et l’adultère, il ne reculera devant aucune démonstration de force pour réguler la sexualité de ses coreligionnaires : on se rappellera, non sans horreur, de la marche d’expiation de son péché d’adultère imposée à la reine Cersei, entièrement nue et exposée aux humiliations et autres violences d’une foule haineuse et revancharde.

"Tais-toi femme ou je viendrai encore t’honorer ce soir". La culture du viol comme contrôle social de la sexualité féminine

La libération sexuelle des femmes promise dans les années 70 n’est pas véritablement advenue : la sexualité des femmes continue de faire l’objet de normes sociales plus ou moins contraignantes et empreintes de domination patriarcale.

L’un des ressorts les plus puissants du contrôle social des femmes et de leur sexualité est la menace de viol. Selon les contextes, cette menace peut être directe ou diffuse. Dans le second cas, c’est ce que l’on appelle la culture du viol : les femmes baignent en permanence dans un climat social où le viol est banalisé et brandi comme le destin promis à celles qui ne se conformeraient pas aux normes. Pour rester en sécurité, les femmes sont donc socialement invitées (comprendre contraintes) à se conduire de manière acceptable : elles ne doivent pas s’habiller de manière trop sexy, elles ne peuvent sortir seules aux petites heures de la nuit, elles ne peuvent prétendre à une sexualité sans entraves sans s’exposer à des jugements sociaux sévères voire pire.

Dans la série, la majorité des personnages principaux féminins – Sansa, Daenerys, Arya, Brienne, … – a été exposé à un moment ou à un autre de son parcours à une menace de viol visant une remise au pas. Citons, entre autres, Cersei à qui son roi de mari promet, après l’avoir giflée, de l’"honorer" à nouveau si elle ne se soumet immédiatement pas à son injonction au silence (saison 1, épisode 6).

Arya, une femme libérée des normes ?

Dès son enfance, Arya rejette les normes sociales qui pèsent sur son genre : elle ne sera pas ce qu’on attend d’elle, elle s’adonnera aux passions qu’elle aime et parcourra le monde guidée par sa soif de vengeance et d’aventure. C’est ce même esprit indépendant et frondeur qui la pousse à initier son premier rapport sexuel avec Gendry, le bâtard de Robert Baratheon, la veille de la grand bataille de Winterfell. A priori, nous pouvons conclure qu’Arya est assurément une jeune femme bien dans sa peau qui s’est affranchie de toutes les normes sociales y compris sexuelles. C’était sans compter la réaction… des téléspectateurs/trices !

En effet, nombre des fans de la série ont été dérangés par la scène de sexe de notre héroïneIl y a fort à parier que l’émoi des fans face à cette sexualité naissante et consentie n’aurait pas été le même si Arya avait vraiment été… Ary !

Slutshaming, manif pour tous, culture du viol, heteronormativité dans le monde sportif, … Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite. Ou pas.

#GameOfThronesCestLaVie

Cet article vous a plu ? Rendez-vous la semaine prochaine avec "Game of thrones: ce que la série nous dit du viol"

Hassina Semah est sociologue et psychologue clinicienne, spécialisée dans les violences conjugales et interculturelles. Elle est major de la première promotion du master francophone de spécialisation en études de genre. Elle est également membre des collectifs féministes " ReSisters " et " Collecti.e.f 8 maars ".

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