Game of Thrones: ce que la série nous dit des masculinités

Robert Baratheon (Mark Addy), Premier du nom, roi des Andals et des Premiers Hommes, protecteur des Sept Couronnes
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Robert Baratheon (Mark Addy), Premier du nom, roi des Andals et des Premiers Hommes, protecteur des Sept Couronnes - © HBO

Westeros. Les sept plus grandes maisons du continent se disputent le pouvoir incarné par l’emblématique trône de fer. Batailles à couper le souffle, intrigues et autres guerres intestines, dragons majestueux et armée de mort-vivants, cette épopée médiéval-fantastique suscite un engouement sans pareil et se démarque, aussi, par "son propos politique". Durant les six semaines de diffusion de l’ultime saison de la série, nous décrypterons ce propos à l’aune de grilles de lecture sociologiques, psychologiques et/ou féministes. Attention, ces articles peuvent contenir des éléments clés de l'intrigue, y compris jusqu'aux épisodes de la saison 8 en cours de diffusion. 

Acte II : les masculinités

Masculinité versus virilité

Dans le langage commun, la masculinité renvoie aux traits de caractère innés des hommes - tels que la force, le courage ou encore le leadership - et se distingue de la virilité qui, elle, renvoie aux attributs physiques - pilosité, musculature, stature - ainsi qu’aux capacités sexuelles dont plus précisément celle d’engendrer.

En sociologie et en particulier dans les masculinity studies, la masculinité est analysée d’un point de vue critique : elle est pensée comme une construction sociale et psychologique du masculin qui n’est pas rattachée à un genre particulier et qui s’inscrit dans un rapport de pouvoir à l’égard de ceux et celles qui ne correspondent pas aux normes de virilité biologique.

Robert Barathéon, Tyrion Lannister, Loras Tyrell, Hodor, … pas une mais des masculinités !

Connell, sociologue australienne et spécialiste des masculinity studies, distingue quatre types de masculinités :

  • La masculinité hégémonique correspond à la forme glorifiée de masculinité d’une société laquelle peut évoluer selon les époques. Ce type de masculinité – que l’on peut assimiler à ce que l’on nomme aujourd’hui la masculinité toxique – tend à perpétuer le patriarcat en garantissant la position des hommes et la subordination des femmes. Dans l’univers médiéval de Game of Thrones, Robert Baratheon incarne typiquement la masculinité hégémonique : fils d’une grande maison, guerrier accompli, coureur de jupons notoire et buveur invétéré, il a conquis le trône de fer tout comme le lit de son épouse par la force de ses assauts.
  • La masculinité complice renvoie à une catégorie d’hommes qui ne rentre pas dans les normes de la masculinité hégémonique mais qui, en tant qu’hommes, bénéficient toutefois d’avantages sur le groupe des femmes et assimilé.e.s. En raison de son nanisme, Tyrion Lannister ne correspond pas à la norme masculine hégémonique : il n’est pas le chevalier que son rang et son genre lui dictaient de devenir. De plus, il fait montre d’une compassion peu représentative de la figure masculine hégémonique notamment à l’égard de Sansa Stark, femme du clan ennemi, qu’il a été forcé d’épouser pour sceller une alliance politique. Cela étant dit, Tyrion bénéficie du rapport de de domination à l’égard du groupe de femmes prostituées dont il est grand consommateur.
  • La masculinité subordonnée concerne l’ensemble des hommes subissant des rapports spécifiques de domination et d’exclusion en raison d’un trait jugé déviant par les représentants de la masculinité hégémonique. Dès lors que son homosexualité a été rendue publique, Loras Tyrell a connu une lente descente aux enfers que ni ses prouesses de chevalier, ni son titre d’héritier d’une grande maison n’ont pu freiner.
  • La masculinité marginalisée est une masculinité traversée par des rapports de pouvoir de classe et/ou de race. Hodor, un grand gaillard simple d’esprit est au service de la famille Stark parce qu’il est d’exaction basse. On apprend, non sans choc, que ce qui apparaissait comme une limite intellectuelle n’est, en fait, que la conséquence d’un traumatisme lié à l’incursion dans son cerveau de son maître, Bran Stark, télépathe et héritier de la maison Stark. Ainsi, Hodor a été sacrifié pour la survie de son maitre parce qu’il existait entre eux un rapport de pouvoir de l’un sur l’autre.

La masculinité et les femmes : Arya, la tueuse et Brienne, la chevalière

Game of thrones a la particularité de jouer avec les codes normatifs en ce compris du genre. A ce titre, le personnage d’Arya Stark peut nous apporter un certain éclairage. Dès son plus jeune âge, elle rejette le rôle reproducteur imposé aux femmes de son rang et finira, même, par se tailler un destin sur mesure : tueuse professionnelle. Indépendante, impulsive, courageuse et violente, Arya fait montre d’un tempérament qu’on associe habituellement aux petits garçons, et c’est d’ailleurs ce tempérament couplé à son apparence androgyne qui lui permettront de survivre puisqu’elle se fera passer pour un garçonnet après la décapitation de son père, Ned Stark, par les Lannister, le clan ennemi. Un second personnage féminin, Brienne de Torth vient troubler le genre : noble de naissance, elle a, dans un premier temps, tenté de se soumettre aux injonctions faites aux femmes de son milieu mais son physique viril – dont ses mains épaisses, ses épaules musculeuses et sa stature d’1m98  – en a fait un objet de moqueries pour les hommes qui la surnomment, cyniquement, Brienne la beauté. Amère, elle rejette les attributs de la féminité et parvient à devenir chevalier. Il est intéressant de noter que la figure du chevalier constitue l’idéal de masculinité par excellence que Brienne de Torth incarne… mieux que tous les personnages masculins de la série.

En crise, la masculinité ?

Tous les vieux briscards de la série – Tywin Lannister (saison 3 et 4), Walder Frey (saison 6) ou encore Ser Allister Thorne de la Garde de nuit (saison 1) – évoquent, face à la jeune génération, un affaiblissement des mœurs masculines conduisant à la déliquescence de la société et regrettent un temps béni où les hommes étaient de " vrais " hommes.

La rhétorique de la crise de la masculinité comme cause d’une perte de repères sociaux apparaît régulièrement dans l’Histoire, ce phénomène a été étudié par une anthropologue française : "Si ses symptômes ne sont pas seulement récurrents, mais permanents, alors l’hypothèse peut être avancée du caractère 'normal' de la crise [de la masculinité] dans l’appréhension et la construction du masculin. Ainsi, la crise de la masculinité ne serait pas une perturbation de son état initial mais son mode premier d’existence. […] la rhétorique de la crise de la masculinité [apparaît] comme le moyen de promouvoir un retour à l’ordre des genres" (Gourarier, 2017,p. 27).

Envie d’en savoir plus sur les masculinités ? "Les couilles sur la table" est un excellent podcast dédié à ces questions.

 

Masculinité toxique, trouble dans le genre, rhétorique de la crise de la masculinité, …

Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite.

#GameOfThronesCestLaVie

 

Cet article vous a plu ? Rendez-vous la semaine prochaine pour l’acte III :

" Game of thrones : ce que la série nous dit de la violence conjugale"

 

Hassina Semah est sociologue et psychologue clinicienne, spécialisée dans les violences conjugales et interculturelles. Elle est major de la première promotion du master francophone de spécialisation en études de genre. Elle est également membre des collectifs féministes "ReSisters" et "Collecti.e.f 8 maars".

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