Game of thrones: ce que la série nous dit de la violence conjugale

Vère (‎Hannah Murray) et Samwell Tary (John Bradley)
Vère (‎Hannah Murray) et Samwell Tary (John Bradley) - © HBO

Westeros. Les sept plus grandes maisons du continent se disputent le pouvoir incarné par l’emblématique trône de fer. Batailles à couper le souffle, intrigues et autres guerres intestines, dragons majestueux et armée de mort-vivants, cette épopée médiéval-fantastique suscite un engouement sans pareil et se démarque, aussi, par "son propos politique". Durant les six semaines de diffusion de l’ultime saison de la série, nous décrypterons ce propos à l’aune de grilles de lecture sociologiques, psychologiques et/ou féministes. Attention, ces articles peuvent contenir des éléments clés de l'intrigue, y compris jusqu'aux épisodes de la saison 8 en cours de diffusion.

 

Conflit ou violence conjugale ? Ygrid versus Sansa

Tous les couples rencontrent des tensions qui peuvent dégénérer et se transformer en conflit, parfois même violent. Ce n’est pas pour autant de la violence conjugale.

Un conflit est une opposition entre deux partenaires qui disposent, chacun.e, d’un pouvoir relativement équivalent dans la relation ou, en d’autres termes, si l’un.e décide de crier, frapper ou partir, l’autre peut en faire de même.

Dans la violence conjugale – et c’est l’élément clé de compréhension de ces dynamiques – l’un.e des partenaires a l’ascendant sur l’autre : seul.e l’un.e des deux décide et impose, l’autre se soumet par peur des représailles.

Dans Game of thrones, le couple que forment Ygrid et Jon Snow connaît des épisodes de conflit violent mais pas de violence conjugale, chacun.e ayant blessé l’autre et occupant une position relativement égalitaire dans la relation. Sansa Stark a, quant à elle, vécu deux relations avec de la violence conjugale : elle était la cible de tortures psychologiques physiques et/ou sexuelles tant avec Jeoffrey Baratheon qu’avec Ramsay Bolton.

 

Belgique : une définition unique et officielle

Depuis 2006, la Belgique s’est dotée d’une définition unique et officielle de la violence conjugale, soit  un ensemble de comportements, d’actes, d’attitudes, de l’un des partenaires ou ex-partenaires qui visent à contrôler et dominer l’autre. […] Ces violences affectent non seulement la victime, mais également les autres membres de la famille, parmi lesquels les enfants. […]  Il apparaît que dans la grande majorité, les auteurs de ces violences sont des hommes et les victimes, des femmes. Les violences dans les relations intimes sont la manifestation, dans la sphère privée, des relations de pouvoir inégal entre les femmes et les hommes encore à l’œuvre dans notre société ". Il est à noter que la violence conjugale est considérée, selon les cas, comme un délit ou un crime et est, à ce titre, sévèrement punie par la loi.

 

Pas que des femmes battues !

Dans l’imaginaire collectif, la violence conjugale correspond uniquement à de la violence physique. Dans les faits, l’éventail des violences est beaucoup plus large :

  • Violence psychologique/morale : tout ce qui vise à attaquer l’intégrité psychologique et l’estime de soi de la victime (exemples : dévalorisation, moqueries, humiliations, contrôle de la victime y compris de son téléphone, crise de jalousie, isolement social, chantage au suicide, …).
  • Violences verbales : l’auteur.e utilise sa voix pour dominer tant sur le fond que sur la forme (ex : insultes, injures, cris, menaces, …).
  • Violence physique : tout ce qui vise à attaquer directement ou indirectement l’intégrité physique de la victime (ex : lancer/casser des objets, secouer, gifler, étrangler, blesser, tuer, …).
  • Violence sexuelle : l’auteur.e utilise la sexualité pour installer et/ou maintenir sa domination (ex : harcèlement sexuel, attouchements forcés, pratiques non consenties, tentative de viol, viol, prostitution, …).
  • Violence économique : tout ce qui vise à installer une relation de dépendance matérielle entre l’auteur.e et la victime (ex : interdiction de travailler, contrôle total ou partiel des finances du couple, vol des possessions ou de l’argent de la victime, dettes contractées au nom de la victime, …).
  • Violence administrative : l’auteur.e instrumentalise la situation administrative de la victime pour installer et/ou maintenir sa domination (ex : confiscation de documents officiels tels que le passeport ou le permis de conduire, chantage aux papiers,…).

Dans la série, les relations entre Craster et ses filles-femmes illustrent parfaitement les dynamiques de violence conjugale : le patriarche détient un pouvoir de vie et de mort sur elles et leur progéniture et exerce à leur endroit des violences verbales, psychologiques, physiques et sexuelles pour asseoir sa domination. Elles sont, par ailleurs, isolées de tout contact social, Craster gardant jalousement ses femmes et interdisant à tout homme de poser ne serait-ce qu’un regard sur celles-ci lesquelles ont parfaitement intériorisé les interdits, notamment, Vère qui les énonce à plusieurs reprises ( " vous n’auriez pas dû me toucher " dit-elle dans l’épisode 1 de la saison 2 ; " je n’ai pas le droit de garder [un cadeau] " dans l’épisode 3 de la saison 2).

 

Le cycle de la violence conjugale ou comment Sansa tombe dans les filets de Jeoffrey

La violence conjugale s’installe de manière insidieuse selon un processus en quatre phases :

  • Phase n°1 – les tensions : l’auteur.e montre ostensiblement qu’il/elle est mal luné.e et crée un climat de tension. Inquiète et apeurée, la victime centre toute son attention sur son/sa partenaire et tente de faire baisser les tensions.
  • Phase n°2  – la crise : l’auteur.e agresse la victime en utilisant une ou plusieurs formes de violence. Blessée, la victime peut se sentir profondément triste, anéantie, en colère ou la cible d’une injustice. Parfois, elle se défendra mais dans tous les cas, son estime de soi en prendra un coup.
  • Phase n°3 – la justification : L’auteur.e minimise l’agression, la justifie par des éléments qui échappent à son contrôle –  " c’est l’alcool ", " les problèmes au boulot " ou rejette la responsabilité sur la victime  – " oui, mais tu m’as provoqué ". La victime essaie de comprendre les justifications, doute de ses ressentis et se sent peu à peu responsable et coupable de ce qu’il s’est passé.
  • Phase n°4 – la lune de miel : l’auteur.e regrette son acte et s’excuse, il/elle dit envisager d’aller en thérapie ou parle même de suicide. Parfois, des actes amoureux se multiplient : la victime a la sensation de retrouver la personne dont elle est tombée amoureux.se et pense que cette fois-ci, il/elle va vraiment changer.

Prenons le cas de Sansa Stark et Jeoffrey Baratheon : au début de la relation, ce dernier se montre prévenant et soucieux de son bien-être, elle tombe littéralement amoureuse d’un prince charmant. Mais, très vite, au détour d’une ballade romantique, le processus de mise sous emprise commence. Premièrement, il ne respecte pas ses limites et lui met la pression pour qu’elle s’alcoolise plus qu’elle ne le souhaite, elle sent qu’un refus ne sera pas accepté  - peu avant, il a rabroué l’un de ses soldats avec mépris devant elle -, aussi, elle s’exécute pour ne pas le contrarier. Ensuite, il crée un incident en agressant un jeune garçon du village mais lorsque la rixe tourne à son désavantage suite à l’intervention d’Arya Stark et de son loup, il se venge sur Sansa : d’abord, en la rabrouant, lorsqu’elle lui témoigne sa sollicitude ; ensuite, en appuyant la demande de sa reine mère d’exécuter l’innocente louve de Sansa et ce, malgré les pleurs et les supplications de Sansa. Après l’avoir ignorée durant plusieurs semaines, il se présente à elle, lui offre un cadeau luxueux en guise d’excuses, lui conte cet avenir merveilleux qui les attend et s’engage solennellement à ce que cela ne se reproduise plus : " jamais plus, je ne vous manquerai de respect ; jamais plus, je ne me montrerai cruel […] vous êtes mon élue à présent, à dater de ce jour et jusqu’à ma dernière heure " (saison 1, épisode 6). Il scelle son engagement par leur premier baiser. Tout sourire, Sansa accepte son présent pensant que le pire est derrière elle. Hélas, la violence ne fait que commencer.

 

Profil des victimes : entre emprise et ambivalence

Aucune étude n’a, à ce jour, établi un profil socio-économique des victimes de violences conjugales : toutes les strates de la société seraient touchées. Il est néanmoins important de souligner que l’écrasante majorité des victimes sont des femmes et que les violences conjugales touchent aussi bien les couples hétérosexuels qu’homosexuels.

Par contre, quels que soient le niveau socioéconomique, le genre, l’orientation sexuelle et/ou la culture des victimes, elles ont toutes en commun d’être sous emprise. En effet, la répétition des violences psychologiques et/ou physiques amène les victimes à perdre toute capacité d’action : tétanisées par la peur, elles ne savent plus ce qui est acceptable ou non, leur seuil de tolérance à la violence augmente et leur estime de soi diminue. A terme, elles finissent par penser qu’elles méritent ce qu’il leur arrive et estiment n’avoir peu voire pas de valeur.

Par ailleurs, la plupart des victimes qui ont eu un lien affectif avec l’auteur.e des violences développent un sentiment d’ambivalence à son égard : même si elles souffrent des violences subies, elles continuent de l’aimer et/ou pensent que l’auteur.e leur apporte quelque chose de positif comme une forme de protection face à l’extérieur.

Dans le cas des filles-femmes de Craster, celles-ci si restent dans cette relation toxique non pas par choix mais plutôt par peur, de Craster lui-même mais également de l’extérieur, Craster ayant veillé à les isoler socialement. Saisissant l’une d’entre elles par les fesses, Craster la somme de dire aux miliciens de la Garde de nuit " combien ils sont tous heureux [chez lui] ". Vère s’exécute, récitant machinalement une leçon bien apprise : " ceci est notre maison et notre mari prend bien soin de nous. Il vaut mieux vivre libres que mourir esclaves " (saison 2, épisode 1). Elle s’exécute parce qu’elle est sous emprise et qu’elle pense être plus " en sécurité " sous le toit de son mari-père que dans un monde que Craster leur a dépeint comme très dangereux. Un dernier facteur  – et non des moindrescontribue à ce que Vère comme toutes les victimes de violence conjugale n’osent pas demander de l’aide : l’indifférence des autres.

 

"C’est une personne pas une chèvre" ou Samwell Tarly, le service d’aide aux victimes de Game of thrones

En dépit de sa couardise présumée – et contrairement au courageux Jon Snow qui a préféré fermer les yeux  – , Sam Tarly a décidé d’agir face à la violence conjugale et a aidé Vère à sortir de cet enfer.

Concrètement, Sam Tarly a fait tout ce qu’il fallait faire :

  1. Créer un climat de confiance pour que la victime se sente en sécurité.
  2. Écouter la victime sans la juger
  3. Penser avec la victime un plan d’action en se focalisant, avant tout, sur sa sécurité
  4. Fournir une aide logistique à la victime pendant et après son départ

 

Si vous êtes victime ou témoin de violence conjugales et que n’avez pas de Sam Tarly à votre disposition, appelez gratuitement la ligne écoute violences conjugales, 24/7, au 0800/30.030

Violences patriarcales, emprise, indifférence sociale face aux féminicides, …

Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé serait purement fortuite. Ou pas.

#GameOfThronesCestLaVie

 

Cet article vous a plu ? Rendez-vous la semaine prochaine pour l’acte IV:

"Game of thrones : ce que la série nous dit des normes sexuelles"

 

Hassina Semah est sociologue et psychologue clinicienne, spécialisée dans les violences conjugales et interculturelles. Elle est major de la première promotion du master francophone de spécialisation en études de genre. Elle est également membre des collectifs féministes " ReSisters " et " Collecti.e.f 8 maars ".

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