Frigos solidaires : elles luttent contre la précarité et le gaspillage alimentaire

En Belgique, l’aide alimentaire compte toujours plus de bénéficiaires. Une multitude d’initiatives citoyennes viennent pallier les manques de la société, parmi elles : les frigos solidaires. Nous avons assisté à la distribution de deux d’entre eux, à Uccle et à Ixelles. Portraits croisés de Sandra Wauquaire et Dominique Watteyne, deux femmes qui ont fait le choix de transformer leur volonté en actions de solidarité.

Ouvert à tou·tes

Lundi, 16h, nous arrivons à Uccle, à la gare de Calevoet. C’est dans le bâtiment de la SNCB qu’est installé l’Open Free Go. Des bénévoles sont occupé·es à tout préparer, les caisses de pains, de légumes, de fruits valsent de main en main. Nous nous glissons entre les pommes, les baguettes et les fromages pour retrouver Sandra Wauquaire, artiste et entrepreneure. Inspirée par des initiatives berlinoises et par le frigo solidaire de Schaerbeek, c’est elle qui a lancé le projet en janvier 2017. "Je voyais la précarité et je connaissais le gaspillage alimentaire. Je me suis dit qu’il fallait faire un lien entre les deux. J’ai fait un appel sur Facebook, en une semaine, j’avais déjà dix bénévoles, je suis allée voir la commune pour trouver un lieu."

C’est dans un coin de la bibliothèque communale à Uccle que le collectif citoyen de l’Open Free Go a ouvert ses portes. Après plusieurs plaintes du voisinage, l'équipe a dû déménager en janvier 2018 dans la gare mise à disposition par la commune. Le projet y est bien installé depuis plus de trois ans, les différentes salles permettent de stocker la nourriture et d’assurer les distributions.

Le lieu est ouvert à toutes et tous, pas de carte à donner ou de preuves à montrer. Ici, on s’adapte à chacun·e. Végétarien, sans porc, viande hachée pour les personnes qui ont perdu leurs dents… "On sait qui a la possibilité de cuisiner et qui ne l’a pas. Qui a un micro-onde, une cuisinière… Avant la pandémie, les gens rentraient dans le local pour choisir ce qu’ils voulaient, maintenant, on fait des paniers, on prépare les œufs, le fromage, le pain, les légumes…"

Les distributions ont aujourd’hui lieu deux fois par semaine, le lundi et le jeudi.

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Sandra Wauquaire © Tous droits réservés
Frigos solidaires : elles luttent contre la précarité et le gaspillage alimentaire © Tous droits réservés

Un travail d’équipe

A présent, l’Open Free Go compte 79 bénévoles. "Chacun·e met ses compétences au service de ce projet. Les collectes d’invendus se font tous les jours de la semaine, donc on a des produits super frais. On a une quinzaine de donateurs qui mettent de côté de la nourriture. On les a démarchés en faisant nos courses."

Coordonner ce lieu n’est pas une mince affaire, c’est même un travail de tous les jours. "Je ne suis pas seule du tout. Il y a un vrai partage des tâches. On a beaucoup de demandes de nouveaux bénévoles." Cet engouement pour la solidarité est, selon Sandra Wauquaire, expliqué par la recherche de sens de la population dans cette société qui frôle parfois l’absurde.


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Son moteur solidaire à elle, la coordinatrice le cultive depuis l’enfance. "J’ai grandi en Tunisie, mes parents travaillaient là pour la coopération belge au développement. Ils nous ont fait comprendre très vite qu’on était privilégié·es, on a été élevé·es par des parents ultra conscients."

Son projet humain est marrainé par une de ses amies, la cheffe étoilée Isabelle Arpin, qui vient régulièrement filer au coup de main. Et pour le plaisir des papilles, cette dernière fait aussi à l’occasion des dons de délicieuses préparations.

Outre l’aspect solidarité, la philosophie des frigos solidaires est l’antigaspi. À Bruxelles, 25.000 tonnes de produits alimentaires finissent à la poubelle chaque année. Sandra Wauquaire se dit écœurée par cette surconsommation.

Je voyais la précarité et je connaissais le gaspillage alimentaire. Je me suis dit qu’il fallait faire un lien entre les deux

La crise est sociale

Alors que de la nourriture continue d’être jetée, de plus en plus de personnes ont recours à l’aide alimentaire. La crise sociale que nous traversons est dramatique. "On est passés de 80 à 250 bénéficiaires par distribution. Il y a beaucoup d’étudiant·es, c’est la catastrophe. Ils n’ont plus rien dans leurs armoires."

Il est 16h30, la distribution commence dans une demi-heure, dehors, la file est déjà longue. Les bénévoles installent la table. Les caisses de vivres sont prêtes, elles débordent de produits. Françoise passe auprès des personnes pour récolter une pièce de 1€. L'argent sert à assurer les charges du lieu. "On s’est acheté une chambre froide grâce à ça. Pour 8 euros par mois, ils peuvent se nourrir toute la semaine."

Des idées plein la tête, Sandra Wauquaire s’est lancée dans un nouveau projet solidaire, depuis le confinement : une super brocante accolée au Frigo. On y retrouve un vide-dressing XXL et un vide-greniers. "On va chercher les affaires directement chez les gens." Une belle manière de récolter des fonds pour le projet, tout en maintenant un lien social.

Il est 17h, la distribution va commencer. Sandra Wauquaire salue les habitué·es. Avec les masques, on a de la peine à se reconnaître, et pour certain·es c’est parfois mieux comme ça. S’il n’est pas toujours facile de faire la démarche de venir jusqu’ici, dans la file ou à la table de distributions, les rires fusent. L’Open Free Go, c’est de la nourriture gratuite, bien sûr, mais aussi un lieu de vie où chacun·e est accueilli·e, et ça, c'est précieux.

Des colis, des colis et encore des colis

Un autre lundi, 9h cette fois-ci. Nous arrivons au milieu des blocs d’immeubles situés derrière la gare de Boondael. Tout au bout d’une petite allée (rue Akarova 21 bis), un garage, c’est ici que s’affairent Fabienne aux légumes et Rita à la chaine du froid. À leurs côtés, Dominique Watteyne, la coordinatrice qui va et vient pour mettre les vivres en place. La distribution "classique" commence dans une heure, et sera suivie d’une distribution à destination des étudiant·es.

Pierre, un bénévole arrive avec des légumes qu’il a été récolté à la campagne. Aujourd’hui, dans sa brouette, de la chicorée et des salades en direct de chez le maraicher.

"On va recevoir une grosse livraison tout à l’heure pour les étudiant·es de la part de généreuses donatrices, je suis contente", introduit Dominique Watteyne les bras chargés. Cette femme dynamique, ancienne secrétaire de direction, s’est toujours investie dans des actions. "Pendant dix ans, j’ai été bénévole à Muziekpublique, j’ai arrêté il y a 5 ans. Un voisin de mon immeuble était bénévole au frigo de Uccle. Je me suis intéressée au projet, on m’a nommé coordinatrice du frigo de Woluwe. J’ai voulu faire la même chose à Ixelles pour aider les étudiant·es."


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En 2017, elle créée le Frigo partagé ULB et en 2018, les Cagettes, le frigo solidaire d’Ixelles. Par ailleurs, elle "coach" d’autres ouvertures dans différentes communes de Bruxelles. Le but ? Dupliquer le système ailleurs. Chaque projet est indépendant, mais tous les Frigos de Bruxelles et Waterloo se connaissent et échangent des bons tuyaux entre eux via un groupe messenger.

Ici, à Ixelles, comme à Uccle, plusieurs équipes travaillent aussi pour le projet. D’un côté, celles qui vont chercher les invendus et les rangent dans les frigos, et de l’autre, celles qui s’occupent des colis le matin en divisant les aliments en nombre de bénéficiaires pour que chacun·e reparte avec le maximum et qu’il ne reste rien. Ce frigo est parrainé par Fruit Collect, une autre super initiative de lutte antigaspi et de cohésion sociale.

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Frigos solidaires : elles luttent contre la précarité et le gaspillage alimentaire © Tous droits réservés

Viande, poisson, végétarien ?

Il est presque dix heures, Dominique Watteyne sort installer les panneaux de bienvenue. Dehors, une longue file se dessine déjà. Elle salue l’assemblée : "Bonjour tout le monde." "On les connait tous, quand il y a des nouveaux, on leur explique le fonctionnement." Environ 150 personnes/familles et 70 étudiant·es passent chaque semaine par ici. Les distributions sont assurées le lundi, mardi et vendredi.

Ici aussi, l’organisation a changé depuis la pandémie. Désormais, tour à tour, chaun·e entre dans le local, dépose 1€ dans la boite (pour les charges). La personne choisit ce qui lui plait dans le panier préparé, ce qu’elle a envie d’emporter. À chaque passage, Dominique Watteyne demande ce qu’ils et elles veulent. "Du poulet, ça va ? Viande hachée ou saucisse ?  Ou vous préférez du poisson ou végétarien ?" A droite de l’entrée, deux grands frigos aux portes vitrées, les bénéficiaires peuvent y choisir deux produits : légumes, crème, fromages….


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À Ixelles, comme à Uccle, l’objectif est de faire découvrir des aliments. "Par exemple, on a des asperges. Certain·es ne savent pas ce que c’est donc on propose des recettes. J’aime bien cette notion de plaisir. Si les poireaux sont plein de terre, on leur dit ‘ce n’est pas grave, allez-y essayez’. Nous ne pouvons pas écouter les histoires de chacun·e. Mais entendre les préférences alimentaires, c’est déjà un pas vers la reconnaissance individuelle."

Parmi les 40 bénévoles, quelques ancien·nes bénéficiaires. "Ce sont des personnes qui comprennent le pourquoi du comment. Moi-même, j’en ai profité pendant huit ans. Un couple récoltait les invendus et on allait chez eux directement. Quand je voyais un poulet rôti sous sa petite coque de plastique, pour moi, c’était Noël."

La dalle des étudiant·es

Depuis la crise, à l’instar de Sandra Wauquaire, Dominique Watteyne remarque l’arrivée de nouvelles personnes, l’émergence de nouvelles habitudes. "Avant à l’ULB, ils étaient entre 60 et 100 par jour. Ils prenaient des petits goûters, maintenant on en a moins, mais ils viennent chercher leur nourriture de la semaine." Avant la pandémie, le frigo se trouvait sur le campus, mais à présent le local de l’ULB est fermé. 

Dominique Watteyne est en contact avec des donateurs et donatrices qui veulent aider spécifiquement les étudiant·es. Un coup de pouce qui vient à point, des colis spéciaux sont préparés deux fois par semaine pour ce public qui souffre particulièrement de la crise.


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Il est midi, la distribution est terminée, il est temps de ranger, la distribution aux étudiant·es va commencer. Une jeune femme arrive. Dominique Watteyne lui demande "Tu es en coloc ? Je te mets des grandes portions ?" Elle lui propose du tofu et du pain sans gluten.

Soudain, tout le monde s’arrête, la livraison de dons est arrivée. La camionnette est au bout de l’allée. Bénévoles et bénéficiaires s’attellent à porter les caisses. Une chaîne humaine se crée spontanément. Hop hop, les caisses s’empilent dans le local. Voilà, qui fera des heureux et des heureuses dans les prochains jours.


Informations pratiques

Pour retrouver tout le répertoire de l’aide alimentaire à Bruxelles, rdv ici.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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