Florence, infirmière en cancérologie : "Priver les patients de liens avec leurs proches est insoutenable"

Florence, infirmière en cancérologie : "Pour nous, priver les patients de liens avec leurs proches est insoutenable"
Florence, infirmière en cancérologie : "Pour nous, priver les patients de liens avec leurs proches est insoutenable" - © Morsa Images - Getty Images

Dans la série Les femmes qui ont fait tourner le monde, Les Grenades vont à la rencontre de femmes qui étaient en première ligne pendant la crise sanitaire. Comment ont-elles vécu la pandémie ? Comment vont aujourd’hui celles qui étaient applaudies et acclamées comme des héroïnes ? Pour ce troisième épisode, nous rencontrons Florence, infirmière en cancérologie qui reste très proche de ses patient·es, tout en gardant l’œil ouvert sur les dérives qui sont tapies dans l’obscurité de la crise.

L’Institut Bordet où travaille Florence est un petit hôpital spécialisé en cancérologie. Niché dans le centre-ville de Bruxelles, à deux pas de la Porte de Hal, il profite de sa taille réduite pour garantir une qualité de relation hors normes aux patient·es qui viennent y séjourner.

Revenir à la vie

Cette particularité ne s’est pas effritée lors de la traversée de la crise sanitaire. Florence et ses collègues sont resté·es très proches des personnes qui séjournaient à l’hôpital, les accompagnant dans leur combat contre le cancer, et parfois aussi, contre le coronavirus. Bordet n’a pas été submergé sous une vague de personnes atteintes du Covid comme ce fut le cas d’autres hôpitaux. Mais l’état cancéreux et immunodépressif des patient·es a accentué les risques d’insuffisance respiratoire et de longues intubations.

"Nous avons vraiment pu garder un lien avec nos patient·es. Je travaille beaucoup aux soins intensifs, où je peux passer trois heures dans une chambre avec un·e patient·e intubé·e. Si le malade requière beaucoup de soins, la communication est compliquée car la personne est dans un état comateux. Mais on l’a connue avant son intubation, on y a participé et surtout, on l’aide à revenir à la vie après."


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Après des semaines sous anesthésiants et aides respiratoires, les patient·es intubé·es doivent presque tout réapprendre. "Ils et elles se réveillent dans un état catastrophique et ne savent plus bouger un muscle. Commence alors une rééducation très lente, une remise en vie quotidienne où on les accompagne. Et quand après un ou deux mois, ils et elles arrivent à sortir de leur chambre sur leurs deux jambes pour aller en unité de revalidation, c’est terriblement émouvant", raconte Florence.

Loin des yeux, près du cœur

Les relations tissées avec les personnes qui séjournent dans l’Institut sont précieuses pour Florence. Avec le temps, une réelle confiance se crée et les malades se confient à elle.

La proximité qu’elle a avec ses patient·es lui permet aussi de donner beaucoup d’informations aux proches des malades quand ils ou elles appellent l’hôpital. "Comme il leur est interdit de venir, on les autorise à nous appeler quand elles et ils le souhaitent. On passe beaucoup de temps au téléphone ensemble, on apprend à les connaître. Mais c’est extrêmement frustrant".

Florence bout de colère quand elle pense à la séparation imposée entre les malades et leurs proches. "Je trouve l’interdiction faite aux proches de venir voir les patient·es à l’hôpital insoutenable. Et je peux étendre ça au monde. Nous priver à ce point des liens sociaux, empêcher les gens de se voir c’est inadmissible. Covid ou pas Covid, c’est essentiel de voir sa famille, ses ami·es. Et pour les proches aussi. Mourir de chagrin ou de solitude, c’est juste intolérable".

Fin de vie et fin du monde

Alors que le monde tremblait face à cette nouvelle pathologie, Florence n’a pas eu peur. Après avoir travaillé pendant près de 25 ans auprès de personnes atteintes de cancer, une maladie encore mortelle et dangereuse, elle aborde peut-être plus sereinement la fin de vie. Une angoisse envahit néanmoins sa tête, celle du monde d’après. Avec les mesures mises en place, elle craint d’entrer dans une société avec laquelle elle n’est pas d’accord.

"Le capitalisme à outrance, l’horreur climatique, le néolibéralisme effréné… Ce sont des problèmes qui étaient déjà inquiétants avant le Covid et qui s’aggravent encore aujourd’hui. Je crois que nous allons droit dans le mur, que tout ce système est déjà en place pour que tout se casse la gueule de façon cataclysmique".

Mourir de chagrin ou de solitude, c’est juste intolérable

L’arrivée du nouveau virus lui a, par contre, rappelé à quel point son métier était essentiel. "Quand le Covid a commencé, nous nous sommes rendu compte que nous étions des piliers dans ce monde. Cette impression m’a énormément valorisée et motivée. Ce ne sont pas les applaudissements qui m’ont rappelée ça. Ils étaient sincères, mais assez vains".


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Le danger de la vocation

Après des années à réclamer une revalorisation de leur travail, des meilleurs salaires et un renforcement des équipes pour remédier à leur épuisement généralisé, les infirmières et infirmières sont nombreux·ses à trouver les applaudissements "juste sympas". "Cette soudaine reconnaissance de notre boulot une fois que le danger pointe le bout de son nez, ça ne sert à rien", soupire l’infirmière.


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Une haie de déshonneur avait d’ailleurs été organisée à l’hôpital Saint-Pierre lors de la venue de Sophie Wilmès, alors Première ministre. "Cette action était violente, mais elle répondait à la violence de n’avoir pas pris en compte nos demandes depuis des années", explique Florence, les dents serrées.

Si les applaudissements sonnent un peu dans le vent aux oreilles de Florence, c’est aussi car elle ne s’est pas sentie soutenue par les politiques. "On nous a quand même menacé·es de nous envoyer travailler avec des sacs poubelles mis en poncho, pour pallier le manque de tabliers !", s’emporte l’infirmière. "On voit toujours notre métier comme une vocation. Et j’aime bien ce mot. Mais il donne l’autorisation de penser qu’on peut faire notre travail dans n’importe quelles conditions, qu’on se donnera toujours corps et âme. Alors que non, pas du tout".

Entre espoir et découragement

La solidarité face à l’inconnu de cette maladie a lié des liens forts entre tout le personnel de Bordet, selon l'infirmière. Médecins, aides-soignant·es, infirmier·ères, toutes et tous s’y sont mis pour mieux comprendre cette nouvelle pathologie. De façon insolite, des anesthésistes se sont mis à aider les infirmier·ères à faire la toilette des patients intubés, éveillant l’espoir de Florence que la nouvelle génération de soignant·es sera plus soudée, plus solidaire.

La menace de l’industrialisation des soins, de leur ubérisation même, est de plus en plus importante. Les hôpitaux deviennent de véritables entreprises

Mais cette période enrichissante, elle a un peu envie de la mettre au passé aujourd’hui. Ses collègues et elles recommencent à être épuisé·es, se découragent. Chaque soubresaut dans les contaminations donne l’impression que la pandémie ne s’arrêtera jamais. Florence commence à être à bout.


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"J’en ai marre de voir les couloirs encombrés de poubelles, de sacs plastique, de tabliers devant chaque porte des chambres. J’en ai marre de devoir mettre à chaque fois le tablier, le double masque, la charlotte, les lunettes. J’en ai marre de devoir me présenter comme ça aux patient·es, sans qu’ils ou elles puissent me reconnaître."

Une épée à la main

Dans cinq ans, Florence prendra sa pension. Alors que Bordet va bientôt déménager à Érasme et augmenter sa capacité, elle souhaite dédier ses dernières années de carrière à la transmission de son métier, comme elle le voit.

"La menace de l’industrialisation des soins, de leur ubérisation même, est de plus en plus importante. Les hôpitaux deviennent de véritables entreprises. Je ne sais pas comment on va résister, mais je veux contribuer à ce combat. Je me sens parfois comme Arya de la série Game of Thrones, épée à la main. Certains jours, la force me lâche, mais je veux continuer à la cultiver. Parce que si on a la force, c’est déjà pas mal. On peut se battre".

Les infirmières, qui prend soin d’elles ?


La série Les femmes qui ont fait tourner le monde


Cet article a été écrit dans le cadre d'un stage au sein de la rédaction des Grenades.

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