Femmes, violences et médias: comment en parler?

Femmes, violences et médias: comment en parler?
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Comment informer sur les violences à l’égard des femmes ? Au moment où se déroule à New-York le procès de l’ex-producteur de cinéma Harvey Weinstein, accusé d’agressions sexuelles, cette question est particulièrement d’actualité. Le manuel que l’UNESCO vient de publier à ce sujet tombe donc à point nommé. Il s’adresse aux journalistes, mais aussi aux enseignant.e.s, aux militant.e.s des droits humains et à toute personne désireuse d’aborder ces questions de manière adéquate.

Cette publication souhaite donner des clés pour mieux comprendre les différentes formes de violence contre les femmes, à savoir le harcèlement sur Internet, les agressions sexuelles, les violences d’un partenaire intime et les meurtres conjugaux ou encore les mariages forcés, les crimes dits d’ "honneur", les violences contre les femmes dans les conflits, les mutilations génitales féminines, les foeticides et infanticides sexospécifiques et la traite des êtres humains. Dix violences majeures ont ainsi été retenues et traitées en dix fiches qui fournissent aux lecteurs la définition des différents concepts, quelques chiffres pour mieux en mesurer l’ampleur, une mise en contexte explicative et des pistes pour mieux couvrir les violences contre les femmes. Ce guide contient en effet des exemples de bonnes pratiques et des recommandations très concrètes émanant de journalistes expérimentés, de chartes de différents médias et d’institutions spécialisées comme le Dart Center for Journalism & Trauma, la Fédération internationale des journalistes, l’Ethical Journalism Network ou encore, l’Association des journalistes professionnels (AJP).

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7 conseils clés pour un traitement médiatique pertinent

S’il fallait mettre en exergue 7 recommandations parmi toutes celles qui figurent dans le manuel, je soulignerais qu’il faut d’abord et avant tout sortir de l’ombre les violences contre les femmes.

1. En parler !

Le harcèlement et les agressions sexuelles sont encore trop souvent minorés, banalisés, voire carrément occultés, comme si, quelque part, ces comportements, ancrés dans des structures sociales sexistes, étaient considérés comme inhérents à la " nature masculine ".

Depuis l’éclatement de l’affaire Weinstein et le lancement du mouvement #MeToo, toutefois les mentalités évoluent : des milliers de femmes, partout dans le monde, ont choisi de briser le silence à propos des agressions subies. Et ce qui était encore perçu jusqu’il y a peu comme " acceptable " par certains ne l’est plus aujourd’hui, le récent exemple de l’affaire Matzneff l’illustre parfaitement.

2. Expliquer le caractère systémique du phénomène

Choisir de rompre le silence est donc un premier pas mais encore faut-il aborder ces questions de manière adéquate. Et pour cela, il est important de rappeler la nature de ces violences. Il ne s’agit ni d’affaires intrafamiliales privées, ni de faits divers isolés. Ce sont des actes récurrents, systémiques, qui affectent la société dans son ensemble et nous concernent toutes et tous. Ils découlent de rapports de force historiquement inégaux entre hommes et femmes qui ont instauré des relations de domination et des discriminations, comme le soulignait déjà en 1993 la Déclaration de l’ONU sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Il faut donc sortir ces violences de la rubrique "faits divers" ou de la colonne des "brèves" où elles sont encore trop souvent cantonnées et les traiter comme un phénomène de société à part entière, en "une" des journaux ou à des heures de grande écoute en radio et en télévision en mettant en exergue leur caractère structurel.

3. Veiller au choix des mots

Le vocabulaire utilisé n’est pas neutre. Il peut blesser les victimes/survivantes mais aussi minimiser ou tronquer la réalité. Il faut donc soigneusement choisir ses mots et éviter, par exemple, une phrase comme "elle avoue avoir été violée", qui induit l’idée que la survivante aurait une responsabilité dans son agression, en la remplaçant par une tournure plus neutre : "elle déclare avoir été violée". De même, on ne tue pas par amour mais par jalousie ou par volonté de domination. Parler de "chagrin d’amour" quand il y a eu meurtre conjugal, c’est parer la réalité d’un voile romantique et induire un sentiment de compréhension par rapport à l’auteur du crime. L’expression "crime passionnel" est à bannir et à remplacer par "crime possessionnel" ou "meurtre par le partenaire intime". Il faut aussi veiller à utiliser les termes à bon escient : un homicide n’est pas nécessairement un meurtre et encore moins un assassinat. Il ne faut pas non plus confondre le trafic et la traite des êtres humains. De même, les termes "agression sexuelle" et "viol" ne sont pas synonymes : tout viol est une agression sexuelle mais toute agression sexuelle n’est pas un viol.

4. Assurer la sécurité des victimes et des témoins

Lorsqu’on filme ou photographie une victime de violences, la règle la plus importante est de ne pas mettre sa vie ou son avenir en danger. Il faut recueillir son consentement éclairé et clarifier si elle accepte d’être reconnue à l’écran. Dans le cas contraire, il faut flouter très soigneusement son image et prendre garde à ce qu’aucun détail ne permette de l’identifier.

5. Eviter le sensationnalisme et respecter la dignité des survivantes

Lors de l’attaque perpétrée par Daech contre les femmes yézidies en Irak en 2014, certains journalistes étrangers n’ont pas hésité à faire pression sur les victimes pour qu’elles racontent ce qu’elles avaient vécu et ont ensuite décrit avec force détails les exactions commises. Comme le rappelle le Women’s Media Center, il faut veiller à couvrir de manière éthique les violences en respectant la dignité et la vulnérabilité des survivantes.

6. Analyser les statistiques avec prudence

Les journalistes sont friands de chiffres mais les différentes études ne sont pas toujours comparables, certaines prenant par exemple en compte uniquement les violences physiques et sexuelles alors que d’autres englobent les violences psychologiques, voire économiques. Toutefois, il serait dommage de s’en priver car certains chiffres sont particulièrement parlants. Ainsi, en France, une femme meurt en moyenne tous les trois jours sous les coups de son conjoint et, en 2017, selon des chiffres du ministère de l’Intérieur, 86% des meurtres conjugaux ont été commis par des hommes.

7. Pratiquer un journalisme de solutions et de service

Il existe différentes initiatives mises en œuvre pour prévenir le harcèlement et les agressions sexuelles, à l’instar des cours d’autodéfense réservés aux femmes. Certaines sont associatives, d’autres émanent des pouvoirs publics. Pourquoi ne pas leur consacrer un reportage afin de les faire connaître plus largement ? De même, chaque article devrait veiller à fournir aux femmes victimes de violence des renseignements utiles : numéros de téléphone de la police et des services d’urgence, coordonnées d’associations refuges, d’organisations de défense des droits humains et d’autres institutions compétentes.

Ce manuel dont je suis l’autrice propose encore bien d’autres pistes. Il souhaite susciter une réflexion sur le traitement journalistique des violences faites aux femmes (comment " angler " et cadrer le sujet ? Quelles images choisir pour illustrer les articles ? Comment interviewer une femme victime de violences ?) et espère modestement contribuer à une meilleure compréhension et couverture du sujet.

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Anne-Marie Impe est journaliste, professeure invitée à l’Institut des hautes études des communications sociales (IHECS) et formatrice indépendante. Co-fondatrice de la revue Enjeux internationaux et rédactrice en chef pendant 5 ans, elle a aussi travaillé dans un projet de communication pour le développement implanté dans un bidonville de Dakar, au Sénégal, et comme journaliste indépendante pour différentes radios (BBC, RFI, DW, DRS), journaux et magazines (Jeune Afrique économie, Imagine…). Elle a récemment publié deux ouvrages : Les droits humains dans ma commune et Informer sur les violences à l’égard des filles et des femmes.

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