Femmes noires au cinéma : aller "au-delà des histoires d’immigration, de gangs et de prostitution"

En mars dernier sortait le film Regard noir, co-réalisé par l’actrice Aïssa Maïga. Le documentaire questionne les origines du racisme à l’encontre des noirs dans le cinéma.

Le long-métrage interroge les origines du racisme du cinéma français, américain et brésilien. La comédienne avait déjà mis en lumière la problématique en publiant, en 2018, Noire n’est pas mon métier. L’ouvrage est un essai collectif co-rédigé par seize actrices françaises noires et métisses dont Firmine Richard, Shirley Souagnon et Karidja Touré.

Dans l’ouvrage, les comédiennes dénoncent les discriminations à l’encontre des femmes noires et métisses dans le cinéma français, à la télévision, au théâtre et dans le milieu culturel plus largement. Moment marquant : pour promouvoir le livre et son message, les seize contributrices  ont monté ensemble les marches du Festival de Cannes, point levé.

Mis en lumière en 2018 déjà, la question de la place des actrices noires a depuis peu évolué. Stéréotypes historiquement ancrés, manque de visibilité ou rôles creux, les rôles complexes se font toujours rares.

"Si l’on demande à des gens de donner le nom d’une actrice ou d’un acteur noirs, ils buguent. À part Omar Sy, les gens vont dire : 'aah mais oui, c’est celui qui joue dans ce film…'". Priscilla Adade est actrice et comédienne depuis presque dix ans. Belge d’origine béninoise, ghanéenne et togolaise, elle remarque que dans l’industrie du cinéma francophone, en tant que personne noire, "On a pas de nom et d’identité comme ont les acteurs blancs. C’est le cas de tous les non-blancs".


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Pour Djia Mambu, journaliste et blogueuse, il y a certes aujourd’hui "une volonté d’ouvrir le débat, mais dans les faits, rien n’est mis en place pour changer". L’auteure de Peaux noires, médias blancs, affirme que "même en prenant en compte le contexte minoritaire en France et en Belgique [...], les personnages noirs au cinéma sont sous-représentés". Les femmes noires, stigmatisées du fait de leur sexe et de leur couleur de peau, sont encore moins visibles au cinéma.

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Priscilla Adade lors d’un filage de la pièce « Fire will become ashes but not now » de Pitcho Womba © Nafi Yao

"Légère, prostituée, victime, immigré, fragile"

Priscilla Adade constate une évolution dans l’industrie, mais un peu superficielle. Les personnages de couleurs sont certes présents, mais souvent invisibles car accessoirisés. "Ce n’est pas l’histoire principale du film, ni le protagoniste central. C’est l’un des potes. Aujourd’hui on va toujours mettre un noir à un moment, mais parce qu’il ‘faut’ et le personnage n’est pas élaboré, creusé, défini". 

Lorsqu’ils ne sont pas invisibles, les personnages noirs sont stéréotypés. L’actrice remarque que beaucoup de castings sont "soit un rôle secondaire, on le voit peu et on va mettre une personne de couleur mais dont l’origine a très peu d’importance, soit tu es un gangster, un immigré, une prostituée, une aide-soignante".  En France, la plupart des rôles pour les acteurs et actrices noir·es se passent en milieu urbain. En Belgique, les rôles tournent souvent autour de l’immigration et la prostitution décrit Priscilla Adade. Djia Mambu cite le film “Black” d’Adil El Arbi et Bilall Fallah, comme l’un des seuls long-métrages belges avec plusieurs rôles principaux de femmes de couleur. "Il y a un personnage ou deux de femmes noires, mais là aussi ça concerne des luttes entre communautés ethniques".

Djia Mambu affirme que dans le paysage cinématographique, la femme noire, soit "on la montre légère, prostituée, victime, immigrée, fragile", soit "elle est mystérieuse, sauvage". Cette représentation de la femme noire comme exotique et hypersexualisée s’ancre dans le passé colonial belge et français et le mythe du “bon sauvage”.


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Le rôle de Joséphine Baker dans Zouzou l’illustrait déjà en 1934. Zouzou y est est sensuelle et clownesque. Le personnage a une identité ethnique ambigüe : Zouzou est née en Polynésie, elle est jouée par une américaine, qui revient de Martinique et chante "Qui me rendra mon pays, Haïti". Le personnage est écrit comme un personnage “noir”, sans identité définie. La journaliste et activiste Rokhaya Diallo explique que dans le cinéma français, les personnages noirs sont historiquement des "supports de diffusion des préjugés".

Le cinéma américain, un idéal ?

Le cinéma américain est cité comme un exemple à suivre par les deux femmes. Priscilla Adade a grandi avec ce cinéma. "Je me suis demandée pourquoi. C’est parce qu'il y a plus de personnages noirs auxquels je peux m’identifier". L’industrie a commencé une prise de conscience après la lutte pour les droits civiques dans les années 1950 et 1960.

Aujourd’hui de nombreux studios accueillent davantage de producteurs, d’acteurs et de réalisateurs non-blancs. Des chaînes communautaires destinées à une audience noire permettent à la population d’exister dans l’espace médiatique, à l’instar de BET.

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Jackie Robinson et Louise Beavers dans une scène du film The Jackie Robinson Story. 1950 © Tous droits réservés

Mais ce cinéma n’est pas  non plus exempt de toute critique.  Aux Etats-Unis et en France, l’industrie fait preuve de colorisme. "On voit une distinction des femmes noires selon la carnation de leur peau. La femme la plus noire est la méchante, la moins jolie", explique la journaliste.

Un autre phénomène, particulièrement présent aux Etats-Unis, irrite Djia Mambu: la super-black woman. "Celles qu’on va mettre en avant, sont celles qui sont déjà confirmées dans un autre art". Lorsqu’on a commencé à voir des rôles importants de femmes noires dans des films à destination d’un public international, ils étaient alors joués par des stars internationales. Whitney Houston dans Bodyguard, Janet Jackson dans Poetic Justice, et récemment Rihanna dans Ocean’s 8 liste Djia Mambu. "On a tendance à aller chercher une personnalité à la place de comédiennes de métier [...]. On a peur de miser sur une comédienne noire non-confirmée, on se dit qu’il faut prendre une star pour que ça marche".


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Les femmes noires dans le cinéma américain n’échappent pas aux rôles stéréotypés. Trois représentations, issues de l’histoire esclavagiste du pays, reviennent historiquement. La Mammy maternelle et servile, la Jezebel sexualisée et amorale et la Sapphire, forte et agressive. Ces stéréotypes à l'écran renforcent les clichés dont sont victimes les femmes noires. Michelle Obama et Serena Williams ont, par exemple, été à de nombreuses reprises taxées d’ "angry black woman" (femmes noires en colère).

Un manque de personnes non-blanches dans l’écriture

Priscilla Adade est catégorique, le fond du problème se trouve au niveau de la création artistique. "Tant qu’on n’aura pas plus de réalisateurs, de scénaristes, de producteurs noirs, les choses ne changeront pas". Djia Mambu précise que les créateurs de contenus audiovisuels ont tendance à créer des choses qui leur ressemblent. "On est les meilleurs pour créer ce à quoi on est habitué. C’est humain". Les créateurs et créatrices noir·es n’ont pas assez accès aux positions où ils pourraient créer des personnages et du contenu qui leur parle et leur ressemble.

Si c’est pour parler de gangs à Matongé, là on donne de l’argent, là c’est une histoire ‘de noirs’. Par contre, si c’est plus subtil, c’est plus compliqué

Comment ouvrir l’industrie à davantage de personnes non-blanches ? En la démocratisant. "Il faut être riche pour être producteur. C’est un truc d’homme bourgeois blanc, comme dans beaucoup de milieux où il y a de l’argent". L’actrice estime qu’il faut plus d’aides comme la Commission du cinéma, qui finance des projets de longs et courts-métrages.

Des fonds avec un système d’anonymisation des œuvres, pour éviter aux mêmes scénaristes connus d’être sélectionnés chaque année grâce à leur nom. La comédienne recommande également l’imposition de quotas dans les membres du jury dans un premier temps. ""La raison pour laquelle certaines histoires ne sont pas racontées [...] c’est que le jury n’est pas diversifié. Il aime un certain genre d’histoires. [...] Si c’est pour parler de gangs à Matongé, là on donne de l’argent, là c’est une histoire ‘de noirs’. Par contre, si c’est plus subtil, c’est plus compliqué".


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Du changement à venir ?

Depuis 2018, l’industrie du cinéma a-t-elle évolué ? "Je ne vois pas de progrès en Belgique", assure Djia Mambu. "Ça me fait plaisir quand je vois des actrices comme Babetida Sadjo dans une série Netflix, mais c’est encore insuffisant". Pour Priscilla Adade aussi, "ça n’a rien changé. Babetida et moi on a été touché par ça, clairement c’est exactement la même situation ici"

Priscilla Adade pense que le nombre réduit d’actrices noires en Belgique est une raison, le manque de rôles aussi. "On a pas encore eu de mouvements comme ça ici. On y pense. J’étais surprise de voir qu’il n’y avait pas beaucoup de liens entre les actrices noires, comme il avait très peu de rôles. C’est moins unifié que maintenant". Mais la comédienne assure que le changement n’est pas fini: "On est prêtes à tout faire péter !"

"Ce qu’on ne voit pas n’existe pas"

Mais pourquoi la question de la représentation est-elle si importante? "Parce que ce qu’on ne voit pas n’existe pas", répond Djia Mambu. Le cinéma, comme d’autres médias audiovisuels, peut donner l’illusion de représenter le réel. Les représentations communiquées peuvent alors nourrir les clichés et stéréotypes préexistants sur la population noire.

"Moi on m’a demandé plusieurs fois comment ça se fait que je n’ai pas l’accent! [...] Peut-être parce que la personne, l’image qu’elle a de la femme noire, elle a un accent d’une partie de l’Afrique prononcé", précise Djia Mambu.

Priscilla Adade, quant à elle, milite pour "qu’on arrête de dire un noir, une noire. Que cela soit aussi difficile de réduire un personnage à ça que ça l’est pour un personnage blanc".

Cet article a été écrit dans le cadre d'un stage au sein des Grenades-RTBF.

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