Femmes et alcool: une longue histoire de stéréotypes

Femmes et alcool: une longue histoire de stéréotypes
Femmes et alcool: une longue histoire de stéréotypes - © Getty Images

Il a beaucoup été question de la consommation d'alcool pendant le confinement, même si on ne sait pas avec certitude si cette consommation a augmenté ou diminué durant cette période. 

Dans le monde de l’alcool aussi, les stéréotypes de genre ne sont jamais loin. Pendant l’Antiquité, il était par exemple mal vu que les femmes boivent du vin. “Les breuvages alcoolisés étaient considérés comme des boissons fortes que seuls les “vrais” hommes étaient capables de boire et de supporter. La fragilité supposée des femmes les tenait ainsi à l’écart de l’alcool […]. La mise à distance des femmes se justifiait par une “double peur masculine devant le couple femme-vin : peur de l’action de la femme sur le vin […] peur de l’action du vin sur la femme”. Aux yeux des hommes, les femmes ne pouvaient pas s’approcher des caves à vin lorsqu’elles avaient leurs règles sans risquer d’altérer la boisson […]”, écrivent les auteurs Ludovic Gaussot et Nicolas Palierne dans l’ouvrage collectif “Boy’s dont cry: Les coûts de la domination masculine”.

Cet aspect genré de la consommation persiste jusqu’à aujourd’hui, non sans conséquences. En Belgique, “Les hommes commencent à consommer de l’alcool plus tôt que les femmes […] la consommation d'alcool à risque touche plus fréquemment les hommes. Les jeunes de 15 à 24 ans, et en particulier les jeunes hommes, mettent leur santé en danger en buvant de grandes quantités par occasion”, rapporte Lydia Gisle, chercheuse à l’Institut de santé publique Sciensano dans l’enquête de santé 2018.


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Forcer les portes

Du côté de la production d’alcool et des connaissances sur ces boissons, c’est le même constat : il s’agit d’un milieu masculin. Sandrine Goeyvaerts est sommelière et autrice sur le vin et les alcools. “Je n’étais pas destinée à travailler dans ce milieu, je n’ai pas une famille qui vient du monde du vin, je ne viens même pas d’une famille amatrice de vin. C’est un pur hasard si j’exerce ce métier aujourd’hui, suite à ma rencontre avec un jeune et beau garçon…”, explique-t-elle.

Au loin, une voix d’enfant résonne : “Tu parles de papa ?” Sandrine Goeyvaerts rigole dans le combiné. “Mon mari est un vrai passionné. Suite à cette rencontre, tout s’est enchainé. J’ai commencé à étudier dans une école hôtelière, avec une spécialisation en sommellerie. J’ai ensuite fait des stages et des concours et j’ai gagné le prix du meilleur sommelier (sic) de Belgique en 2003. Les portes du milieu se sont ouvertes pour moi, ou plutôt : je les ai forcées”.  

“Ah, une fille…”

Lors de mon premier stage, mon maitre de stage a réagi en me voyant arriver : “Ah, une fille…” Cela a donné le ton de mon parcours dans ce milieu. Il faut beaucoup plus faire ses preuves que les hommes. J’ai dû prouver que moi aussi je pouvais porter des caisses, que moi aussi je pouvais déguster. Ils partent d’office du postulat que nous sommes moins douées”, se rappelle-t-elle.

Aux yeux des hommes, les femmes ne pouvaient pas s’approcher des caves à vin lorsqu’elles avaient leurs règles sans risquer d’altérer la boisson

Dans son parcours professionnel, les clichés continuent. “Quand j’ai commencé à travailler comme sommelière, il m’était difficile de m’imposer, surtout avec des messieurs plus âgés à table qui ne voulaient pas m’entendre. J’ai reçu de l’aide de mon patron qui m’appuyait et me soutenait auprès des clients. J’ai aussi travaillé dans une grande surface, j’ai réussi les examens haut la main pour y entrer, mais quand les gens me voyaient en tant que cheffe de rayon, ils ne venaient pas spontanément me poser des questions, c’était presque drôle à voir.

Manque de modèle

Après ces expériences, elle reprend la cave à vin familiale de son mari : “J’étais d’abord vue comme la pièce rapportée. Plus tard, les gens ont compris que j’avais des connaissances et ils ont commencé à me demander dans le magasin ! Ce qui m’aura le plus manqué dans mon parcours, c’est d’avoir des femmes en tant que modèle. J’espère avoir défriché le terrain pour les plus jeunes.

C’est notamment pour défricher le terrain que la sommelière a publié en 2019 le livre “Vigneronnes” qu’elle explique être le résultat d’une longue maturation. “Il y a 20 ans quand je suis arrivée dans le monde du vin, je croisais pas mal de femmes, mais il fallait passer derrière un compagnon ou un mari pour les rencontrer. Je me suis rendue compte à quel point elles étaient présentes mais invisibles. Sur les podiums, on ne les voyait pas alors qu’elles travaillent aussi. Quand on met en avant un domaine, on visibilise l’homme qui le gère et pas la femme”.

“Des obstacles spécifiques”

Le livre est le résultat de son travail avec l’association internationale Woman Do Wine, qu’elle a créée pour rassembler les femmes qui travaillent dans les différents métiers du vin. Grâce à cette association, elle a commencé à investiguer le sujet et à faire des interviews. “Il faut venir avec des chiffres et des preuves quand on avance quelque chose donc j’ai travaillé sérieusement sur la place des femmes dans le milieu et l’idée du livre est venue naturellement. J’ai rencontré des femmes avec des parcours incroyables et, surtout, j’ai très vite trouvé 100 vigneronnes. Dès que je parlais à l’une d’entre elles, elle me conseillait d’autres femmes qu’elle connaissait.

Quand les gens me voyaient en tant que cheffe de rayon, ils ne venaient pas spontanément me poser des questions, c’était presque drôle à voir

On sait qu’il y a des obstacles spécifiques sur le parcours des femmes dans le monde du vin mais il est très difficile de les rendre visibles car personne ne s’est vraiment intéressé de manière sérieuse à la répartition genrée dans ce milieu. Pourtant, dans certains domaines, les femmes sont là et elles sont parfois majoritaires ! En œnologie, par exemple, on sait qu’elles sont 60% des diplômées mais on ne sait pas combien d’entre elles exercent le métier en laboratoire ou en conseil”, affirme-t-elle.

Les femmes, “éternelles mineures”

Quant à l’origine de cette situation, elle remonte à loin. “Historiquement, les femmes ont été considérées comme des éternelles mineures dans ce milieu. On leur donnait des postes peu rémunérateurs, voire pas rémunérateurs du tout, comme de retirer les grains de raisins pourris ou certaines feuilles des grappes. Du coup, elles n’apparaissent pas dans les registres officiels. Quand les femmes héritaient d’un domaine, elles ne pouvaient pas en hériter directement, elles devaient le passer à leur mari. Il était très rare qu’elles puissent gérer seules leur domaine, seulement quand leur père mourait et qu’elles n’avaient pas de mari, en tout dernier recours donc”, souligne Sandrine Goeyvaerts.


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Selon elle, le mouvement de libération des femmes des années 60 et 70 a changé la donne car les femmes ont commencé à revendiquer leur place dans le milieu. “Elles se sont battues contre leur père ou leur famille pour avoir le droit d’hériter du domaine familial. Elles commencent aussi à cette époque à féminiser le mot, à utiliser spécifiquement le mot “vigneronne”, précise-t-elle.

Aujourd’hui, les vigneronnes sont plus présentes, la place des femmes s’accroit, mais tout n’est pas gagné, notamment pour leur visibilité. Parmi les nominés dans les concours internationaux, 10% seulement sont des femmes.

“Les vigneronnes ne sont pas des licornes !”

Je pense qu’il y a plusieurs solutions”, avance Sandrine Goeyvaerts. “Il y a plein de manières de visibiliser le travail de ces femmes. Quand on goûte une bouteille de vin, il faut se demander qui est derrière cette bouteille. Les femmes ont vraiment du mal à se sentir légitimes pour se mettre en avant, moi je le fais, je parle de vin mais ça me demande un vrai travail. Il faut donc se demander : “où sont les femmes ?” Parce qu’elles sont là ! Il faut aussi interroger plus d’expertes sur ce sujet, des vigneronnes, des cavistes, des sommelières. Ce ne sont pas des licornes, des êtres imaginaires ! Il faut légitimiser cette parole, et cela va créer de l’émulation. Au niveau des professionnels, il faut encourager à travailler avec les vigneronnes, à ne pas oublier qu’elles existent. Ce n’est pas encore un réflexe pour l’instant. Il y a beaucoup de discussion autour des quotas, notamment l’idée qu’on engagerait des femmes sans valeur, juste pour remplir les quotas. Je pense qu’on demande assez aux femmes de prouver leur valeur, s’il faut passer par des calculs mathématiques pour permettre aux femmes de travailler, allons-y ! Du moment que ma fille puisse, dans le futur, vraiment choisir le métier qu’elle a envie d’exercer”.

Quand on goûte une bouteille de vin, il faut se demander qui est derrière cette bouteille

Un sujet en particulier énerve instantanément la sommelière : “Il faut lutter contre cette chimère créée par les médias et le public : celle de la femme vigneronne comme un être sensible, qui coupe des grappes en talons et qui n’oublie pas sa manucure. Oui, certaines ressemblent à ça, et c’est très bien, mais d’autres femmes n’y correspondent pas du tout. Il y a autant de façon de faire du vin qu’il y a de vigneronne. Il n’y a pas de vin féminin. Ça n’existe pas, un vin “de femme”. Quand on goûte 10 bouteilles, on ne sait pas différencier le genre du vigneron ou de la vigneronne. Je connais des vigneronnes qui font un vin très puissant, très tannique, et des bonhommes de 2mètres qui produisent un vin très délicat, d’une grande pureté. C’est un mode de pensée binaire et problématique”, résume-t-elle.

À l'invitation de Sandrine Goeyvaerts, plusieurs acteurs masculins de ces secteurs - vin, bière - se sont regroupés pour travailler sur la rédaction et la publication d'une charte autour du sexisme dans ces domaines, un Plaidoyer de soutien antisexiste.

Des bières “féminines” ?

Dans la famille des boissons alcoolisées, la bière concentre également pas mal de clichés, les bières fruitées étant considérées comme des bières “féminines”, à la différence des bières plus fortes en alcool par exemple. Pourtant, la bière a connu une toute autre histoire que celle du vin. Les femmes ont en effet été très actives dans les premières brasseries de l’Histoire, on estime même que ce sont des femmes qui ont créé la bière.

L’experte française des bières, la zythologue, Elisabeh Pierre le rappelle dans un article : “Les premiers brasseurs étaient des brasseuses ! La fabrication de la bière a toujours été une affaire de femme puisque ce sont elles qui fabriquaient le pain et cuisinaient les céréales. L'apparition de la bière est liée à celle de la culture des céréales, vers 9 000 ans avant notre ère, On imagine que le grain entreposé devenu humide sous la pluie, une fois germé, séché au soleil, broyé est devenu une soupe fermentée. D'ailleurs, dans le passé, on appelait la bière "le pain liquide". Les femmes la fabriquaient dans le même espace, avec les mêmes fours que le pain avant de la garder et laisser mûrir en cave. Partout les femmes étaient en charge de la bière”.

De grandes figures féminines

Selon l’experte, tout le monde consommait de ce breuvage, les femmes aussi. C’est au Moyen Âge, quand la production de bière devient un “métier” qui se structure en corporations, que la bière devient une affaire d’hommes.

Les premiers brasseurs étaient des brasseuses ! La fabrication de la bière a toujours été une affaire de femme puisque ce sont elles qui fabriquaient le pain et cuisinaient les céréales

Aujourd’hui, on compte moins de femmes maitres-brasseuses que d’hommes, même si les bières belges ont été influencées par le travail de grandes brasseuses, Rosa Mercx par exemple, qui a travaillé plus de 40 ans chez Liefmans. Une autre autre figure connue est Anne-Françoise Pypaert, maître-brasseuse et directrice de production à la brasserie d’Orval. Citons encore d’autres noms comme ceux de Gudrun Vandoorne (brasserie t' Gaverhopke) et de Virginie Harzé (brasserie de l'abbaye Notre-Dame du Val-Dieu).

Qui aurait cru qu’autant d’enjeux se cachaient au fond de ces bouteilles ?

Pour rappel, la consommation régulière d’alcool est dangereuse pour la santé. La modération est de mise.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.