Femmes de théâtre face au covid: la colère monte

Myriam Saduis
Myriam Saduis - © Serge Gutwirth

Les #nofuturenoculture et #soundofsilence grondent sur les réseaux sociaux. La culture est à bout de souffle. Le monde du théâtre n’est pas épargné par la crise : entre manque d’aides financières et de reconnaissance, les femmes du secteur se sentent oubliées.

"De base, c’est un métier un peu à part, quand je vais à la banque lorsque je dis que je suis comédienne, et bien je ne suis pas répertoriée, je dois dire que je suis chômeuse, c’est une profession qui est reconnue mais sans vraiment l’être", explique Anne-Isabelle Justens, comédienne au Magic Land Thêatre depuis près de 13 ans.

Suite au confinement, elle ne touche quasiment plus aucun revenu. En cause : l’organisation contractuelle dans le milieu : "J’ai le statut d’artiste, donc j’ai des contrats déterminés à chaque fois pour des productions. Nous sommes très rarement payé.es pour les répétitions ou alors il faut vraiment être dans une grosse production. On est payée à la soirée (donc à la représentation). Là par exemple, je jouais en octobre, on a eu un cas de coronavirus dans la troupe et donc on a dû annuler les dates et pour ces dates-là, je n’ai pas perçu de salaire : les contrats sont faits par jour et donc j’ai perdu une semaine de contrat".


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"Pour le moment, suite au reconfinement, je ne joue plus et donc je ne touche presque rien, mais je ne peux pas trop me plaindre : par rapport à certain.es artistes qui n’ont pas ce statut, j’ai quand même un minimum de revenus. Face à cette crise sanitaire, je pense que les mamans solos comédiennes sont celles qui ont le plus de mal financièrement".

Anne-Isabelle Justens pointe également un secteur majoritairement masculin (directrices artistiques minoritaires, manque de parité dans les troupes théâtrales, manque d’équité dans les castings, manque de metteuses en scène, etc). Des inégalités exacerbées pour les femmes en temps de corona : "Après ça ne veut pas dire que c’est facile pour les hommes non plus, car notre métier est un métier difficile, mais encore plus pour les femmes", poursuit-elle.


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C’est un métier un peu à part, quand je vais à la banque lorsque je dis que je suis comédienne, et bien je ne suis pas répertoriée, je dois dire que je suis chômeuse, c’est une profession qui est reconnue mais sans vraiment l’être

Les petites structures théâtrales en danger

Durant cette crise sanitaire, le manque d’aides financières pour les petites salles de spectacles et les arts de la scène s'est fait ressentir : "Je pense que le monde du théâtre est en danger au niveau des structures, c’est évident. Les petits théâtres non-subsidiés n’ont pas toujours accès aux aides. Nous sommes un peu les oublié.es de la crise sanitaire. Je n’ai pas vraiment entendu qu’on avait un plan concret pour la culture. Je ne remets pas en question la fermeture des théâtres, salles de spectacles etc, il le fallait pour des raisons de santé et sanitaires. Mais je pense qu’il faudrait davantage accompagner ces petits théâtres (et le monde de la culture en général), car c’est dur et ça risque de continuer à l’être", conclut-elle Anne-Isabelle Justens.


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Un avis que partage Myriam Saduis directrice artistique de la compagnie "Myriam Saduis- Cie Défilé". Metteuse en scène, autrice, actrice, elle explique : "C’est évident qu’il y a des aides qui sont mises en place (et heureusement !) comme le droit passerelle, etc. Mais structurellement rien n’est fait. Je suis très en colère".

On essaie un maximum de ne pas se mettre à l’arrêt, si pas on a l’impression qu’on va mourir sur place

Toutes les représentations de sa pièce "Final Cut" (double lauréat des Prix Maeterlinck de la Critique en 2019) sont annulées depuis mars, cela fait 9 mois qu’elle ne joue plus : "Lorsqu’on ferme les théâtres, ce n’est pas seulement des représentations qui sont annulées mais c’est la manière de méditer, d’être ensemble, de penser, de réfléchir, de partager et tout cela est totalement anéanti dans le mépris le plus total des politiques et sans être jamais nommé".

Les métiers de théâtre oubliés durant le coronavirus

Lise Leclercq est comédienne depuis 7 ans. Son activité principale c’est le doublage (séries, films, dessins animés) pour différentes boîtes de production. Mais elle est aussi maquilleuse pour différents théâtres. Si elle pratique encore son métier de doubleuse, en ce qui concerne le théâtre, elle est à l’arrêt complet.

Selon elle, de nombreux métiers "de la scène" ont été complètement oubliés durant cette crise : "On a tendance à oublier que de nombreuses personnes qui travaillent dans des théâtres sont aussi présentes dans d’autres secteurs. Par exemple, celui de l’événementiel ne se résume pas aux traiteurs ce sont aussi des artistes, photographes, maquilleurs et maquilleuses, technicien.nes, etc, toute une série de professionnel.les qui se retrouvent sans emploi et revenu".

Lorsqu’on ferme les théâtres, ce n’est pas seulement des représentations qui sont annulées mais c’est la manière de méditer, d’être ensemble, de penser, de réfléchir, de partager

"En ce qui concerne le théâtre à proprement parler, on oublie aussi les costumiers et costumières, ou celles et ceux qui sont aussi professeur.es de théâtre dans les écoles : ce sont des cours impossibles à réaliser en distanciel, comment s’en sortir ?", continue-t-elle.


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Autant de métiers de théâtre qui se sentent oubliés, malgré les fonds d’urgence pour le soutien à la Culture mis place en juin dernier par le gouvernement de la Fédération Wallonie Bruxelles.

Quand crise sanitaire n’est pas synonyme de fatalité

Si la crise touche de plein fouet le monde du théâtre, elle peut aussi être propice aux reconversions. C’est le cas de Johanne Duplouy qui travaille depuis 14 ans au Magic Land Théâtre. Elle est responsable de communication (réservation, billeterie, graphisme, site web, contacts avec les partenariats etc).

Aujourd’hui, suite à la crise du coronavirus, elle se considère comme "multicasquette" : "Il y a un an, la personne en charge de l’administration est partie et j’ai repris sa place, et donc je gère aussi maintenant les tâches de gestion et administratives. Pendant cette crise sanitaire au théâtre, je suis un peu devenue la directrice administratrice, j’ai géré les fonds d’urgence, etc. Quelque part, personnellement, cette crise a été bénéfique pour moi, du moins porteuse au niveau de mon travail : ça m’a appris beaucoup de choses, j’ai dû commencer à gérer un panel de tâches pour lesquelles je n’étais pas formée, mais nous n’avions pas le choix, pas d’autres alternatives. Du coup, au final ce coronavirus m’a plutôt apporté des choses car c’était un cas de force majeure, ça m’a forcée à me plonger dans un domaine que je ne connaissais pas et ça m’a apporté énormément sur le plan personnel mais aussi sur le plan professionnel".

Et malgré le reconfinement, l’équipe se motive et se booste en travaillant pour le long terme : "On essaie un maximum de ne pas se mettre à l’arrêt, si pas on a l’impression qu’on va mourir sur place. On anticipe les spectacles de l’été prochain, on essaie plus de penser à la programmation de l’été qu’à celle de l’hiver, car même si le confinement est levé d’ici peu, je me dis que peut-être, les spectateurs et spectactrices ne reviendraient pas vite dans les salles. Avec l’équipe on essaie de rester un maximum positif, parce qu’à la base nous sommes un petit théâtre, qui n’a pas énormément de ressources financières, si on se laisse abattre, on meurt, tout simplement."

En attendant, toutes témoignent de ce même sentiment de rituel, émouvant et transperçant lorsqu’elles ont pu rejouer et rouvrir les théâtres après le premier confinement. Anticiper les retrouvailles avec le public entre impatience, espoir et volonté de continuer, quoi qu’il arrive.

Culture: rideau désormais aussi en Wallonie - JT

 

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