Femmes dans l'Horeca: la double peine

Femmes dans le secteur de l'Horeca: la double peine
Femmes dans le secteur de l'Horeca: la double peine - © LeoPatrizi - Getty Images

Le 23 octobre 2020, de nouvelles mesures sanitaires ont contraint les restaurants et les bars à mettre la clé sous la porte, pour une durée d’un mois au minimum. En attendant le prochain comité de concertation, les rumeurs d’un nouveau confinement grondent.

Une catastrophe pour un secteur déjà touché de plein fouet par la crise. Comment les femmes sont-elles impactées dans le secteur de l'horeca ? Dans quels métiers sont-elles majoritaires ? Sous quels contrats ? Les Grenades se sont penchées sur ces questions et ont été à la rencontre de femmes, aux profils différents, qui travaillent dans le secteur de l’Horeca.

Les chiffres du secteur

Selon la Fédération Horeca, le secteur compte plus de 57.000 entreprises et près de 120.000 travailleurs et travailleuses en Belgique : "C’est l’un des secteurs les plus importants de notre économie qui attire une main d’œuvre jeune (- de 30 ans)". Des statistiques de l’ONSS sur l’emploi salarié dans l’horeca – plus spécifiquement dans la restauration traditionnelle –, montraient qu’en 2013 environ trois femmes pour dix hommes à Bruxelles (29,2 %), quatre en Wallonie (40,5 %) et 43% en Flandre y travaillaient.

Mais dans quelles fonctions sont-elles majoritaires ? Les derniers chiffres de Statbel (2019) indiquent qu’elles sont près de 71% d’aides en cuisine, 60% de serveuses. En revanche, lorsque l’on grimpe les échelons hiérarchiques, le plafond de verre culinaire n’est jamais bien loin : on trouve seulement 43% de femmes cuisinières et 38% de managers en restauration.

On était déjà en difficulté, mais avec les nouvelles mesures sanitaires, on s’attend à un véritable carnage social et davantage pour les femmes

Par ailleurs, en 2019, sur un total de 130 seulement 4 femmes cheffes étaient étoilées en Belgique. Et si durant le premier confinement, Coméos notait 47 millions de pertes par jour pour le secteur, de manière plus générale, l’impact économique du Covid (tous secteurs confondus) est plus exacerbé chez les femmes, selon les estimations du Forum économique mondial.  

Mesures sanitaires dans un bastion d’hommes

Dans son ouvrage, Martine Bourelly, doctorante en sociologie observe : ""Faire la cuisine" désigne d’une part, un savoir-faire socialement construit comme "naturellement" féminin et d’autre part, un métier masculin et même viril, celui de cuisinier. Ce métier s’est organisé autour de valeurs de hiérarchie, commandement, force, discipline et en dévalorisant la cuisine domestique et la cuisinière".


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


Le monde de la cuisine est, comme de nombreux autres secteurs, façonnés par la société patriarcale et reste un bastion d’hommes. Un point de vue que partage Anne Boulord. Après 25 ans de carrière en tant que journaliste (avec deux thématiques de prédilection : les droits des femmes et la gastronomie), elle s’est lancée depuis trois ans dans l’Horeca.

Elle est consultante auprès des restaurants et agente de chef.fes : "Avec ou sans coronavirus, cette structure patriarcale se retrouve aussi dans le monde de l’Horeca à ceci près : ce secteur est quand même un milieu qui fonctionne traditionnellement à la testostérone avec des codes de l’armée. Par exemple, dans une cuisine on parle de "brigade" et pas d’équipe".

Testostérone et sexisme

"Il y a dans les cuisines un effet très testostéroné, pyramidal, avec une tension permanente limite violente. Je pratique de façon intentionnelle la discrimination positive : à compétences égales, je recrute plus volontiers des femmes, qui ont de base plus de difficulté à être recrutées dans ce milieu-là, surtout à des postes à responsabilités", continue-t-elle.

Ce secteur est un milieu qui fonctionne traditionnellement à la testostérone avec des codes de l’armée. Par exemple, dans une cuisine on parle de "brigade" et  pas d’équipe. Il y a un effet très testostéroné, pyramidal, avec une tension permanente limite violente

A cela, s’ajoute un sexisme également présent dans les fourneaux, d’ailleurs dénoncé sur les réseaux sociaux via le #Jedisnonchef (lancé par Camille Aumont Carnel, la créatrice du compte Insta’ Je m’en bats le clito). Des violences, intimidations et discriminations genrées malheureusement encore taboues : "J’ai déjà sorti des femmes victimes de violence de leurs cuisines, en leur retrouvant un emploi ailleurs, par exemple. Dans beaucoup de cas, elles n’osent pas porter plainte de peur de représailles mais également à cause d’une pression économique, celle de perdre leur job", précise Anne Boulord.

Des pressions mentales mais aussi économiques exacerbées suite aux mesures sanitaires : "Dans ce milieu, les femmes sont fragilisées et comme durant chaque crise économique, ce sont elles qui triment le plus. Dans l’Horeca, il y a une pression économique énorme qui est décuplée pour les femmes. Par exemple, un chef va pouvoir reprendre 30% de sa brigade à cause du corona (car moins de clients, moins de chiffres d’affaires) et on observe que ce sont les hommes qui sont les premiers à être rappelés et pas les femmes. Elles restent plus longtemps au chômage technique", souligne Anne Boulord.

"Etre une femme dans l’Horeca, c’est la double peine. Elles sont loin d’être majoritaires en cuisine et je pense que le plus grand dommage de ces mesures sur elles sont principalement des répercussions économiques : elles ont plus de difficultés de décrocher un prêt bancaire, il y a moins de remise au travail des femmes après une période de chômage technique et pour celles qui subissent du harcèlement et des violences dans les cuisines, elles ne parlent pas. C’est un tout petit milieu, il y a une une espèce d’omerta. Déposer plainte pour beaucoup est synonyme de crainte de perdre son emploi et surtout de ne pas en retrouver un autre".

Une triple pression économique qui n’aide pas à libérer la parole et qui selon Anne Boulord, participe à la "paupérisation des femmes en général et particulièrement dans les secteurs frappés de plein fouet par la crise, comme celui de l’Horeca", conclut-elle.

Celles qui subissent du harcèlement et des violences dans les cuisines, elles ne parlent pas. C’est un tout petit milieu, il y a une espèce d’omerta. Déposer plainte pour beaucoup est synonyme de crainte de perdre son emploi et surtout de ne pas en retrouver un autre

Les mamans solos à temps partiels triment le plus

A ces pressions économiques s’ajoute le fameux écart salarial. Tous secteurs confondus, en Belgique, il s’élève à 6% en salaire horaire. Les femmes ont un salaire généralement plus bas que les hommes, notamment parce qu'elles sont majoritaires dans les emplois à mi-temps (en partie à cause de la charge du foyer).

En Belgique, c’est la composition de "ménage" qui expose le plus à la précarité. Selon les derniers chiffres (2018) de l'Etat belge, 41,3% des familles monoparentales (dont 80% sont des femmes seules) sont considérées comme à risque de pauvreté monétaire.


►►► A lire aussi : L'autre fléau: la pauvreté qui touche les femmes plus durement


Ralia Sammoudi et Anne-Catherine Coulon vivent cette situation précarisée et le temps partiel. L’une travaille chez Sodexo, l’autre dans une chaîne de fast-food. C’est la même angoisse face aux factures qui s’accumulent et le reconfinement qui pointe le bout de son nez. "J’ai 51 ans, je suis mère célibataire et j’ai 5 enfants à charge. J’entame ma 27ème année de carrière, je suis cuisinière dans le corporate pour Sodexo. J’y suis rentrée parce que je devais commencer à travailler, j’avais un petit à l’époque et donc j’ai commencé à mi-temps", explique Ralia, déléguée syndicale CSC et au chômage depuis mars.

Les économies que j’avais mises de côté sont en train de s’épuiser. Si un nouveau confinement est remis en place, je ne sais pas comment je vais faire

Alors que l’entreprise entame un plan de restructuration, elle pointe des situations précaires difficiles à gérer particulièrement pour les femmes : "Chez Sodexo, les temps partiels se retrouvent majoritairement chez les femmes. Avec la restructuration Renault annoncée, les travailleurs et travailleuses ne pourront pas s’inscrire ailleurs pour compenser leur perte, ils/elles vont se retrouver points liés", explique-t-elle.

A cela s’ajoute une pension qui ne sera pas complète vu le temps partiel. "On était déjà en difficulté, mais avec les nouvelles mesures sanitaires, on s’attend à un véritable carnage social et davantage pour les femmes", ajoute-elle.  

Une situation précaire que dénonce aussi Anne-Catherine Coulon : "Je suis à temps partiel, 20h/semaine, c’est le maximum qu’on donne dans les fast-food pour les ouvrières. Au bout de 17 années de carrière, il représente 13,99 euros brut par heure. Comme le chiffre d’affaires n’est pas élevé, on va faire des tournantes pour retourner au "chômage force majeure corona" et on gagnera 70% de notre salaire. Et quand, sans être au chômage, vous recevez 1000 euros de salaire et que vous avez 620 euros de loyer, les calculs sont vite faits".

Mère célibataire, envisager un reconfinement est synonyme d’angoisse pour elle : "Les économies que j’avais mises de côté sont en train de s’épuiser. Si un nouveau confinement est remis en place, je ne sais pas comment je vais faire. A la limite en mai dernier, nous avions les congés payés, ce qui en a aidé pas mal. Ici, nous n’aurons rien. Je ne sais pas comment je vais faire pour payer les loyers, les factures, ou tout simplement pouvoir réagir à un couac quotidien (par exemple, si mon enfant est hospitalisé)".

Avec ces nouvelles mesures, c’est encore des mamans solos qui sont les plus précarisées et qui doivent faire des choix

"On travaille dans un métier qu’on n’a pas nécessairement choisi par cœur ou conviction mais par besoins vitaux et on se retrouve oublié.e et encore plus précarisé.e. Avec ces nouvelles mesures, c’est encore des mamans solos qui sont les plus précarisées et qui doivent faire des choix. On ne peut pas offrir à nos enfants les mêmes chances que son copain ou copine de classe, on ne peut pas les chérir comme on le voudrait et ça, c’est vraiment dur", poursuit-elle. 

Horeca et monde culturel : main dans la main

Le monde culturel et de l’Horeca travaillent ensemble et s’entraident. En effet, il n’est pas rare que les deux secteurs co-organisent des évènements : attirer davantage la clientèle et recréer du lien social sont les deux arguments prépondérants.

C’est le cas du Crazy Circle, un bar LGBTQI+. Laila Waldghzala l’une des gérantes de l’établissement explique : "Au départ, on est partie de l’idée de créer un bar lesbien à Bruxelles et on se retrouve avec un bar lesbien, féministe et queer. Le service de boissons devient accessoire parce qu’on s’est plus dirigée vers les programmations".


►►► A lire aussi : Enquête au bar lesbien: le genre et la sexualité s'invitent au comptoir


En effet, avec sa collègue et compagne Axelle Ninove, elles ont créé l’année passée le Women’s Festivaleke (un projet de 9 artistes femmes sur scène) : "L’idée, c’était de le refaire chaque année, mais avec le corona et les nouvelles mesures, cette année c’est foutu." Axelle ajoute : "On organise aussi d’autres évènements pour mettre en lumière les femmes, sans pour autant fermer la porte aux hommes. Ce mois-ci, par exemple, plusieurs de nos Femme Jam Session (des scènes 100% féminines) qui se tiennent tous les mercredis ont dû être annulées, suite à la fermeture de notre bar".

"Aussi, on essaie un maximum d’accueillir des DJettes, mais depuis mars c’est très compliqué. On n’y pense pas souvent, mais ces femmes doivent encore avoir plus de mal à trouver du travail avec ces nouvelles mesures. On est très triste pour la clientèle et pour les artistes : celles qu’on avait booké en mars, on avait décidé de reporter en novembre et du coup suite à ces nouvelles mesures, on a dû de nouveau annuler. Certaines artistes se retrouvent au CPAS, ce qui n’était jamais arrivé", poursuit-elle.

Une situation également compliquée pour les gérantes du bar : "Nous avons reçu quelques subsides de l’État et nous avons réussi à négocier quelques réductions pour le loyer avec la propriétaire. Mais c’est très précaire. C’est dur, on n’a pas vraiment de perspective, ni la durée de ces nouvelles mesures. C’est dur de garder la motivation, moralement, psychologiquement et financièrement ".


►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici


Même son de cloche chez les patronnes du bar à cocktails bruxellois Green Lab, qui organisaient également des évènements et concerts. Sophie Barrière et Leslie Moreau le confirment : "Sur les mois d’avril, mai et juin (sachant que tout était fermé en mai et juin), nous avons eu une baisse de 77% de notre chiffre d’affaires. Comme beaucoup d’autres établissements, nous avons tenté des alternatives. Par exemple durant le premier confinement, on a instauré un take-away, mais ce n’était pas viable. En effet, lorsque nous avons pu rouvrir, on a fait un bien meilleur chiffre d’affaires qu’après les 5 semaines de take-away. Du coup, suite à ces nouvelles mesures, on a laissé tomber l’idée : c’est beaucoup de temps et d’énergie alors qu’au final ce n’est pas du tout notre modèle économique et ce n’est pas si rentable".

Solidarité, sororité et positivité 

Précarité, avenir morose et incertain, l’espoir cependant reste le moteur principal des femmes que nous avons rencontrées. Sophie du Green Lab essaie de rester positive : "On est des vraies battantes, on essaie de rebondir. Ici on avait lancé le Casse-Dalle festival (7 soirées qui mettaient à l’honneur les locaux Bruxellois, 7 Dj’s et entrepreneur.e.s food différents). On a eu deux éditions, une autre est prévue pour décembre, on ne perd pas espoir de pouvoir quand même l’organiser".

Durant le confinement, d’autres initiatives positives dans le secteur de l’Horeca avaient également vu le jour. Parmi ces dernières, la gamme traiteur collaborative "la Bonne étoile" mise en place par la cheffe étoilée Isabelle Arpin dont le but est d’éviter le gaspillage alimentaire ou encore l’initiative "Waste No More", lancée par Barbara Schoen-De Bruin, une récolte d’invendus à partir desquels des repas chauds dans les restaurants sont cuisinés et distribués aux plus démuni.es (sans-abris, migrant.es, personnes sans revenus ou isolées à cause de la crise sanitaire). Comme le fait remarquer l'écrivaine Sonia Lahsaini : "La solidarité doit s’éclairer à l’ombre de l’espoir".

Horeca : désespoir au bar et en cuisine - JT


L’impact du coronavirus sur les femmes


Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK