Femmes cyclistes, entre liberté et invisibilité 

Femmes cyclistes, entre liberté et invisibilité 
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Femmes cyclistes, entre liberté et invisibilité  - © Tous droits réservés

Monter sur une selle n’est pas un acte neutre dans notre espace public résolument patriarcal. Entre harcèlement, vitesse et sentiment de liberté. Place aux cyclistEs. 

Vous avez déjà probablement entendu de la bouche de celles qui roulent à bicyclette : "à vélo, on va vite on se fait moins harceler", "à vélo, je vais partout à n’importe quelle heure" ou encore "le vélo, c’est la liberté". La petite reine, la clé du bonheur ? Problème, les femmes sont beaucoup moins nombreuses parmi les cyclistes bruxellois. Un phénomène loin d’être anodin, les questions de mobilité sont, elles aussi, une affaire genrée. Dès lors, si on questionnait la réappropriation de l’espace public par les femmes ? Patriarcat, contrôle du corps et émancipation, " cycliste au féminin ", un sujet qui fait jaser depuis plus de 150 années.  

La bicyclette a fait plus pour l'émancipation des femmes que n'importe quelle chose au monde. Je persiste et je me réjouis chaque fois que je vois une femme à vélo. 

Il était une fois la bicyclette au féminin 

Les femmes ont commencé à rouler à vélo dès 1860. Les scientifiques de l’époque pensaient que la bicyclette représentait un danger pour leurs organes reproducteurs ou pour leur sexualité. On disait alors que le frottement sur la selle pouvait entraîner un plaisir sexuel. Mouais. Malgré ses détracteurs, le vélo se révéla finalement un formidable outil d'émancipation. En 1896, la militante des droits des femmes américaines, Susan B. Anthony, s’est exclamée : "La bicyclette a fait plus pour l'émancipation des femmes que n'importe quelle chose au monde. Je persiste et je me réjouis chaque fois que je vois une femme à vélo." Petit à petit, l’usage du vélo permit à nos ancêtres de raccourcir leur jupe ou d’adopter le "bloomer", sorte de culotte bouffante. Au fur et à mesure des années, le vélo sest démocratisé et est entré dans la vie quotidienne de plus en plus de femmes. Malgré tout, aujourd’hui encore, les cyclistes au féminin restent toujours moins nombreuses (un peu plus d’un tiers des usagers bruxellois). Ailleurs dans le monde, dans certains pays, le vélo demeure un combat de tous les jours pour beaucoup de femmes. On se souvient du film Wadjda qui raconte l'histoire d'une petite fille de 12 ans en Arabie Saoudite qui se bat pour réaliser son rêve, avoir une bicyclette comme les garçons. Après la sortie du film, la Commission de promotion de la vertu et de prévention du vice a accordé le droit de pédaler à des fins récréatives aux femmes. En Egypte, en Iran, en Afghanistan, en Zambie et ailleurs, rouler à vélo en tant que femme est un acte militant. L’interdiction de certains états, l’impossibilité de rouler pour des raisons économiques ou culturelles, les fausses croyances sur le lien entre la selle et la sexualité et l'obligation de porter des vêtements incompatibles sont les causes principales du tabou autour des femmes et du vélo. Dans une interview à TV5Monde, Amanda Ngabirano, urbaniste ougandaise qui milite pour une véritable politique de mobilité écologique en Afrique, a déclaré : "Il faut donner aux femmes l’opportunité et la capacité de se déplacer autant qu’elles le peuvent. (..) Le vélo est un outil d’émancipation, il faut permettre aux femmes de rouler librement".

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Enquête sur la question du rapport entre les femmes et le vélo à Bruxelles 

Pro Velo est en train de réaliser une étude sur les femmes et le vélo à Bruxelles à la suite d’un triple constat. "Premièrement, les femmes sont sous-représentées dans la pratique du vélo à Bruxelles (34,97 % des cyclistes). Deuxièmement, la perception du danger et le sentiment d'insécurité lié à la circulation routière constituent des freins à la pratique du vélo plus prononcés chez les femmes que chez les hommes.  Troisièmement, il existe des différences entre les itinéraires vélos pratiqués par les femmes et ceux pratiqués par les hommes, nous explique Fanny De Smet, chargée de projets conseils, accompagnements et étude. 

L'enquête va permettre d'interroger la relation des femmes au vélo de façon plus globale. "On explore d'autres barrières à la pratique du vélo, telles que les trajets plus complexes et en chaîne souvent assumés par les femmes pour assurer, par exemple, le ramassage scolaire ou faire les courses. Ou les normes et les représentations qui sont associées à la pratique du vélo dans un environnement qui demeure relativement masculin. L'enquête étant actuellement en cours, nous ne pouvons pas encore vous communiquer nos conclusions. Les résultats seront publiés début 2020, annonce Pro-Vélo.  

Au Canada, les femmes ne représentent que 34% des cyclistes aussi. Dans un article sur le sujet, Radio Canada tente d’expliquer cette réalité. Selon Carolyn Whitzman, professeure et chercheuse en genre et urbanisme, le parcours des femmes est plus compliqué à cause des tâches qui leur sont traditionnellement assignées (les courses, les enfants). Tout a été pensé pour un cycliste masculin en pleine forme. Elle souligne également que les exigences liées à la tenue professionnelle pour des femmes ne sont toujours pas compatibles avec les déplacements à vélo. Un effort politique et collectif pour une mobilité douce non-genrée semble être la seule solution vers une parité des cyclistes.  

Super maman à vélo 

Bien qu’elles soient moins nombreuses sur les routes, le vélo est un mode de vie adopté par de plus en plus de femmes, y compris par celles qui ont des enfants. Céline Cocq est cycliste au quotidien et maman de deux garçons, elle témoigne : "Je me fais beaucoup plus respecter à vélo depuis que j’ai des sièges enfants à l’arrière. Soit parce que les gens font plus attention quand ils voient qu’il y a un petit, soit parce qu’on me colle l’étiquette de mère, donc plus responsable et plus respectable et ce, même quand le siège est vide. "Pour Céline, le vélo est un énorme atout dans la gestion de la charge mentale quotidienne. "Dans le grand marathon du quotidien, savoir que je vais pouvoir me déplacer rapidement avec mes deux enfants en mettant toujours exactement le même temps, c’est un plus indéniable. "Fini les embouts, les problèmes de correspondances stib, les poussettes ou le porte-bébé à porter. Niveau sécurité, la jeune femme est sûre d’elle. " Je file, on peut m’interpeller mais je peux démarrer en trombe et planter là les importuns. Je ne suis jamais tout à fait à l’aise quand je me balade seule le soir, à pied ou en transports mais, à vélo, je ne me sens jamais en insécurité. " 

Cycliste au féminin, la double violence 

Lydie Thonnard est bruxelloise, professeur de formation musicale et cycliste. Cet été, elle a fait le buzz après avoir partagé sur sa page Facebook une chanson pour dénoncer le harcèlement que les femmes subissent à vélo. "Après une énième remarque, j’ai commencé à chanter pour extérioriser mon énervement. J’ai posté la chanson sur les réseaux, j’ai été très surprise des réactions." La chanteuse ressent parfois un agacement des automobilistes par rapport aux cyclistes et encore plus envers les femmes. Pour changer les mentalités, la jeune femme opte pour la courtoisie. "Je pense que c’est important de rester sympa avec les gens sympas et qu’il faut continuer à faire un signe de la main quand quelqu’un nous laisse passer alors qu'il était prioritaire ou sourire aux chauffeurs de bus qui attendent qu’on les dépasse avant de repartir." 

Son refrain

Me siffle pas même si t’es beau 
Et peu importe si t’aimes ce qu’je porte 
C’est pas une raison pour faire le con 
Alors tais-toi, me drague pas, c’est pas comme ça qu’tu m’auras dans tes bras 
Alors tais-toi, me drague pas, ça suffit comme ça, respecte-moi ! 

Gang de meufs 

Tous les 3e vendredis du mois, le collectif des Déchainé•es organise des rides à vélo en mixité choisie (sans homme cis') dans Bruxelles. Dans leurs revendications, les membres du collectif féministe sont claires : "(...) Nous voulons créer un espace dans lequel les femmes, les personnes trans, non-binaires et au genre fluide, se sentiront en sécurité et en confiance. (...) Nous voulons utiliser et promouvoir le vélo comme outil d'émancipation, d'autonomie individuelle mais également comme un outil de lutte et de rassemblement contre les violences sexistes et patriarcales." 

Dénoncer un espace public violent et sexiste pensé par et pour les personnes dominantes 

 

Une fondatrice des Déchainé•es nous explique : "L’initiative a été lancée suite à la projection au Poisson sans bicyclette du film Ovarian Psychos. Le documentaire datant de 2016 parle de femmes faisant des rides à vélo pour se réapproprier l’espace public à Los Angeles. Ça nous a donné envie de faire des rides, des tours à vélo avec cet aspect revendicateur." Le collectif est né, en son sein, des personnes intéressées plus par le féminisme et débutant le vélo, d’autres par le cyclisme mais tous.tes ont le même objectif : dénoncer un espace public violent et sexiste pensé par et pour les personnes dominantes. 

Les premières rides ont commencé en juin. A un lieu de rendez-vous annoncé via les réseaux sociaux, des dizaines de femmes et personnes aux genres minorisés se retrouvent. L'ambiance est chaleureuse et énergique. Certaines portent des drapeaux aux messages anti-patriarcat, d'autres sont simplement armées de leur casque de cycliste et de leurs lumières. Au signal, tous.tes se mettent en route et traversent les rues de la ville sous le regard des passants. "J'ai fait un travail universitaire sur la réappropriation de l'espace public par les femmes en vélo et je me suis demandée à quel point le vélo était émancipateur. Je trouve qu'il ne nous légitime pas en tant que femme seule dans l'espace public parce qu'il nous permet de passer comme des flèches sans être si visibles dans certains lieux qu'on éviterait à pied. Ça ne résout donc que notre accès à l'espace sans résoudre notre légitimité et la violence qu'on y subit en tant que personne non-dominante. Être en groupe nous donne de la force, de la confiance. On pédale dans l'espace public et on est légitime d'y être. Certaines personnes sont interpellées par notre présence", continue la militante. 

En plus des rides, les Déchainé•es ont mis en place des ateliers mécanique en non-mixité tous les deuxièmes jeudis du mois à l'Adesif à Saint Josse.  "Notre vélo est un outil d’émancipation, on est cyclistes au quotidien. C’est un gros problème de ne pas pouvoir gérer nos vélos tout.es seul.es. Dans les ateliers mixtes, certains hommes cis' ne nous laissent pas nous approprier la prise en mains des outils. Il y a une demande importante de se retrouver dans un espace bienveillant et sensible aux enjeux de genre, de ne pas se sentir jugé.es face au manque de connaissance, bousculé.es dans l'apprentissage. On voulait un milieu inclusif, un lieu où toutes les personnes ne se sentant pas à l'aise avec les milieux dominants traditionnels puissent apprendre et partager leurs savoirs à leurs rythmes et avec bienveillance. La mixité choisie protège ce type de besoins". 

Prochaine ride ce vendredi, départ de la Place du Trône et arrivée au Pink screen festival !

" Les Grenades-RTBF" est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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