Féminisme : le bêtisier de l'été

Féminisme : le bêtisier de l'été
Féminisme : le bêtisier de l'été - © Tous droits réservés

Irène Kaufer est auteure, membre de l'ASBL de Garance ASBL et contributrice pour les Grenades Pour discréditer le féminisme, il existe deux voies, en apparence contradictoires mais en réalité complémentaires. La première consiste à le dénigrer ouvertement en attribuant aux féministes de sombres projets qui ne sont pas les leurs (prendre le pouvoir, dominer les hommes, les exclure, voire les castrer...). La deuxième, elle, consiste à se revendiquer comme féministe, genre Charles Michel arborant un t-shirt « This is what a feminist looks like » tandis que son gouvernement prenait des mesures défavorables aux femmes.

Quand les magazines féminins s'en mêlent, ils s'en remettent aux " stars ".  Tapez " stars + féministes " dans un moteur de recherche, vous obtenez un beau florilège (par ordre croissant de stars impliquées) :  " Le Top 10 des stars féministes de l'année " (Cosmopolitan), " 18 stars dont l'engagement féministe nous inspire " (Flair), " 20 stars engagées qui se battent pour les droits des femmes " (Marie-Claire), " Les 32 stars féministes qui nous inspirent " (ELLE).

Médaille d'or à ELLE donc, qui remet ça cet été : " Je suis féministe quand... 20 stars s'engagent ".

Le féminisme n’est pas un gros mot. Il y a encore beaucoup à faire pour l’égalité hommes-femmes. Vingt personnalités expliquent comment elles s’engagent au quotidien ", annonce le magazine.

Eh bien, voyons ça ! Et si les noms de certaines de ces " stars " vous sont totalement inconnus, c'est que vous n'avez pas suffisamment la tête dans les étoiles (ou que vous ne lisez pas ELLE tous les mois).


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" Faire ce que je veux "

Pour commencer, on trouve les platitudes, genre " le féminisme est un humanisme " d'Audrey Dana citant Florence Foresti. Et qui serait contre l'humanisme, hein, je vous le demande... ?

Ensuite, l'idée que féminisme = faire ce que je veux : " Je suis féministe partout, tout le temps. C’est un état d’esprit : être libre de dire et de faire ce que je veux " (Karine Viard). " Ma liberté vient du fait de dire les choses sans me demander si ça va plaire ou non ". (Nora Hamzawi). " Le féminisme, c’est la liberté qu’une femme a aujourd’hui de pouvoir vivre de ses passions et se réaliser tout en ayant une famille " (Julie De Libran). Rien à redire, bien sûr, à la liberté des femmes mais il s'agit davantage du résultat de générations de luttes féministes que d'un engagement personnel. Et " faire ce que l'on veut ", ça peut être aussi " agir contre le féminisme "...

Ainsi, on retrouve dans la liste Natacha Polony, celle qui, il y a un an à peine, plaidait pour un " féminisme à visage humain ", écrivant dans le Figaro, après l'éclatement du mouvement #MeToo, " Le féminisme est une conquête de souveraineté individuelle, en aucun cas le tribalisme régressif dont certaines militantes pétries d'idéologie minoritariste anglo-saxonne nous offrent le triste spectacle ". Dans ELLE, elle déclare : " Je ne me pose jamais la question de parler en tant que femme. Je n’abolis en rien ma féminité mais, lorsque je m’exprime, je le fais d’égal à égal. Et je pense qu’il est essentiel que les femmes s’autorisent cette posture ". Sachez-le, mesdames, si vous ne vous exprimez pas  " d'égal à égal ", ce n'est pas parce que vous vous heurtez à d'innombrables obstacles extérieurs mais uniquement parce que vous ne vous autorisez pas la bonne posture.

Quand, enfin, quelqu'une s'intéresse au collectif, c'est à cause ce qui passe ailleurs : " Nos mères ont ouvert un grand nombre de droits et je suis heureuse de vivre dans cette société. Mais je me sens féministe lorsque je vois que, dans certains pays, la condition de la femme reste effroyable. Je pense aux jeunes filles enlevées par Boko Haram au Nigeria ou encore aux femmes en Inde d’où je rentre de tournage " (Elsa Zylberstein). Ici, tout va bien (depuis le début de 2019, 14 féminicides à ce jour en Belgique et 85 en France).

Heureusement, on trouve aussi l'écrivaine Karine Tuil qui semble avoir compris que le féminisme ne concerne pas que soi ou les contrées lointaines : " Je suis féministe quand les femmes sont attaquées, dévalorisées, diffamées. (...) Quand j’apprends qu’à compétences égales, les femmes gagnent moins que les hommes. Quand j’entends des commentaires sexistes sur les femmes politiques et sur celles qui, parvenues au pouvoir, doivent encore justifier de leur présence. Dans ces cas-là, je peux me battre. Avec les mots ".

Il est vrai que le ver de l'individualisme à outrance est dans le fruit de la question, pusqu'il s'agit de savoir ce qu'on fait " au quotidien " et que même la militante la plus acharnée ne monte pas tous les jours aux barricades (faut pas oublier la lessive quand même).

" Arroser les fleurs "

Ce n'est pas parce que " star " est un mot féminin qu'on va oublier les hommes, qui sont là pour désigner le " bon féminisme ", celui qui " repris par Beyoncé et la pop culture, est plus ouvert, je m'y reconnais " (Augustin Trapenard). Ou celui des femmes qui ont " réussi " (et qui, en général, se gardent bien de se revendiquer et moins encore d'agir en féministes) : " On ne réalise pas combien les choses ont avancé : Christine Lagarde est présidente du FMI, Anne Hidalgo est maire de Paris, Angela Merkel est chancelière du pays le plus puissant d’Europe… Qu’une femme prenne la tête d’une grande entreprise ne gêne plus personne ". (Cédric Klapish) Et puis il y a le super féministe qui en a des choses à apprendre aux femmes : " Dans le fond, je crois que je suis plus féministe que la plus féministe de tes copines " (Mououd Achour). C'est qu'il est capable de " voir une jolie fille dans la rue " sans lui sauter dessus. Un véritable héros.

Mais la palme revient à Benoît Poelvoorde que nous citerons en entier :  " Je suis féministe tous les matins lorsque je coupe et arrose mes fleurs. Féministe car j’assume ma féminité sans en avoir peur. Je le suis aussi quand je regarde une femme dans la rue et que j’admire et apprécie sa différence. Ce n’est pas un regard qui jauge et juge. J’aimerais qu’on apprenne aux enfants que l’homme et la femme sont différents et que cette différence est le miel et le plaisir de la vie, à condition qu’elle implique égalité et respect. Pour moi, c’est cela le féminisme ". Apprendre aux enfants que " l’homme et la femme sont différents " relève en effet de l'urgence, tout en assumant courageusement la part de féminité qui consiste à arroser les fleurs (passer l'aspirateur, Benoît, c'est pas mal non plus).

Il est aussi possible d'être beaucoup plus concis (en un seul mot), comme Frédéric Beigbeder qui se contente d'un " Je suis féministe tous les jours depuis que j’ai donné naissance à une femme ". On espère que son accouchement n'a pas été trop douloureux. Pour rappel, Beigbeder est l'un des initiateurs du " Manifeste des 343 salauds " intitulé poétiquement " Touche pas à ma pute ! ", que même les " putes " ont violemment réfuté.

La main dans le sac

ELLE devrait  se méfier pourtant. C'est qu'il y a des " féministes " autoproclamés qui se font prendre la main dans le sac... ou aux fesses. 

Le 8 mars 2012, dans le cadre de la journée des droits des femmes, c'est déjà dans ce magazine que plusieurs personnalités masculines participaient à une campagne destinée à lutter contre les violences faites aux femmes en posant avec du rouge à lèvres. Parmi eux, il y avait Denis Baupin, député écologiste de Paris, accusé par plusieurs femmes de harcèlement ou agression sexuelle. C'est même la publication de cette photo qui a décidé deux d'entre elles de rompre le silence. Les poursuites ont été abandonnées pour cause de prescription des faits mais Baupin a perdu le procès en diffamation intenté contre ses accusatrices et les médias qui ont révélé l'affaire.

Irène Kaufer est auteure et membre de l'ASBL de Garance ASBL

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