Fatima Ouassak veut rendre visible "la puissance des mères"

Fatima Ouassak veut rendre visible "la puissance des mères"
Fatima Ouassak veut rendre visible "la puissance des mères" - © Carole Lozano

Un manifeste pour les luttes à venir, des mots pour qu’ensemble, les mères retrouvent leur puissance, celle qu’elles avaient avant qu’on ne la leur confisque. C’est ce à quoi nous invite la politologue, militante et autrice Fatima Ouassak dans son ouvrage, "La puissance des mères" pour protéger les enfants qui sont "désenfantisé·es", humilié·es et discriminé·es par une société où elle explique qu'ils et elles ne trouvent plus leur place.

Dans l’optique de créer un nouveau rapport de forces, l’autrice propose de nombreuses pistes de réflexion et d’action en partant de son vécu de mère descendante de l’immigration postcoloniale pour aller vers un projet universel. Les récits partagés permettent de susciter de l’empathie et du commun, posant ainsi une base pour réfléchir à ce qui peut être fait.

Son ambition est de faire exister les mères comme des actrices politiques

Au travers de son ouvrage, mais aussi au sein du collectif "Front de mères" dont elle est à l’origine, elle propose un projet de reconquête du pouvoir et des territoires confisqués. Son ambition est de faire exister les mères comme des actrices politiques pour renforcer les luttes en ouvrant de nouvelles perspectives, de nouveaux champs de réflexion et d’action.

Au fil des pages, nous ressentons cette tension constante entre le sentiment de puissance des mères et celui qu’elles ont d’être dépossédées, avec l’idée de devoir céder leurs enfants aux institutions structurées par des rapports de domination de race, de genre et de classe. Deux concepts forts ressortent de son analyse, celui de la mère-tampon et celui de la "désenfantisation".


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Les mères dragon

Pour rompre avec la mère-tampon, Fatima Ouassak propose la mère dragon capable de créer une rupture sociétale et de favoriser la reconquête des espaces publics dont elles sont exclues. Le dragon, c’est la puissance, mais c’est surtout une représentation, une figure qui existe partout et qui peut paraître contraire à la figure traditionnelle que l’on a de la mère.

En utilisant ce terme issu de nos imaginaires et de la culture populaire dont elle revendique une nécessaire réappropriation, elle veut élargir le champ des possibles. Le dragon n’est ni féminin, ni masculin, il n’existe pas et donc ouvre de multiples perspectives. Et notamment celle de s’émanciper de ce rôle de mère-tampon, qui assigne les femmes à leur rôle de mère uniquement sollicitée pour calmer les colères, pour protéger leurs enfants des dangers de "l’extérieur" et préparer de bons gâteaux dans la sphère privée.

La mère dragon sort de chez elle, se positionne dans l’espace public, y prend sa place, se libère, s’organise collectivement. En un mot, elle devient un sujet politique dont il faut prendre compte.

Il s’agit pour nous de rompre avec une politique de parentalité qui instrumentalise notre rôle de mère à des fins de reproduction du système de hiérarchisation des individus selon leur classe, leur genre et leur race.

Traiter les enfants comme des adultes

Le terme de "désenfantisation" s’inscrit dans l’histoire collective, et plus particulièrement dans l’histoire coloniale, car il concerne pour l’essentiel les personnes non-blanches. C’est ce processus par lequel aucune indulgence particulière n’est offerte aux enfants issu·es des groupes minorisés, à les traiter aussi violemment que les adultes. 

Ce processus, Fatima Ouassak l’illustre notamment avec l’exemple de Malika Yazid. Cette enfant de huit ans a été battue par des policiers ayant fait irruption chez elle pour obtenir des informations sur son frère. Après l’avoir enfermée dans sa chambre, ils l’ont torturée pour obtenir ce qu’ils cherchaient. Tombée dans le coma, elle est décédée quelques jours plus tard. Les rapports d’expertise ont conclu qu’elle était morte de peur, mettant en avant le fait qu’elle avait un père violent.

La présence policière dans les quartiers populaires et le lot de violences qui l’accompagne (…) ont pour fonction d’assigner à résidence des enfants à qui on ne reproche rien d’autre que d’exister

Pour contrer cela, l’autrice prône la lutte collective, mais aussi l’important travail de transmission et d’héritage que peuvent mener les mères et les familles. Fatima Ouassak affirme le caractère essentiel de la transmission de la langue maternelle pour faire comprendre et ressentir aux enfants le lien qui les unit à leurs familles, à leurs pays d’origine, à leurs cultures et à leurs religions. Tout cela participe à leur construction psychique, identitaire et intellectuelle, et cela leur donne confiance en elles et eux pour s’affirmer et revendiquer leur place. Une transmission des héritages et des luttes qu’elle qualifie d’indispensable pour sortir collectivement de la prison de l’assignation identitaire.


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Un certain mépris pour le rôle des mères

Sa lutte, Fatima Ouassak la qualifie également de féministe. Or, en France, le féminisme tend à dissocier radicalement femme et mère en raison de sa structuration historique autour des luttes pour le droit à l’avortement et pour l’émancipation des femmes du contrôle social, jusqu’à concevoir parfois un certain mépris pour le rôle des mères.

L’autrice comprend la nécessité de s’extraire de la domination patriarcale, mais selon elle, cela ne contraint pas la femme à être réduite au rôle de mère, ni à refuser celui-ci. Elle affirme qu’au sein du mouvement féministe en France, la mère n’est pas une figure intellectuelle et qu’elle fait partie des milieux populaires, une image à laquelle les féministes ne souhaitent pas être renvoyées.

En outre, le mouvement conçoit des représentations coloniales négatives vis-à-vis des mères des quartiers populaires. Fatima Ouassak explique que se battre en tant que mère allie deux combats qui vont dans le même sens, celui de l’émancipation et de la libération des femmes, tout en prenant en compte toutes leurs réalités complexes.


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Si les mères se libèrent de leur rôle de mère-tampon, si elles retrouvent leur puissance de dragon, alors elles pourront créer un rapport de force plus favorable pour protéger les enfants et leur permettre de grandir mieux.

Ce livre, [...] Je le dédie à mes enfants, c’est le cadeau d’un puissant dragon, inquiet mais plein d’espoir, à ses petits. Gloire à nos luttes de mères, passées, présentes et à venir !

Comment se donner les moyens de rompre avec l’injonction de faire tampon entre le système d’oppression et leurs enfants ? Comment imaginer un projet politique dans lequel les mères seraient un véritable levier révolutionnaire. Fatima Ouassak met en avant cinq piliers stratégiques : la transmission, l’école, le territoire, le pouvoir, la victoire. Et deux outils de libération : le féminisme et l’écologie. Un programme en soi qu’elle s’attelle à mettre en œuvre collectivement au sein de "Front de mères", pour une mobilisation politique, antiraciste, féministe et écologique proposant des stratégies concrètes d’actions autonomes.

Un collectif qui se veut également international, comme en atteste la récente annonce de la création d’un "Front de mères" en Belgique, à l’initiative de l’avocate et militante Selma Benkhelifa.

La puissance des mères, pour un nouveau sujet révolutionnaire de Fatima Ouassak, Editions La Découverte, 272 pages, 2020.

July Robert est traductrice et autrice

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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