Farida Bouazzaoui : "Personne ne peut décider pour les femmes de ce qui se passe entre leurs cuisses"

Farida Bouazzaoui : "Personne ne peut décider pour les femmes de ce qui se passe entre leurs cuisses"
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Farida Bouazzaoui : "Personne ne peut décider pour les femmes de ce qui se passe entre leurs cuisses" - © Tous droits réservés

La pièce de théâtre Dialy sera jouée en Belgique dans le cadre du festival FITA (Festival international de théâtre action). Trois comédiennes y racontent des souvenirs de femmes et brisent les tabous et les silences ancrés dans les mentalités à propos de la sexualité féminine. Au départ de Dialy, il y a les vrais témoignages de 150 femmes. Entre 2011 et 2012, les militantes du théâtre Aquarium ont pensé un projet théâtral pour dénoncer " l’excision culturelle féminine " à travers le temps et remettre en question la place occupée par la femme dans la société marocaine. En 2013, pendant sept mois, elles ont recueilli ces témoignages. "Dialy" signifie "le mien, ce qui m’appartient"

Le théâtre Aquarium, fondé en 1994, œuvre pour l’égalité entre les sexes. Il mène des campagnes de communication et de sensibilisation à travers tout le Maroc pour l’amélioration de la condition des femmes et pour l‘application de leurs droits universels.

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Les Grenades ont discuté avec Farida Bouazzaoui, l’une des trois comédiennes qui jouent dans la pièce. 

C’est une place un peu particulière, comment l’avez-vous abordée en tant que comédienne ? 

Exactement, c’est une pièce spéciale à cause de son sujet. Quand j’ai lu le texte, j’étais un peu choquée par la crudité des mots, notamment le fait qu’on prononce le mot vagin. En tant qu'artiste marocaine, je suis une femme moderne qui a l'esprit libre et je n'ai pas de problème par rapport au fait de parler la sexualité de la femme au théâtre mais plutôt par rapport au fait de prononcer le mot vagin en marocain. Ce n’est pas facile pour moi, pas à cause d’un manque de professionnalisme ou du fait de ne pas savoir composer un personnage mais à cause du sujet de la sexualité féminine qui encore tellement tabou. Lors d’une réunion, j’ai soulevé le problème en disant qu’on allait avoir des soucis au Maroc. Naïma Zitane, la metteuse en scène, m’a répondu qu’on verrait bien. Au fur et à mesure, je me suis sentie plus à l’aise, en entendant les histoires vraies des femmes qui ont témoigné et ensuite en racontant nos propres histoires. Ces femmes parlent de choses très intimes, leur mari, leur enfance, etc. Nous avons aussi entendu des récits de viol et cela a été dur à entendre. J’ai commencé à m’impliquer parce que c’est devenu un acte de militance, pas juste une autre pièce comme une autre. 

La sexualité des femmes les regarde et personne ne peut décider pour elles de ce qu’il se passe entre leurs cuisses

La pièce porte d’ailleurs des revendications, lesquelles par exemple ?

Au Maroc, il est interdit d’avoir des relations sexuelles hors mariage. C’est passible de peine prison allant d’un mois à un an. Il est aussi interdit de boire et d'avorter. Les femmes qui le font sont jugées par la loi et par la société. Nous appelons ouvertement à l’abrogation de l’article 490 du Code Pénal marocain qui interdit les relations sexuelles hors mariage (490 Marocain.e.s se sont d’ailleurs déclaré.e.s hors-la-loi fin septembre en référence à cet article de loi, NDLR). Toutes les femmes qui ont collaboré au projet croient aux droits humains, et surtout aux droits des femmes qui sont plus exposées aux injustices et aux violences. La sexualité des femmes les regarde et personne ne peut décider pour elles de ce qu’il se passe entre leurs cuisses. Nous demandons simplement à vivre comme des êtres humains. Il est important aussi de dire qu’on a choisi d’utiliser un humour noir pour en parler et qu’on rigole du début à la fin de la pièce. 

En quoi la culture est-elle importante pour faire passer ces messages ?

Parce que la culture nous ouvre l’esprit. Sans la culture, qu’est-ce que nous ferions ? Dormir, manger, travailler. C’est par la culture que l’on peut faire réfléchir. J’encourage les gens à aller au théâtre, cela se perd un peu, au Maroc également. Il y a un effet magique au théâtre, on voit les comédiens et les comédiennes, on voit leur sueur, on voit leur énergie. Quand on joue dans des plus petites villes, les gens réagissent en direct dans le public, ils et elles te parlent, tu vois que tu les touches. J’espère que nous pouvons changer au moins une personne à travers l’art. Nous essayons également de parler aux hommes avec la pièce, pour qu’ils changent de regard sur les femmes. Les hommes sont ignorants des femmes et de leur vie. Je ne suis pas d’accord qu’il faut y aller doucement pour changer la société. Je pense qu’il faut la secouer et la choquer pour la réveiller. 

Avez-vous eu des soucis comme vous le redoutiez ? 

Nous n’avons pas pu faire de tournées dans les institutions culturelles nationales. Nous n’avons pu montrer le spectacle que dans des lieux indépendants, et il y en a peu. La pièce n’a clairement pas fait l’unanimité au Maroc, on savait qu’on allait créer le débat et être condamnées par les conservateurs et conservatrices. On a reçu plein de messages, du harcèlement sexuel et des insultes. Il y a eu aussi des commentaires sous les articles qui parlaient de la pièce. Il y a des insultes qui font mal. Nous avons aussi reçu des menaces, une vidéo de l’interview de l’une des comédiennes a été postée sur un site avec un texte qui disait qu’elle méritait la mort. 

C’est un trait commun à toutes les femmes du monde, cette méconnaissance de leur propre corps, qu’en pensez-vous ?

Oui, cela nous relie. En Belgique néanmoins, vous pouvez parler de vulve et de clitoris. Au Maroc, c’est déjà difficile de parler de vagin. Les femmes qui ont témoigné pour la pièce ont eu beaucoup de mal à aborder ces thèmes,  ce sont des choses dont on n’ose pas du tout parler au Maroc."On dit à nos petites filles qu’elles n’ont rien entre leurs cuisses. On essaie de faire réfléchir les gens là-dessus, une petite fille se demande comment elle fait pipi si elle n’a rien entre les cuisses, si elle n’a pas de pénis comme les garçons. Puis elle a ses premières règles et puis elle accouche et donc on voit bien que cela pose problème de ne pas en parler, d’en faire un sujet tabou. Il y a cette idée que le corps de les femmes ne leur appartient pas, elles ne sentent pas qu’elles peuvent faire ce qu’elles veulent de leur corps. Ce qui a particulièrement enragé certains Marocains, c’est qu’on cite plus de 30 synonymes pour dire vagin en différents dialectes marocains. Nous avons plus de trente mots pour le dire et on termine avec la langue nationale. C’est assez bouleversant. Une médecin est venue voir lors de l’une des répétitions et nous a dit qu’il ne fallait pas dire ce mot. On lui a demandé comment elle faisait à l’hôpital si elle ne pouvait pas l’utiliser ! Elle a répondu qu’elle préfère le dire en français, vagin, plutôt que dans sa propre langue. On voit donc que les langues portent toute une symbolique, nous avons un certain rapport à notre langue que nous enrichissons de notre culture et notre imaginaire. 

La pièce sera jouée le jeudi 17/10 au Centre culturel Jacques Franck (Bruxelles) à 21h et le vendredi 18/10 à 20h à l'Archipel 19 - Centre culturel francophone (Berghem-Sainte-Agathe)

" Les Grenades-RTBF " est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie-Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

 

 

 

 

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