Fabrication des masques: la révolte des "petites mains"

Fabrication de masques: la révolte des "petites mains"
Fabrication de masques: la révolte des "petites mains" - © Tous droits réservés

Au début, ce fut un formidable élan de solidarité : face à la pénurie de masques de protection pourtant indispensables dans certaines professions (soins, commerce, nettoyage...), des couturières professionnelles comme des amatrices passionnées ont ressorti leurs machines à coudre pour pallier les manquements des autorités publiques. On peut laisser le terme "couturières" au féminin, puisqu'il s'agit en écrasante majorité de femmes. Et ce n'est pas sans importance pour la suite.

"Elles cousent, ils causent"

La suite, c'est qu'après cet élan spontané, les commandes publiques étant toujours aussi insuffisantes en quantité comme parfois en qualité, ce sont des chaînes de production locale qui ont commencé à se mettre en place. Comme l'expliquait Manon Legrand dans le magazine Axelle : "Une relance économique, une relocalisation… Sur le dos des femmes ? L’ensemble des travailleurs/euses de cette chaîne sont rémunéré·es… sauf les couturières – on compte 5,6 % d’hommes sur les 1.500 bénévoles, selon les premières estimations". Dès la fin mars, la Région bruxelloise lançait un appel aux bénévoles pour confectionner 100.000 masques à partir d'un kit préparé par une entreprise de travail adapté.

Il faut cesser de considérer comme "normal" de ne pas rémunérer le travail des femmes

Un mois et demi plus tard, alors que le port du masque devient obligatoire dans les transports en commun, dans certains commerces et même dans l'espace public de certaines communes, la situation n'a guère changé. Il est devenu de bon ton de marquer sa "solidarité".... en appelant au travail bénévole des autres.

Le site lesnouvellesnews cite ainsi ce cas emblématique :  "Depuis vendredi 23 avril, l’écrivain se répand dans les médias qui titrent, comme Europe1 : "Alexandre Jardin lance masque solidaire." L’idée est d’attirer des dons de tissus qui seront transformés en masque par des couturières bénévoles et distribués gratuitement par des enseignes partenaires de l’opération. A noter : les dons pourront être défiscalisés par les entreprises. En revanche pour les couturières bénévoles, aucun avantage prévu". Ce qu'Isabelle Germain, autrice de l'article, résume par une formule lapidaire : "Elles cousent, ils causent". Elle relève également le vocabulaire employé, ces "petites mains", qui sont surtout des mains dont on évite ainsi de reconnaître la compétence.

"Maquillage de solidarité"

Mais plus grave sans doute, les autorités publiques ne sont pas en reste. L'Etat est prêt à payer des masques jetables – parfois non conformes – en Chine, mais pas à rémunérer celles qui confectionnent localement des produits de qualité, lavables et réutilisables. Et il ne s'agit plus simplement d’initiatives spontanées : ce sont des autorités elles-mêmes qui font appel, sans gêne, aux "bénévoles", aux "volontaires", autrement dit, au travail gratuit, "avec un maquillage de solidarité", comme le dit Doriane Van Overeem, créatrice de mode, l'une des fondatrices d'un groupe de professionnelles qui s'est formé fin avril pour exiger l'application de ce principe simple : tout travail mérite salaire.


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En une semaine, "Bas les masques /Belgique" a regroupé plus de 300 membres. Il se présente ainsi : "Groupement de couturiers.ères bénévoles et professionnels.es - nous voulons interpeller les pouvoirs publics et la population sur la question de la confection de masques pour les soignants et le public, pour que ce travail soit reconnu et valorisé".

"Dans un premier temps, explique Doriane, il s'agit de sensibiliser les gens sur le fait que ce travail a une valeur, qu'il prend du temps, qu'il demande de l'expérience, un savoir faire. Plus largement, il faut cesser de considérer comme "normal" de ne pas rémunérer le travail des femmes. Nous voulons aussi sensibiliser le public à ces habitudes qu'on a prises, d'oublier la valeur de l'artisanat et d'un savoir faire, d'acheter des produits fabriqués dans les pays du Sud dans des conditions d'exploitation scandaleuses. On sort justement de la Fashion Revolution Week, qui commémore chaque année l'effondrement de l'usine Rana Plaza au Bengladesh en 2013, qui a fait plus de 1300 morts".

Des couturières qui vendent leurs masques se font parfois insulter, accusées de "profiter de la situation"

Dans une deuxième étape, il s'agit d'interpeller les responsables politiques. Les couturières, costumières et autres professionnelles de l'habillement sont prêtes à mettre leurs compétences au service de la production d'un matériel de qualité, mais il faut qu'elles soient rémunérées, d'autant plus qu'elles sont actuellement sans emploi et que, fait remarquer Doriane, "notre secteur n'est pas éligible à l'aide financière". Exiger du bénévolat de personnes qui se retrouvent avec une forte perte de revenus peut paraître assez cynique. Et pourtant, des couturières qui vendent leurs masques se font parfois insulter, accusées de "profiter de la situation". Se regrouper permet de peser davantage.

"Faute de mieux..."

Sur la page Facebook de Bas les Masques / Belgique, on peut trouver aussi des exemples de groupes locaux autogérés, comme à Schaerbeek avec le collectif lesmasquesdebruxelles, regroupant ramassage de matériel de base, couture, livraison, les locaux étant mis à disposition par un théâtre à l'arrêt.. L'objectif étant de pouvoir se rémunérer à un juste prix.

Mais on y voit aussi la multiplication d'initiatives de communes, comme Liège, Binche, Molenbeek, Koekelberg, organisant officiellement le bénévolat, proposant de fournir un "kit gratuit" (trop aimable !), un "ramassage à domicile" (quel confort !) et parfois même un "mode d'emploi". "Pourquoi ne pas avoir organisé des ateliers de confection au lieu de demander l'aide de particulier, pourquoi ne pas avoir organisé des ateliers de confection au lieu de demander l'aide de particuliers clairsemés ?" s'interroge Doriane. "Sinon justement pour éviter de payer la main-d’œuvre."


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L'élan solidaire est devenu du bénévolat organisé et, hélas, banalisé. Ce que le regroupement de professionnel·les veut justement dénoncer.

Mais que pense Doriane de ces "tutoriels" qui fleurissent sur le web pour confectionner son masque soi-même, sans connaissances particulières, parfois sans machine à coudre (et bientôt sans les mains?) "C'est bien, mais à double tranchant. C'est sûr que quand il y a pénurie, tout le monde doit pouvoir aider. Mais le point négatif, c'est que des personnes non expérimentées pourraient faire des masques non durables... Disons que c'est mieux que rien. Faute de mieux".

Plusieurs communes veulent imposer le port du masque

Irène Kaufer est autrice et membre de l'ASBL Garance.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.