Evelyne, kiné dans des maisons de repos : "Durant la crise, nous étions leur réconfort"

Evelyne, kiné dans des maisons de repos : "Pour cette pandémie ou autre chose, nous devions être là"
Evelyne, kiné dans des maisons de repos : "Pour cette pandémie ou autre chose, nous devions être là" - © staticnak1983 - Getty Images

Dans la série Les femmes qui ont fait tourner le monde, Les Grenades vont à la rencontre de femmes qui étaient en première ligne pendant la crise sanitaire. Comment ont-elles vécu la pandémie ? Comment vont aujourd’hui celles qui étaient applaudies et acclamées comme des héroïnes ? Pour le premier épisode, Evelyne* (nom d’emprunt), kiné dans deux maisons de repos, nous raconte son expérience fourmillante, humaine et endeuillée.

Evelyne a un grand cœur. Et son cœur donne de l’amour aux résident·es qu’elle suit dans les deux maisons de repos où elle travaille. Ça s’entend dans la manière dont elle parle d’elles et eux. Ça se voit dans la façon qu’elle a de se raconter à travers leurs histoires. À toujours les mettre au centre. À presque s’effacer pour mettre en lumière la souffrance que ces personnes âgées ont traversée.

Quand elle partait travailler au début de la pandémie, alors que ses voisines accompagnaient son départ d’applaudissements pour lui donner du courage, Evelyne pensait à ses résident·es et au personnel soignant des hôpitaux. "Ça faisait chaud au cœur d’avoir le soutien de mes voisines, mais je ne me suis jamais considérée comme étant sur la première ligne. Pour moi, il y en avait une autre, plus importante. Mais c’est peut-être dans mon caractère", sourit-elle.


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"Tout s'est arrêté"

"Qu'une pandémie arrive ou autre chose, nous devions être là. Les résident·es avaient besoin de nous. Ils et elles ont été privés de toutes leurs sensations, de toutes leurs relations avec l’extérieur et leur famille. Ces personnes âgées nous font confiance. Elles étaient contentes de nous voir revenir chaque jour. Même si on était déguisé·es avec nos masques, nos tabliers et nos charlottes sur la tête. Nous étions leur réconfort".

"Je ne sais pas si cette crise a été plus dure pour le personnel ou les résident·es ", songe la kiné. Coupé·es de tout contact du jour au lendemain, le changement a été rude pour les personnes habitant en maisons de repos. "Les personnes âgées ont leurs petites habitudes, leurs visites. Elles sont stimulées à manger quand elles dînent toutes ensemble au restaurant. Et tout d’un coup, tout s’est arrêté". Evelyne se souvient de la peine qu’elle avait eu à devoir annuler une fête de famille organisée à la maison de retraite aux premiers jours de la crise. Les résident·es ne comprenaient pas ce qu’il se passait "Il fallait toujours leur expliquer et leur réexpliquer. C’est très lourd".


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À la charge de boulot physique, s’ajoute le travail psychologique, moral. Pour compenser le mal de contacts familiaux, le personnel introduit la tablette. Mais les personnes âgées ne sont pas habituées à ces modes de communication et sont assez réticentes. "On a dû remplacer leur famille. On est toujours un peu leur deuxième famille, car on les côtoie quotidiennement pendant des mois, des années pour certain·es. Mais là, avec le Covid, on a vraiment remplacé leur famille".

Un visage sans sourire

La pandémie isole les résident·es et sous les masques, les sourires disparaissent. "Certain·es n’entendent plus bien, beaucoup lisent sur les lèvres. Ne plus voir nos bouches était difficile pour elles et eux. Ne plus percevoir nos sourires, ne plus distinguer nos mimiques. C’était très dur", se souvient Evelyne.

Quand un·e résident·e était en isolement complet, le personnel soignant tentait de compenser en se permettant plus de proximité. "Nous étions emballé·es dans des protections des pieds à la tête. Alors, comme on était protégé·es, pour eux comme pour nous, on se permettait un peu de contact. Mais c’était une période horrible. Horrible". Evelyne frémit en y repensant.

On a dû remplacer leur famille. On est toujours un peu leur deuxième famille, car on les côtoie quotidiennement pendant des mois, des années pour certain·es

Elle a vu leur souffrance, en a été témoin. Avec ses visites quotidiennes, elle a tissé des liens forts avec les résident·es. Elle est parfois leur seule visite de la journée, donc ils et elles l’attendent. Elle est devenue leur confidente. "C’est très difficile. Mais j’adore mon métier. Je ne voudrais pas le quitter. Cette relation de confiance qui se crée, c’est chouette !". Elle rit doucement, et dans son rire perce une pointe d’émotion.

Gorge et coudes serrés

La deuxième vague a entraîné dans la maison de retraite d’Evelyne une vague de décès. Rapide, inattendue et douloureuse. "On a perdu une dizaine de résident·es en deux semaines. Tous les matins, quand on arrivait au boulot et qu’on demandait comment s’était passée la nuit, on avait la hantise de s’entendre dire qu’une autre personne était partie. On les connaît depuis plusieurs mois, parfois même des années. On vit avec eux. C’est dur de les voir partir, parfois très vite, en une nuit. On se sent impuissant·es".

Dès que j’entends quelqu’un tousser, on craint une nouvelle vague et on prie pour que ce soit une fausse alerte. On est toujours sur le qui-vive

Ne pas avoir de temps ou d’espace pour faire son deuil rend les décès d’autant plus pénibles. Les réunions entre le personnel pour parler de la fin de vie des résident·es sont annulées, faute de temps et par respect des nécessités de limitations de contact. Alors quand Evelyne rentre chez elle le soir, elle téléphone à ses collègues. Elle se décharge. "On avait besoin de parler. C’était si froid comme ambiance. Avec mes collègues, on se connaît depuis très longtemps. On a vécu beaucoup de choses dans cette maison de repos donc on est très soudé·es".

C’est cette entente qui les a aidé·es à traverser cette période. Avec tous les chamboulements de logistique, tout le monde a dû mettre la main à la pâte et faire bien plus que ses tâches attitrées. "On s’est tous·tes donné la main, et on s’est dit allez, on y va. On ne regarde plus qui est qui, on s’entraide et on fait tout pour que les résident·es soient au centre de la maison et vivent le mieux possible", raconte Evelyne, dont la voix se renforce en évoquant ces souvenirs. "C’est important pour les résident·es aussi. Il ne faut pas oublier que cette maison, c’est sa dernière demeure. Tout ce qu’ils et elles demandent, c’est d’avoir une fin de vie paisible, entouré·es d’un personnel attaché et attachant".

Au début de la crise, le manque de masque est criant et l’unique proposition de la direction est que le personnel confectionne lui-même ces précieux masques. En dehors des heures de travail, évidemment. "Nous n’avons pas été assez soutenu·es par la direction. Pour elle, c’était normal le travail qu’on accomplissait. On n’a pas vraiment reçu de marques de reconnaissance", soupire Evelyne. "Les familles en revanche nous ont remercié d’avoir été aux côtés de leurs parents, de les avoir entouré·es et accompagné·es pendant cette période compliquée". Cette gratitude réchauffe le cœur d’Evelyne. Plus importants que n'importe quelle prime ou compensation, ces remerciements reconnaissent l'importance de son travail et l’emplissent de bonheur.


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Un nouveau normal

Cette cohésion d’équipe qui les a aidé·es à tenir le coup commence doucement à s’effriter aujourd’hui. "Les deux maisons de repos vont fusionner prochainement. Certain·es vont être repris·es, mais d’autres vont rester sur le carreau. C’est dur car du coup, on se tire un peu dans les pattes, même si on reste solidaires contre le Covid".

En attendant de recevoir ce qu’elle espère sera une bonne nouvelle, Evelyne souhaite plus que tout le retour à la normale. "J’ai hâte que ce satané virus ne soit plus qu’un lointain souvenir. Qu’on retrouve nos habitudes, que la vie reprenne. Mais ce qui était normal nous semble tellement loin aujourd’hui, qu’on se demande si on ne va pas devoir réinventer un nouveau normal".


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Si doucement, avec les vaccinations qui avancent dans les maisons de retraite, la vie revient, la peur elle, est toujours présente. "Dès que j’entends quelqu’un tousser, on craint une nouvelle vague et on prie pour que ce soit une fausse alerte. On est toujours sur le qui-vive. Cette pandémie n’est malheureusement pas encore derrière nous".


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Cet article a été écrit dans le cadre d'un stage au sein de la rédaction des Grenades.

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