Euro 2020 : une augmentation de violences envers les femmes ?

Y aurait-il un lien entre célébration footballistique et augmentation des violences conjugales ? La parlementaire bruxelloise Latifa Aït-Baala (MR) s’interroge à ce sujet depuis début juin, au moment où elle a posé plusieurs questions parlementaires en ce sens.

Nous vivons dans une société où les rapports sociaux entre les genres sont inégalitaires, hiérarchisés. Ces violences sont quotidiennes et pas uniquement lors des matchs de football. Néanmoins, dans ce contexte, il est important de savoir si l’Euro 2020 n’entraine pas des violences envers les femmes, plus particulièrement en connaissant les liens entre football et surconsommation d’alcool”, explique-t-elle.


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“Les femmes sont de toute façon perdantes”

Il n’existe pas de chiffres pour la Belgique mais d’autres pays ont mené l’enquête. Une étude de l'Université de Lancaster en Angleterre a, par exemple, mis en avant une hausse du nombre de cas de violences conjugales lors des défaites de l'équipe nationale en Coupe du monde. S'appuyant sur les matchs des éditions de 2002, 2006 et 2010 au cours desquels l'Angleterre a perdu, l’étude démontre que ces violences domestiques augmenteraient de 38% en Angleterre et au Pays de Galles après une défaite.

En cas de victoire de l’équipe britannique, les chercheurs ont aussi noté une augmentation de 26% des violences domestiques. “Les femmes sont de toute façon perdantes, mais elles perdent encore plus quand leur équipe nationale perd”, commente Latifa Aït-Baala.


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Une augmentation que l’on constate lors d’autres grands événements sportifs. Aux Etats-Unis notamment, une étude des matchs de la National Football League rapporte que les défaites inattendues (lorsque les équipes qui jouent à domicile perdent avec plusieurs points d'écart), seraient à l'origine d'une augmentation de 10% du taux de violence par des hommes contre leurs femmes ou petites amies.

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) reconnait “l’usage nocif d’alcool” comme l'un des facteurs de la violence au sein des couples et de la violence sexuelle. “Il y a eu des spots publicitaires pour avertir sur les dangers de l’alcool au volant, tournés et diffusés pour l’Euro 2020. On sait donc qu’il y a une augmentation de consommation d’alcool et que c’est dangereux pour la santé publique. Il n’y a rien eu, par contre, pour prévenir des violences faites aux femmes et aux enfants, c’est encore un impensé. Si on est dangereux au volant, on est aussi potentiellement dangereux dans le cadre familial ou envers d’autres femmes que l’on croise en rue. Il n’y a pas que les violences dans l’espace privé, les femmes peuvent aussi être plus harcelées dans l’espace public, les matchs se finissent tard le soir... Ces violences ne sont pas prises en considération”, affirme la parlementaire. “L’alcool rapporte de l’argent, via des accises. On n’a peut-être pas envie de trop titiller les producteurs d’alcool. Regardez le nom de notre championnat belge : Jupiler Pro League !” 

Lorsque l'équipe de France a remporté la Coupe du Monde en 2018, de nombreuses femmes ont témoigné avoir subi des violences de la part des hommes dans l'espace public. Une femme explique : "Un mec m'a prise par la taille et m'a touché les fesses". "Au prochain but, elle est pour moi", a également dit l'homme qui l'a agressée. 

Sensibilisation et information

Latifa Aït-Baala propose de s’inspirer d’autres pays : “Il faudrait des campagnes de sensibilisation avant les matchs. D’autres pays informent clairement sur ces violences. Aux Pays-Bas, il y a eu une campagne avec comme slogan ‘Si les Oranges (surnom de l’équipe de football néerlandaise, ndlr) perdent, Papa me bat’, car il y a aussi des violences sur les enfants. Cela a entrainé une diminution des violences.”

Il y a eu des spots publicitaires pour avertir sur les dangers de l’alcool au volant, tournés et diffusés pour l’Euro 2020. Il n’y a rien eu, par contre, pour prévenir des violences faites aux femmes et aux enfants, c’est encore un impensé

En Angleterre, une campagne avait repris le même slogan en 2018 pour alerter sur ces violences : "Si l'Angleterre est battue, elle le sera aussi”, accompagné d'un visage féminin. “Les joueurs posent un genou à terre pour Black Lives Matter, contre le racisme, et c’est très bien, mais il faut aussi lutter contre le sexisme”, conclut Latifa Aït-Baala.

Jean-Louis Simoens travaille au Collectif contre les Violences Familiales et l'Exclusion, basé à Liège, et est l’un des responsables de la ligne Ecoute Violences Conjugales (0800 30 030). A-t-il constaté une augmentation des appels depuis le début de l’Euro ? “Non, ce n’est pas ce qui remonte de la part des personnes qui répondent aux appels, ce ne sont pas des choses que les femmes nous disent. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de lien. Au final, c’est quelque chose dont on parle peu. Si ce n’est pas nommé clairement, les victimes ne peuvent pas mettre des mots dessus”, analyse-t-il.

Entre-soi masculin

Différents éléments peuvent nous amener à penser qu’il y a bien un lien entre l’Euro et les violences et les pressions faites aux femmes. Je pense notamment aux salons de prostitution ouverts le long des stades lors des Coupes du Monde de football. Cela en dit déjà long sur la vision des rapports entre les femmes et les hommes véhiculés par ces événements”, continue Jean-Louis Simoens.

Un autre élément, c’est l’entre-soi masculin. Ces grandes compétitions rassemblent les hommes entre eux, avec souvent de l’alcool. Il peut y avoir des propos sexistes qui s’expriment très librement et les hommes peuvent se sentir renforcés dans certaines attitudes viriles. Quand il y a des inégalités et qu’on rassemble les personnes en position de domination, on peut renforcer les violences de ce groupe-là.

Si une ministre ou une association imagine une campagne de sensibilisation, le défi, ce sera de ne pas être stigmatisant. Sinon, le message de la campagne sera d’office rejeté et ne jouera pas son rôle. Il faut un message qui s’adresse aux hommes”, explique-t-il.

Ces grandes compétitions rassemblent les hommes entre eux, avec souvent de l’alcool. Il peut y avoir des propos sexistes qui s’expriment très librement et les hommes peuvent se sentir renforcés dans certaines attitudes viriles

S’adresser aux hommes

Pour s’adresser aux hommes, la Ville de Liège a déjà imaginé des actions lors d’événements sportifs, dans le cadre de la campagne Ruban Blanc contre les violences faites aux femmes qui a lieu depuis 20 ans dans différents endroits de la Ville. “Les événements sportifs, ce sont des moments qui génèrent du monde, avec un public majoritairement masculin”, souligne Sarah Debouny, cheffe de projet dans le service prévention des violences à la Ville de Liège.

C'est donc un bon endroit pour sensibiliser sur les violences, sur les effets de l’alcool et de la frustration quand son équipe perd. Ce sont des hommes qui s’adressent aux autres hommes. Le Standard de Liège a été très réceptif à cette campagne mais aussi des plus petits clubs comme le RFC Liège. On a aussi mené une grande campagne de prévention avec l’appui de joueurs de l’équipe nationale comme Eden Hazard, Axel Witsel et Nacer Chadli. Ce sont eux qui véhiculent le message de non-violence. La notoriété, c’est un point d’ancrage pour faire passer un message.”


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Outre le football, on a travaillé l’année passée avec le milieu du hockey sur glace. Les Bulldogs étaient nos parrains mais le covid a mis un frein à cette action-là. A la Ville de Liège, on essaie de travailler aussi bien auprès des sportifs professionnels que des amateurs, pour véhiculer ce message de respect des femmes, en tant que sportives, en tant que public dans les stades, mais aussi plus généralement un message de lutte contre les violences faites aux femmes”, poursuit-elle.

Seul regret pour Sarah Debouny : le manque d’une grande campagne nationale à ce sujet. “Nous avons contacté la Fédération internationale de football pour mener des actions conjointes. Cela a été mis en attente à cause du covid mais je sais que certains joueurs sont demandeurs !”.

Le numéro gratuit pour les victimes de violences conjugales est le 0800 30 030. C’est une ligne d’écoute qui peut donner des conseils adaptés à chaque situation. Pour celles qui ne peuvent pas appeler, un chat est accessible sur le site www.ecouteviolencesconjugales.be. En cas d’urgence, composez le 112.

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JT du 19/01/2021

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