Entre intimité et sociologie: réflexions autour des journaux de confinement

Entre intimité et sociologie: réflexions autour des journaux de confinement
Entre intimité et sociologie: réflexions autour des journaux de confinement - © Getty Images

On a vu fleurir, depuis le début du confinement, des journaux intimes ou plutôt "extimes" pour témoigner du quotidien confiné des citoyen.nes. Ces journaux de l’ordinaire prennent la forme de posts (écrits, photos, vidéos) ou se veulent des expériences plus littéraires, en fonction du statut des auteurs et des autrices. Les écrivaines Leila Slimani et Marie Darrieussecq se sont vues critiquer et insulter copieusement pour avoir commencé à relater leurs journées de "bourgeoises angoissées" et confinées dans des maisons spacieuses et confortables, loin de l’épidémie urbaine.

Journal de voyage, journal clandestin, journal de guerre, journal de deuil, blogue, journal extime… petites réflexions autour de ces pratiques de l’écriture de soi dans ses rapports avec le monde et les questions de genre… à l’ère de la pandémie.

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Journal de jeune fille : une écriture du contrôle de soi ?

Selon Michel Braud, le journal intime se définit comme: "l’évocation journalière ou intermittente d’événements extérieurs, d’actions, de réflexions ou de sentiments personnels et souvent intimes, donnés comme réels et présentant une trame de l’existence du diariste ". Lorsque nous écrivons un journal intime (de intus : en dedans), nous sommes en effet des "diaristes" (anglicisme issu de diary : journal intime) : il s’agit, sans prétention littéraire particulière, de façon plus ou moins secrète, de narrer l’ordinaire, le déroulé des jours, sur une plus ou moins longue période, et/ou à l’occasion d’un évènement social, politique, exceptionnel.

Un petit tour dans l’histoire de l’écriture des journaux intimes nous montre que celui-ci est une pratique culturelle féminine, des milieux plutôt aisés, et qui n’a pas eu son exact équivalent masculin. En 1993, le chercheur, spécialiste de l’autobiographie, Philippe Lejeune a publié Le moi des demoiselles à partir de 115 journaux de jeunes filles écrits en France au XIXe siècle. Par "jeune fille",  on entendait, à l’époque, les femmes non mariées de moins de 25 ans. En dehors de la correspondance, très prisée aussi pour le sexe féminin, les jeunes filles sont encouragées à rédiger des écrits réservés au départ au cercle intime. Mais ce journal intime ne l’était pas tant que ça : cette pratique était commandée par l’institution, l’école, les mères. Du coup, l’autocensure y est constante notamment à propos du corps (sauf s’il est malade). "Au bout du compte, c’est finalement davantage la forme d’un exercice de "contention, de contrôle de soi" que celle d’un espace d’expression libre que prend le journal" (Michelle Perrot et Georges Ribeill, à propos du journal intime de Caroline Brame). Le journal de voyage était aussi un exercice convenu, avec ses règles : Est-ce que je vais, comme toute bonne plume d’écrivailleuse, écrire mes "impressions de voyage" ? (Catherine Pozzi, retour d’Italie, octobre 1900).

Un petit tour dans l’histoire de l’écriture des journaux intimes nous montre que celui-ci est une pratique culturelle féminine, des milieux plutôt aisés, et qui n’a pas eu son exact équivalent masculin

Mémoires de garçons, journaux des filles ?

N’existe-t-il pas à la même période des journaux rédigés par des garçons ? Philippe Lejeune  les différencie : "Si tenir son journal lors de l’adolescence n’est pas une activité spécifique aux filles, celle-ci se rencontre néanmoins, au XIXe siècle comme au XXIe plus souvent chez elles que chez les garçons. Il est remarquable en outre que lorsque ces derniers s’y adonnent au XIXe siècle, ils y exercent une écriture plus autonome, libre d’éventuelles injonctions des éducateurs qui en ont la charge".  Et d’indiquer aussi : "Et ce n’est pas qu’aux siècles derniers, les garçons sont poussés à rédiger de la fiction, des BD mais au final "publient surtout des journaux d’hommes (80%) alors que ce sont majoritairement les femmes qui écrivent des journaux (65% , p. 96.)". Si l’on passe en revue en effet les journaux masculins, on voit que la plupart des auteurs s’y sont essayés, voire en ont fait une œuvre monumentale : citons, sans exhaustivité, Choses vues de Victor Hugo, Journal de Stendhal, les multiples déclinaisons du genre autobiographique par François Mauriac, La quête intermittente, journal de vieillesse d’Eugène Ionesco, Le passé défini, les huit tomes de Jean Cocteau, Le métier de vivre de César Pavese, Les journaliers de Marcel Jouhandeau, dont la rédaction s’étend de 1959 à 1974, Journal d’Edgar Morin (1962-2010)… La moisson est abondante. Et du côté des femmes ?

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Le journal personnel, une entreprise littéraire d’émancipation ?

Dans son célèbre essai Une chambre à soi, Virginia Woolf encourageait les artistes et écrivaines à "sortir de soi" pour atteindre l’universel et la légitimité dans le champ artistique. Et cette émancipation passe notamment par le dépassement de l’écriture d’un simple journal intime pour aborder des terrains plus fictionnels ou d’expériences littéraires inédites. Les autrices ne vont donc pas abandonner la dimension intime d’une pratique sociale ancienne mais lui donner aussi une légitimité littéraire : Colette déploiera les facettes stylistiques de l’écriture de soi, sous des avatars et des formes diverses, de la série des Claudine au Fanal bleu, en passant par son Journal à rebours. Anaïs Nin a publié ses carnets intimes, révélant à la fois sa sexualité et ses conceptions esthétiques et littéraires. Sylvia Plath (Journaux 1950-1962) oscille entre désarroi intérieur, critique du monde et poèmes sublimes. Simone de Beauvoir est une véritable mémorialiste de son temps, de ses célèbres Mémoires à Une mort très douce sur la fin de sa mère. Renaître. Journaux et carnets 1947-1963 de Susan Sontag est un autoportrait mené jusqu’au bout du cancer qui l’emportera. Le journal du dehors d’Annie Ernaux et les écritures diverses de soi qu’elle propose tout au long de son œuvre constituent une "autobiographie impersonnelle". Autant de figures marquantes issues de l’écriture renouvelée de l’intimité, dans ses liens avec le social et le politique :

Et je suis sûre maintenant qu'on se découvre soi-même davantage en se projetant dans le monde extérieur que dans l'introspection du journal intime - lequel, né il y a deux siècles, n'est pas forcément éternel. Ce sont les autres, anonymes côtoyés dans le métro, les salles d'attente, qui, par l'intérêt, la colère ou la honte dont ils nous traversent, réveillent notre mémoire et nous révèlent à nous-même (Annie Ernaux, Journal du dehors)

Le journal de confinement : pour et par tous et toutes ?

Les écrivain.es n’ont pas manqué le train des journaux de confinement (quand ils ne s’instituent pas en prophètes ou en moralistes) : après avoir essuyé les plâtres de façon extrêmement violente, Leila Slimani continue à chroniquer le temps du Covid-19 dans Le Monde, avec au fil des publications un décentrement de soi vers une appréhension sociologique (voir sa contribution du 29 mars sur le confinement des femmes). Animant depuis 2007 son blogue L’autofictif, Éric Chevillard l’infléchit en journal du confinement (Sine die), toujours dans les pages du même quotidien français.

L’une poursuit le travail pionnier des écrivaines pour articuler le soi, quel qu’il soit, aux bruits du monde; le second perpétue un certain esprit français, mélange d’ironie, de cynisme, de mélancolie, de goût pour la polémique. La première a reçu un torrent d’insultes pour avoir parlé du haut de son point de vue de bourgeoise privilégiée. Le second n’a me semble-t-il pas vraiment reçu de bannissement pour sa première chronique consacrée au voyage dans sa maison.

On ne sort plus, quel voyage ! Il y a justement chez moi un couloir que je me promets depuis toujours de longer jusqu’au bout. L’heure est venue de ces expériences. Un bidet encombre la salle de bains, je vais avoir le temps de m’initier à cette pratique ancienne et révolue, retrouver les gestes simples de nos pères. Grimper aux rideaux, avez-vous déjà vraiment essayé ? Et vous cogner la tête contre les murs ? Il y a tant à faire dans une maison.

Hélène Pierson avait pointé ce "sexisme du confinement", en comparant le traitement reçu par Leila Slimani à l’absence de réactions provoquées par un autre journal de confinement-sonore publié par l’écrivain et directeur du théâtre de la colline, Wajdi Mouawad. Le "romantisme de la claustra" est-il genré ? Ou bien le fait que les femmes diaristes du confinement ont donné immédiatement l’ouverture à leur intimité familiale, témoin d’inégalités, alors que les hommes se portaient davantage sur des errances poétiques et philosophiques, plus abstraites ?

Toute expérience humaine contient potentiellement les possibilités d’une mise en fiction, d’un détournement artistique, d’une lecture romanesque, en respectant ou non les convenances sociales. Comme il y eut abondance de journaux de guerre (qui feront l’objet d’une autre chronique), il y a abondance de journaliers et journalières du confinement parce que le numérique a fait de chacun.e, pour autant qu’il.elle puisse payer une connexion et posséder un outil technologique, un.e diariste. Poster des photos, son humeur du jour, ses coups de gueule, ses amours, ses enfants, ses promotions, ses déboires et ses deuils, le journal intime est devenu "extime". Sous cette apparente ouverture égalitaire des pratiques était déjà bien ancrés la foncière disparité et les inégalités entre les internautes. Même si la mise en scène de soi ("ma vie en mieux sur le net") est toujours possible. Mais pour mettre en scène sa vie, il faut au moins pouvoir la vivre dignement et avoir du temps. Le temps à raconter n’est pas le même pour ceux et celles réduit.es à l’oisiveté et ceux et celles qui se battent contre le virus sur le terrain.

Et qui n’ont pas le temps de tenir leur journal de non-confinement…

Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles.

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