En tête à tête avec Alice Coffin : "Les femmes veulent nourrir leur imaginaire avec les œuvres qu'elles ont choisies"

En tête à tête avec Alice Coffin :
3 images
En tête à tête avec Alice Coffin : - © Mathieu Neuprez

L’année passée, Les Grenades ont lancé "En tête à tête", une série de grands entretiens sous forme de podcasts avec des femmes politiques, sociologue, philosophe, historienne, ou autrice. Ils avaient pour objectif de comprendre la crise sanitaire que nous sommes en train de vivre.

A l’occasion du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, Les Grenades vous proposent un épisode spécial d'"En tête à tête" avec la journaliste française et militante lesbienne Alice Coffin, également autrice du livre "Le génie lesbien" qui bouscule les certitudes et rebat les cartes du fameux principe de neutralité, dans les rédactions notamment.

Enfant, je m’imaginais en garçon. J’ai depuis lors réalisé un rêve bien plus grand, je suis lesbienne. Faute de modèle auquel m’identifier, il m’a fallu beaucoup de temps pour le comprendre puis j’ai découvert une histoire et une culture que j’ai embrassées et dans lesquelles j’ai trouvé la force de bouleverser mon quotidien et le monde

Quelques passages de ce livre percutant ont été sortis de leur contexte et ont amorcé une vague de haine à l’égard de l’autrice. Cette phrase, par exemple, a fait couler beaucoup d’encre : "Il ne suffit pas de nous entraider, il faut à notre tour les éliminer de nos esprits, de nos images, de nos représentations. Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leur musique. Les productions des hommes sont le prolongement d’un système de domination, elles sont le système".


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


Libération des imaginaires

Cette phrase "s’inscrit dans un moment très important pour le féminisme actuellement et elle raconte ce moment-là, qui est un moment d’émancipation, de libération des esprits et des imaginaires, explique Alice Coffin dans le podcast. "Depuis quelques années, notamment avec Me Too et d’autres mouvements, les femmes veulent nourrir leur imaginaire avec les œuvres qu’elles ont choisies".

Il faut s’attaquer la sphère artistique car elle nous conditionne énormément

Selon la journaliste, il n’est d’ailleurs pas anodin que Me Too ait commencé avec le milieu du cinéma "car c’est l’industrie la plus productrice d’imposition des imaginaires dont il faut se libérer. Il faut s’attaquer la sphère artistique car elle nous conditionne énormément. J’ai apprécié beaucoup de lectures et de films d’hommes, avec le recul, je me suis posé des questions : quelles images ces œuvres ont-elles véhiculées sur l’amour et sur le couple où la femme existait en tant qu’objet ?"

C’est un milieu qui privilégie les hommes, analyse Alice Coffin. L’entreprise artistique, avec le concept du "génie", est une industrie qui favorise l’avènement de la pensée masculine. Et de citer Iris Brey qui a théorisé le regard féminin, ou "Female Gaze" au cinéma, c’est-à-dire une façon de filmer les femmes sans en faire des objets, de partager la singularité des expériences féminines avec tous les spectateurs, quel que soit leur genre, et de renouveler notre manière de désirer en regardant sans voyeurisme.


►►► A lire aussi : Au cinéma, le regard féminin est "révolutionnaire"


Des propos sexistes, aussi dans les rédactions

Dans les médias également, des voix se sont élevées, notamment récemment la journaliste Clémentine Sarlat, ex-présentatrice de l’émission sportive Stade 2 en France, qui avait dénoncé un harcèlement moral et des propos sexistes dans la rédaction. Pour Alice Coffin, il est toujours extrêmement dur et compliqué d’être une femme journaliste. Les agissements, les comportements, les remarques permanentes sur les choix des sujets. "Il y a une entreprise de sape qui décourage avec des réflexions comme "Ah, ah, tu vas encore faire ta féministe de service…". Tout cela est épuisant à vivre et c’est loin d’être réglé", observe-t-elle.

"Le principe de neutralité, c’est la subjectivité des dominants, souligne encore Alice Coffin. Un président de la république en France est toujours un homme blanc, hétéro et c’est la norme. A force de mettre uniquement ce genre de personne à la tête des institutions, ces personnes finissent justement par incarner l’institution, la norme, le neutre. Tout ce qui n’est pas un homme blanc devient un parti pris, un parti biaisé. C’est une démarche extrêmement pernicieuse, c’est vraiment assurer la prérogative d’un point de vue sur tous les autres".

Elle poursuit : "Il est clair qu’il n’y a pas de neutralité en soi, on arrive tous avec un point de vue mais l’essentiel est que, justement, il n’y en ait pas un qui domine tous les autres et qu’ils puissent tous s’exprimer, ce qui est loin d’être le cas pour l’instant". En Belgique, 65% des journalistes sont des hommes. Après 50 ans, les femmes désertent la profession. 13% seulement des expert.es interrogé.es dans la presse quotidienne sont des femmes.

Créer des liens

Tout lien entre femmes est un acte de trahison au régime patriarcal

"Le patriarcat est organisé de telle sorte que les liens entre femmes n’existent pas, c’est-à-dire en les ramenant notamment dans la sphère domestique, le foyer. Faire acte de groupe, tout ce qui vise à créer des liens, des facultés de regroupements entre femmes met un grain de sel dans le patriarcat. L’engagement à la sororité est puissant", dit Alice Coffin qui estime que la pandémie a un effet négatif sur l’engagement des féministes.

"Il y a eu un essoufflement très clair, un coup d’arrêt très brutal avec une aggravation de beaucoup de choses déjà présentes avant le confinement. Dans les oppressions, de manière générale, on a toujours intérêt à pouvoir en sortir et à pouvoir être dans la rue, en public. Et cela, évidemment, c’est compliqué comme situation. D’où l’importance du self care, de prendre soin de soi", conclut-elle.


►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici


En tête à tête avec Alice Coffin, un entretien mené par Safia Kessas avec les journalistes Mathieu Neuprez et Camille Wernaers, assistante de production : Lise Lamouche.

L’émission a été diffusée le dimanche 7 mars 2021, de 16h à 17h sur La Première-RTBF.

En tête à tête avec Alice Coffin - le podcast en entier


Les autres podcasts En tête à tête

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK