En France, Les Expertes donnent de la voix

En France, Les Expertes donnent de la voix
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C’est un chiffre qui résume l’invisibilisation de la parole des femmes dans les médias : jusqu’à 80%. C’est le temps de parole accordé aux hommes durant la crise sanitaire en France, selon un rapport publié le 9 septembre par la députée LREM Céline Calvez qui dénonce une sous-représentation des femmes dans la sphère médiatique entre mars et mai 2020.

"On peut parler de disparition [des femmes]. On est loin de l'égalité et il reste encore beaucoup de chemin à faire […] Pendant la crise, il y a eu un décrochage. Cette analyse a mis en lumière les rapports au pouvoir politique, économique, scientifique où la place des femmes n'est pas celle qu'elles méritent", a-t-elle expliqué sur Franceinfo.

La parole masculine a oscillé de 57% à 80%, selon les chaînes de télévision avec une meilleure présence des femmes expertes à la télévision publique et sur les chaines en continu.

Un autre rapport, celui d’Acrimed, a récemment montré que 81% des personnes invitées entre mars et avril 2020 dans les matinales radio françaises, soit plus de quatre invités sur cinq, étaient des hommes.

Cette "disparition" des expertes n’est pas uniquement liée à la crise sanitaire, elle est historique dans les médias.

Mais où sont les femmes ?

Pour donner une voix à l’expertise féminine, la députée française Céline Calvez préconise le soutien du site Les Expertes, un site qui a précisément lancé un appel à l’aide quelques semaines plus tôt. Les Grenades en ont parlé avec Julie Papon-Bagnès, formatrice et consultante spécialisée dans les questions de genre et de médias pour le groupe Egaé. Elle est l’une des gestionnaires des Expertes.

A l’origine, Les Expertes était un guide papier créé en 2012 par la journaliste Françoise Colombani et la diplomate et autrice Chékéba Hachemi. C’était une manière de répondre aux journalistes et éditorialistes qui disaient qu’ils ne trouvaient pas de femmes expertes quand on leur reprochait leur panel masculin”, rappelle-t-elle.

Nous pensons que les journalistes contribuent à freiner l’égalité professionnelle, car les passages dans les médias sont des accélérateurs de carrière pour les chercheurs et les chercheuses

En 2015, le projet est repris par le groupe Egaé et devient le site web que l’on connait aujourd’hui. Le groupe Egaé a été créé par les féministes françaises Caroline De Haas et Pauline Chabbert. Il donne des formations spécifiques aux entreprises sur l’égalité entre les femmes et les hommes et aide à l’intégration de cette égalité dans les plans d’action. Les formatrices travaillent également sur toutes les formes de violences faites aux femmes.

En passant sur internet, nous avons beaucoup augmenté le nombre de femmes inscrites. Les expertes peuvent s’y inscrire très facilement. Nous accréditons sur le site des journalistes mais aussi des personnes liées aux universités et qui organisent des tables rondes ou des conférences”, souligne Julie Papon-Bagnès.

L’argent, le nerf de la guerre

Le site, gratuit pour les utilisateurs et utilisatrices, était financé par France Télévision et Radio France. Cela n'est plus le cas. “Nous gérons le projet sur nos fonds propres et cela ne va pas être possible beaucoup plus longtemps. Nous sommes une toute petite entreprise et nous n’avons pas les fonds nécessaires pour continuer. On voudrait le pérenniser, et payer le salaire d’un.e équivalent temps-plein durant 3 ans. Cette personne pourrait aller à la recherche de nouvelles expertes, nous avons par exemple découvert durant la crise du coronavirus que nous n’avions pas de virologue ou d’expertes en crise sanitaire inscrites sur le site ! On voudrait aussi le moderniser parce qu’il date de 2015”, précise-t-elle.


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Elles estiment le coût de cette pérennisation à 70.000 euros. Le journal Le Monde, Mediapart et TV5MONDE ont notamment été démarchés. “On croise les doigts”, sourit-elle.

Une somme qui leur permettrait de cesser de “travailler avec des bouts de ficelles” sur ce projet qui a bien évolué depuis sa version papier originale. Chaque semaine, 4 profils d’expertes sont épinglés et mis en avant en fonction de l’actualité pour attirer l’intérêt des journalistes. “Pour l’instant, on prend 10 minutes par-ci, 15 minutes par-là sur notre travail quotidien pour le faire, pour vite écrire un tweet”.

Des formations aux médias sont également proposées aux femmes inscrites. “On leur apprend comment faire passer leur message, répondre aux questions pièges, etc. Il y a encore des questions d’auto-censure chez les femmes, le fait de ne pas se sentir légitime à parler de sujets sur lesquels elles travaillent pourtant !”.

La visibilité des femmes est un vrai enjeu pour la formatrice et n’est pas qu’une question de compétence, ce à quoi cette sous-représentation est encore trop souvent résumée. “Les passages dans les médias augmentent la visibilité des experts et expertes, ce qui leur permet d’être rappelé.es plus souvent. Comme les femmes ne sont pas visibles, on ne les appelle pas, tout simplement. Il y a aussi la question de la disponibilité si les femmes ont une famille. Quand les journalistes appellent, il faut parfois être disponible directement, le plus vite possible. C’est moins facile pour elles”, indique-t-elle.

Nous pensons aussi qu’il est important pour les journalistes de diversifier leurs sources. C’est un problème de toujours donner le même point de vue sur les faits de société. Le savoir est genré. Il est plus difficile pour les femmes de se projeter dans les métiers de la littérature ou du sport si elles ne voient pas d’autres femmes en parler. Enfin, nous pensons que les journalistes contribuent à freiner l’égalité professionnelle, car les passages dans les médias sont des accélérateurs de carrière pour les chercheurs et les chercheuses”, continue-t-elle. 

Nous pensons aussi qu’il est important pour les journalistes de diversifier leurs sources. C’est un problème de toujours donner le même point de vue sur les faits de société. Le savoir est genré

Au 80% de voix masculines portant une expertise sur certaines chaines de télévision françaises durant la crise, Les Expertes répondent avec d’autres chiffres : chaque mois, le site est désormais visité plus de 22.600 fois. 3954 femmes ont un profil sur le site. 5510 journalistes sont accrédité.es sur Les Expertes. Depuis la création du site, la proportion d’expertes dans les médias a augmenté de 60%. “Cela n’est pas dû qu’à nous toutes seules, évidemment mais on se rend compte que la visibilisation fonctionne”, se réjouit la formatrice. 

Responsabilité sociale des médias

En Belgique aussi, il reste du travail pour visibiliser l’expertise des femmes dans l’espace médiatique. Dans une enquête de 2019 portant sur la presse quotidienne, l’Association des Journalistes Professionnels (AJP) écrivait : “[…] les questions d’égalité et de diversité n’ont jamais été à ce point au centre des débats. Mais l’impact sur ceux et celles qui produisent l’information semble marginal. L’enjeu est important : il est de la responsabilité sociale des médias de représenter une image complète – à tout le moins non biaisée– des différentes catégories qui constituent notre société. […] Les femmes sont toujours largement sous-représentées dans la presse, gommées, voire même "asphyxiées", par une information sportive focalisée sur le sport masculin. […] Dans l’information hors pages sportives, la présence des femmes est en hausse – très modérée – mais elle reste loin d’être médiatiquement valorisante. Il est étonnant de ne constater aucune progression dans le rôle d’experte”.

En 2019, les femmes représentaient en moyenne 15,39% des intervenant.es dans l’information de la presse quotidienne. C’est l’info sportive qui plombe la moyenne : il y avait 6% de femmes dans les pages Sports des quotidiens. Dans le reste de l’actu, la présence des femmes était de 30%. L’une des initiatives de L’AJP pour soutenir les journalistes dans leurs recherches de diversification des sources a été la création du site Expertalia qui regroupe des femmes expertes et des hommes experts pour autant que ceux-ci soient issus de la diversité d’origines.

Face aux chiffres, l’AJP ne peut que s’interroger : “Si les responsables des rédactions ont marqué leur enthousiasme lors du lancement de cet outil, celui-ci tarde à marquer durablement ses effets dans les pages des journaux. Plusieurs centaines de journalistes utilisent pourtant Expertalia. Les routines professionnelles, le rythme de production de l’info et “l’entre soi” commode sont-ils les seules explications aux carences observées ?

 

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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