Éloge de la rupture pour la Saint-Valentin

Éloge de la rupture
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Une chronique de Sophie Mincke

Ah… la Saint-Valentin. Journée annuelle appartenant aux amoureux. Temps merveilleux de ceux et celles qui ne conjuguent plus que par nous, qui s’aiment un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Douces heures que celles du 14 février, moment tendresse où l’on célèbre l’autre, son autre, sa moitié, son presque tout.

Si les enthousiastes se presseront au-devant d’étalages tout de roses garnis, à l’affut d’une attention délicate ou d’un présent extravagant chargé d’en mettre plein la vue de l’être aimé, d’autres à l’inverse verront leurs poils se hérisser et s’offusqueront contre ce qu’ils considèreront être une manœuvre capitaliste à peine dissimulée.

Aujourd’hui, profitons de ce jour qui leur est dédié pour parler des couples et, plus particulièrement, de leur fin. Non pour jeter l’opprobre gratuitement, encore moins pour tuer l’ambiance " cœur cœur " qui flotte dans l’air cette semaine mais tout simplement parce qu’il est temps de réhabiliter la rupture. Comme la mort donne un sens à la vie, oserions-nous forcer le trait en postulant que la rupture donne une mesure à l’amour ?

La mal aimée

Pas de journée annuelle pour la célébrer, la rupture est manifestement considérée comme intrinsèquement négative chez beaucoup d’entre nous. Longtemps repoussée, on y cède à bout de force, presqu’à regret, alors même qu’elle peut être viscéralement salvatrice. Trop souvent envisagée comme un dernier recours, on s’y abandonne, on capitule tandis que la notion d’échec grésille à nos oreilles et s’agrippe à nos cœurs.

Pourtant parfois, rompre avec l’autre, c’est se réconcilier avec soi.

Une fois installé dans une relation, il est assez impressionnant de constater la résistance inouïe mise en œuvre pour persévérer, maintenir à la surface, parfois même à bout de bras, un amour qui sombre. Pour éviter la fin, on multiplie les compromis avec soi, on se nie. On s’oublie, non pas pour l’autre personne mais pour la relation en soi. Même lorsqu’elle s’alourdit, devient malsaine et toxique, une résistance s’installe tel un impératif : contrebalancer le déséquilibre. Dans nos sociétés, il faut sauver le couple, qu’importe ce que cela nous coûte. 

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À contre cœur, à contre corps

Au diable les dualités qui divisent l’âme et la chair. En amour, le corps sait toujours, et bien souvent, il est le premier à nous alerter. Les troubles du sommeil et de l’alimentation, le stress, la prise ou perte de poids, les problèmes de peau ne sont que trop de moyens qu’il utilise pour dire à notre esprit ce que lui a déjà compris.

Posons-nous et profitons de ce 14 février pour écouter cet allié trop souvent ignoré. Le corps, ce back-up incroyable qui ose nous dire ce que le cerveau enfouit inconsciemment. Lorsque l’on persévère dans une relation pour de mauvaises raisons, il ne peut que se créer un décalage intérieur. Une petite faille où s’engouffreront frustration et rancœur. Une petite faille qu’il est aisé d’ignorer pendant des mois entiers, parfois des années. Tout comme on ignore facilement les signaux du corps, jusqu’à ce qu’ils deviennent gigantesques et qu’ils explosent sous nos yeux. Lorsqu’on a pris 15 kilos sans les voir, quand on ne dort plus avant des heures alors qu’il suffisait de bailler deux fois, quand on répète son excéma, ses mycoses, son acné ; quand notre libido se fige, quand on perd patience, qu’on oublie de rire ou que tout est lourd.

Nos corps sont des amis intimes qui nous crient tout bas ce qui ne va pas

Libéré(e), délivré(e) ! (pardon)

Concevoir la rupture comme étant un échec en dit long sur notre vision du couple. Être bien en étant seul avec soi-même représente manifestement un problème au regard des normes sociales et sociétales actuelles. La peur de la solitude, du regard des autres, celle de l’échec, entre fréquemment en ligne de compte lorsque la relation bat de l’aile. Elles alourdissent le jugement, parasitent la réflexion et empêchent une prise de décision libre, sereine. Elles excluent d’envisager la rupture comme solution et la considèrent comme un malheur à esquiver absolument.

Il est plus que temps d’envoyer valser le modèle "disneyen" qui, depuis l’enfance, nous biberonne au rêve du prince charmant, à grands coups de "ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants". Si on en profite ici pour saluer l’utilisation du passé simple, tristement peu exploité dans nos vies, il faut par contre lâcher ce mythe totalement dépassé et cause de grandes souffrances.

Derrière lui, il ne se cache pas autre chose que les ficelles de la domination masculine qui place les femmes, dès leur plus jeune âge, dans des rôles n’ayant pour autre but que de servir la matrice patriarcale.

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Un premier réflexe –vital– pour en finir avec ces contes de fées, de princesses et de grenouilles, c’est de déconstruire la notion du délai parfait : l’éternité. L’éternité, c’est ce délai merveilleux de l’amour, celui qui le valide, lui donne une importance, une vérité. "Le véritable amour dure toujours" nous dit-on depuis qu’on a commencé à jouer à touche pipi dans les toilettes pendant les heures de récréation. C’est faux, c’est vrai. Ça dépend. La tâche est ardue, l’amour est multiple, il a une temporalité propre, extensible, impalpable qui échappe à la logique des prévisions et de la raison. C’est précisément ça qu’il faut dire aux petites filles et aux petits garçons ainsi qu’aux adultes d’aujourd’hui.

Les plus beaux amours peuvent finir sans que ça soit grave, ni dévalorisant

Rompre, c’est avoir aimé. C’est avoir vécu, pour un temps, une émotion avec un(e) autre. La rupture marque tout simplement un acquis d’expérience, une petite boussole intérieure, un cap qu’il faut suivre car il nous mène à nous-même. Si, dans un couple, on apprend sur l’autre et le nous, dans une séparation, il y a énormément de choses à découvrir sur soi, sur ses fêlures et sur ses forces. On sous-estime et, par conséquent, on sous-exploite cette puissance intérieure : notre capacité de résilience. Mettre fin à une relation amicale, familiale ou amoureuse qui ne nous comble pas ou plus, avec laquelle il n’y a plus d’équilibre et qui nous ronge, ce n’est jamais prendre le risque de se détruire, de faire un choix qui nous empêchera de nous relever. Au contraire.

La rupture peut être ce point paroxystique où l’on est à la fois au plus faible et fort de nous-même

Je doute donc je t’aime

Douter, de ce doute pur et presque cartésien, ne déforcera pas nos sentiments, il les questionnera, les malaxera pour jauger nos relations, nos amours et nos amitiés. Si elles sont saines et fortes, nous les rechoisirons toujours, si elles sont toxiques ou périmées, on pourra y être attentifs, les surveiller comme on surveille une mauvaise plaie.

Douter et observer nos liens avec les autres humains laisse de la place à notre cœur pour aimer sans se blesser. Pour aimer avec justesse, soi et l’autre, soi et les autres. Et si choisir de rompre, c’est une décision parfois douloureuse, les peurs ne peuvent jamais s’interposer.

Renoncer à quelqu’un qu’on a aimé, décider de s’éloigner de quelque chose qu’on a chéri, ce n’est pas une démarche guillerette que l’on choisit d’emprunter le cœur léger. Mais ce cœur, ce cœur lourd, plein de chagrin, il va se remettre. Parce qu’il se remet de tout, qu’il se "régénère comme la queue des lézards" comme dirait Clara Luciani dans sa chanson Sainte-Victoire.

Elle le dit à son amour perdu et ses mots feront inévitablement échos aux nôtres : "Tu m’as permis de comprendre que j’étais invincible, victorieuse quel que soit l’issue. Je suis armée jusqu’aux dents. Sous mon sein ? Une grenade".

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