Droits fondamentaux des personnes afrodescendantes : des expertes auditionnées au Parlement de la Cocof

Ce 25 mai, le parlement de la Cocof auditionnait trois premières expertes sur les questions de racisme et de sexisme. Cette série d'auditions est liée à la résolution sur les droits fondamentaux des personnes d’ascendance africaine en Europe, une résolution adoptée par le Parlement européen le 26 mars 2019.

Environ 15 millions de personnes d’origine africaine vivent en Europe aujourd’hui. Ces personnes sont confrontées à de la discrimination et à des stéréotypes négatifs profondément ancrés”, écrivait le Parlement européen au moment de l’adoption de la résolution. “Le Parlement exhorte l’Europe et les autorités nationales à développer des politiques antiracistes et à mettre un terme à la discrimination dans les domaines de l’éducation, du logement, de la santé, du droit pénal, de la participation politique et de la migration”. La résolution demande une attention accrue portée aux personnes d’origine africaine dans le budget européen.

La présidente de la séance était la parlementaire Magali Plovie (Ecolo) qui a ouvert les discussions se disant “très contente que cette série d’audition soient organisée sur un sujet aussi important”. “Travailler sur des recommandations qui feront avancer les droits fondamentaux des personnes afrodescendantes doit se mener de manière transversale, à tous les niveaux de pouvoirs”, estime-t-elle. Elle a ensuite donné la parole à l’anthropologue et chercheuse de l’UCL Jacinthe Mazzocchetti, qui travaille sur la question du racisme depuis 20 ans.


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Les effets de la colonialité

Jacinthe Mazzocchetti a expliqué aux parlementaires présent·es le principe de colonialité, c’est-à-dire le fait que les individus restent aujourd’hui encore directement influencés par des formes de pensées issues du colonialisme. “L’un des effets majeurs de la colonialité, c’est que l’on continue à hiérarchiser. Il n’y a pas de supérieur sans inférieur. Penser “l’autre” comme radicalement différent de soi permet de se construire soi-même. C’est pour ça que le racisme est un problème qui nous concerne tous et toutes et aussi les personnes blanches. Cela ne concerne pas qu’une seule partie de la société car cela affecte la manière dont nous vivons ensemble”, précise l’experte.

Selon elle, les causes des multiples discriminations que subissent les afrodescendant·es est à trouver dans ce mode de pensée, que l’on rencontre dans la société et dans les institutions. “C’est ce qu’on appelle le racisme structurel dont les conséquences sont visibles partout : dans les discriminations à l’embauche, dans les inégalités de l’accès au logement, dans le domaine de la justice mais aussi à l’école. Et c’est pire si on croise le racisme avec le genre, si on est une femme afrodescendante. A cela s’ajoute le racisme ordinaire : les insultes, les regards en coin, le harcèlement. On ne peut pas lutter contre le racisme en prenant des mesures uniquement contre ces actes individuels. Il faut aussi lutter contre le racisme structurel pour arriver à une société où l’égalité est pleine et entière et pas uniquement à un discours sur l’égalité, teinté de méritocratie avec des injonctions à s’intégrer sans que les conditions soient réellement présentes pour le faire”. 


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Plongée dans l’Histoire

Jacinthe Mazzocchetti estime que l’on ne peut pas se priver de plonger dans l’Histoire pour comprendre les violences actuelles. “Il faut prendre conscience que l’Europe et le continent africain partagent une histoire commune. Celle de la traite transatlantique des esclaves et puis de la colonisation. La Belgique y a participé. Cela reste dans notre mémoire collective, qui se transmet. Il y a des traces et des effets du passé sur notre présent. Il faudrait reconnaitre la contribution des personnes afrodescendantes à la construction de notre société. C’est ça qui nous permettra d’avancer ensemble, c’est donc tout l’inverse des accusations de communautarisme”.

Il faut aussi lutter contre le racisme structurel pour arriver à une société où l’égalité est pleine et entière

La résolution du Parlement européen invite d’ailleurs “les institutions et pays de l’UE à suivre l’exemple des États membres ayant déjà pris des mesures pour compenser les injustices et crimes contre l’humanité commis dans le passé.” “Ces crimes historiques, perpétrés au nom du colonialisme européen, ont toujours aujourd’hui un impact négatif sur les personnes d’origine africaine”, affirment les député·es qui proposent de procéder à des réparations telles que la présentation d’excuses publiques et la restitution des objets volés à leur pays d’origine. Le Parlement appelle aussi les pays de l’UE à déclassifier leurs archives coloniales et à présenter une perspective globale sur le colonialisme et l’esclavage dans leurs programmes scolaires.

C’est également l’avis de Jacinthe Mazzocchetti : “Il y a un lien entre les représentations, les discours et les pratiques. Si on ne représente les pays africains que comme des pays pauvres, violents ou exotiques, cela a des effets concrets. Pour prendre conscience qu’il s’agit d’un mode de pensée hérité et ne pas le reproduire, il est indispensable d’analyser les représentations et les discours. Cela peut passer par les médias et l’éducation. Il faut s’attaquer aux causes de la transmission de cet imaginaire raciste, notamment par la production de contenu académique qui traite du racisme et qui pourrait être utilisé dans l’enseignement primaire, secondaire et supérieur, surtout dans les études de sciences politiques ou sociales. Il faudrait décoloniser les institutions publiques comme l’école, les musées, l’espace public, et cela en écoutant les personnes concernées qui sont les principales expertes sur le sujet et que l’on retrouve mobilisées partout et aussi sur les questions d’écologie, de capitalisme et de féminisme.”

Changer les représentations

Safia Kessas a ensuite expliqué son travail au sein de la RTBF. Journaliste, réalisatrice et créatrice des Grenades, elle est également responsable diversité et égalité au sein de la RTBF. “Cela signifie que nous travaillons avec toutes les équipes qui produisent du contenu pour améliorer la représenter de tous les groupes sociaux de la société”, souligne-t-elle. Une tâche ardue compte tenu des chiffres des derniers baromètres : les derniers chiffres du baromètre radio du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) indiquent 12% de personnes issues de la diversité à l’antenne. Le baromètre concernant la télévision indiquait quant à lui 14% de personnes issues de la diversité en 2017. Ces intervenant·es se retrouvent essentiellement dans les sujets sports ou consacrés à l’actualité internationale. Si on croise ces données avec celles du genre, on se rend compte que les femmes afrodescendantes sont presque invisibles à l’écran et sur les ondes.

Les personnes excluent du débat médiatique le sont aussi du débat démocratique

Derrière les murs des rédactions, le portrait-type du journaliste reste encore trop homogène : c’est un homme de 45 ans dont la langue maternelle est le français, dont les parents sont belges et issu·es des classes moyennes ou supérieures. C’est dans ce contexte que l’animatrice de Cécile Djunga a été cyberharcelée et a décidé de porter plainte. Cette procédure a mené à la condamnation d’un des cyberharceleurs. Les femmes racisées ont plus de risques d’être cyberharcelées sur Twitter, selon Amnesty International.

Le traitement médiatique des personnes afrodescendantes dans les médias est encore traversé par des images réductrices. A la RTBF, nous avons choisi de travailler à partir de la psychologie sociale et nous formons les journalistes sur la question des biais inconscients, des stéréotypes. On le sait : dans nos cerveaux, nous classons, nous hiérarchisations les individus. Cela a un impact concret”. S’en rendre compte est une première étape pour modifier le traitement médiatique. “Nous pensons aussi qu’il faut utiliser les bons mots, et ne pas hésiter à interroger les expert·es de la société civile. Nous avons une responsabilité sociale puisque notre parole est publique”, continue la journaliste qui conclut : “Les personnes excluent du débat médiatique le sont aussi du débat démocratique. MeToo et Black Lives Matter ont été des catalyseurs, la société bouge. Il faut raconter correctement cette société et représenter chacun·e de manière digne et respectueuse”.

Des difficultés spécifiques pour les femmes afrodescendantes

La politologue Louise Ngandu a été la dernière intervenante de cette première série d’audition. Elle est également présidente de l’association Aire de Femmes. “Trop souvent, dans les discours médiatiques et politiques, les femmes afrodescendantes sont considérées comme un bloc homogène. Elles vivent pourtant des difficultés spécifiques et différentes selon qu’elles soient jeunes filles, femmes actives professionnellement ou du troisième âge”, a-t-elle commencé, continuant : “En Afrique, on dit qu’on ne connaitra la véritable histoire du lion que lorsque les lions écriront leur propre histoire. Sinon, elle sera toujours écrite du point de vue du chasseur”.

Ces femmes se situent à l’intersection de plusieurs discriminations. “Elles vivent donc une discrimination qui leur est propre et elles subissent les nombreux clichés véhiculés par les médias, souvent de manière inconscient car cela est présent dans l’inconscient collectif. Il y a des étiquettes qui leur sont attribuées comme le fait que les femmes africaines sont corvéables ou incompétentes. Il y a aussi une sexualisation de leur corps. Cela a des effets comme la discrimination à l’embauche. Il y a aussi les agressions verbales, physiques et sexuelles”, précise Louise Ngandu.


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Selon l’experte, ce sont autant de discriminations qui entrainent des conséquences à long terme pour les femmes concernées, notamment psychologiques. “Et elles sont absentes des chiffres et des statistiques des institutions. On va par exemple apprendre qu’il y a eu 200 plaintes pour racisme auprès d’Unia. Mais combien de femmes afrodescendantes là dedans ? On ne le sait pas. C’est pareil quand on parle de la vulnérabilité des familles monoparentales. Il y a des femmes afrodescendantes dans le cas qui sont invisibilisées par cette expression, imaginez si vous êtes une femme afrodescendante, que vous êtes mère et que vous élevez seul vos enfants. Vous êtes encore plus vulnérable”, déplore-t-elle.

Il y a des étiquettes qui leur sont attribuées comme le fait que les femmes africaines sont corvéables ou incompétentes. Il y a aussi une sexualisation de leur corps

Autre exemple : l’expression “personnel de santé”, fort utilisée dans les médias durant la crise sanitaire. “Il y a beaucoup de femmes et beaucoup de femmes afrodescendantes dans ces métiers. Cela n’a pas été visibilisé. Quand j’entends que “le personnel de santé est épuisé par la crise”, il y a toute une réalité qui est passée sous silence !"


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Louise Ngandu propose d’impulser un travail de déconstruction transversal dans tous les domaines de compétences de la Cocof, avec la participation active des principales personnes intéressées. Outre des statistiques plus précises qui permettent de mieux comprendre la situation sur le terrain et la création d’une base de données des expert·es afrodescendant·es, elle demande aussi la création d’un espace socioculturel africain qui serait un lieu de référence et d’expression, ainsi que le renforcement des associations de la société civile qui travaillent sur ces questions.

La prochaine série d’audition sera consacrée à la santé. Des expert·es seront entendu·es au Parlement de la Cocof jusqu'à la fin juin.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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