"Dickpic" ou "cyberflashing": ce que disent la loi, les chiffres et la science

"Dickpic" ou "cyberflashing": ce que disent la loi, les chiffres et la science
"Dickpic" ou "cyberflashing": ce que disent la loi, les chiffres et la science - © Getty Images/Westend61

Autant il est abhorré, le type qui ouvre grand son imper dans la rue pour montrer au public son service trois-pièces, autant le gars qui impose la photo de son pénis en érection (dickpic), à la vue d’une inconnue qui n’a rien demandé, dans l’intimité d’une messagerie électronique ou téléphonique, est volontiers gratifié d’une indulgence bon enfant, par la société et par la loi, alors qu’il peut susciter un état de sidération, de choc, un sentiment pénible d’agression sexuelle.

Pourquoi ce grand écart social entre "la vie réelle" et le "virtuel" ? La question mérite réflexion, alors qu’une dizaine de femmes journalistes belges ont reçu, ces derniers jours, des sollicitations sexuelles explicites et des "dickpics" ("photos de pénis") non sollicitées. Tour d’horizon du "cyberflashing" (cyber-exhibitionnisme) en 5 questions.

1) Est-ce légal ?

En Belgique, il n’existe aucune jurisprudence en la matière. Aujourd’hui, le "cyberflashing" ne constitue pas, en soi, un délit. Néanmoins, le fait d’envoyer une image "afin d’importuner son correspondant" tombe sous le coup de l’article 145 bis de la loi du 13 juin 2005 relative aux communications électroniques.

Ainsi, si une personne reçoit une image d’un pénis en érection, il lui faudra apporter la preuve que l’auteur de l’envoi souhaitait lui nuire afin que la chose soit considérée comme une infraction. Peine encourue ? Quinze jours à deux ans d’emprisonnement et une amende de 20 à 300 €.

L’exhibitionnisme ne peut pas être pris en compte comme base légale, car le fait de se montrer nu, même dans une attitude obscène, ne suffit pas à caractériser un délit, précise, par ailleurs, Olivia Nederlandt, chercheuse post-doctorante FNRS à l’Université Saint-Louis, à Bruxelles. Dès lors, que peut-on faire, quand on reçoit une dickpic ? Concrètement, pas grand-chose…


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2) Faut-il ou non légiférer ?

La question divise les féministes. Un courant voudrait que le cyberflashing soit, comme c’est le cas au Texas, depuis 2019, caractérisé au niveau pénal et considéré comme un délit. Ainsi, pour la sociologue Illana Weizman, fondatrice du collectif israélien contre les violences faites aux femmes, HaStickeriot, "C’est très important que l’on légifère en la matière. Ne pas légiférer, c’est sous-entendre que ce n’est pas si grave, alors que c’est une réelle agression sexuelle".

On est dans un rapport de pouvoir où l’homme décide seul qu’il peut imposer la vision de son sexe à une femme qui n’a rien demandé

Du côté de la pénaliste féministe Olivia Nederlandt (ex-membre du collectif féministe belge Fem&Law qui milite pour le droit des femmes), la voie légale n’est pas forcément la voie à suivre. Elle estime que le système en lui-même est sexiste et que tout est fait pour que la responsabilité de l’auteur soit minimisée. "Evidemment, on pourrait légiférer et espérer très fort que le Parquet général décide d’en faire une priorité", explique-t-elle. "Mais on vit dans un monde sexiste. Les femmes sont maltraitées par la justice et je pense qu’il vaudrait mieux être plus stratégique et prévoir des solutions civiles, notamment en matière d’éducation".


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L’idée du cyber-flashing est d’envoyer des messages afin de créer une sensation de mal-être, chez le receveur. On n’est pas dans l’érotique, dans le sens où cela n’entre pas dans les scénarios de la séduction

Alain Giami, directeur de recherche à l’INSERM

3) Qui reçoit des "dickpics" ?

Combien et qui sont-elles, les femmes qui reçoivent des "dickpics" ? S’il suffit d’ouvrir Twitter pour que des milliers de mentions de femmes outragées, choquées et dégoûtées vous sautent à la figure, pour l’heure, les études statistiques sur la question émanent principalement des Etats-Unis ou du Royaume-Uni.

En Belgique, en Suisse, ou en France, on ne fait pas le distinguo entre des photos à connotation sexuelle envoyées avec et sans consentement. Une étude publiée en 2018, réalisée sur 2121 femmes britanniques, âgées de 18 à 36 ans, réalisée par la société internationale d’étude de marché Yougov, affirme que 53% des femmes britanniques âgées de 18 à 24 ans et 36% des femmes âgées de 31 à 36 ans ont reçu ce genre d’image non sollicitée.

4) Le cyberflashing est-il une agression sexuelle ?

"Si on envoie une photo de son sexe à une inconnue, c’est une agression", estime le sociologue Alain Giami, directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), "Le "cyber-flashing" est un mot nouveau qui désigne quelque chose d’ancien : l’exhibitionnisme. Or par définition, l’exhibitionnisme n’est pas basé sur le consentement. L’idée du cyber-flashing est d’envoyer des messages afin de créer une sensation de mal-être, chez le receveur". On n’est pas dans l’érotique, dans le sens où cela n’entre pas dans les scénarios de la séduction, sauf si vous allez sur un site "fait pour". Il s’agit d’une rupture dans les règles de la communication".

Et le chercheur d’insister : "Il y a la volonté de nuire. Ça apporte du plaisir à l’envoyeur. Les répercussions psychologiques doivent être considérées. Il arrive qu’un tel événement "vous bouffe la vie" : "vous ne dormez plus, vous ne travaillez plus, vous êtes malheureux…".

Près de la moitié des hommes interrogés (43%) espéraient susciter, chez la femme qui recevait l’image non sollicitée d’un pénis, le choc émotionnel (17%), la peur (15%) ou le dégoût (11%)

Etude parue dans The Journal of sex research, volume 57, 2019.

Même opinion pour la sociologue féministe, spécialiste des réseaux sociaux, Illana Weizman : "Depuis que je suis sur les réseaux, je pense que j’ai bien dû recevoir au moins 100 dickpics de gens complètement anonymes ", confie-t-elle.

"Quand je reçois une photo comme ça, que je sois chez moi ou dehors, j’ai un temps de sidération. Ce n’est pas parce que c’est une photo et c’est pas une personne qui va montrer son sexe en face (un exhibitionniste en face de soi) que ce n’est pas choquant. Ce n’est pas du tout une blague ! Et moi, je suis une adulte ! […] J’imagine que c’est encore plus choquant pour des pré-ados, ou des plus jeunes femmes…".


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5) Que cherchent les hommes qui envoient des dickpics ?

En juillet 2019 paraissait une étude pionnière, dans "The journal of sex research", volume 57. Menée sur un échantillon de 1087 hommes hétérosexuels, toutes ethnies, tous âges et tous niveaux d’éducation représentés, l’étude a démontré que 82% des hommes interrogés "espéraient susciter une excitation sexuelle chez la receveuse de l’image".

Nulle part n’apparait une réflexion sur la question du consentement. C’est un grand biais de cette étude : il est impossible de déterminer si les hommes concernés par cette étude sont ou non sensibles à la question du consentement des femmes.

Près de la moitié des hommes interrogés (43%) espéraient susciter, chez la femme qui recevait l’image non sollicitée d’un pénis, le choc émotionnel (17%), la peur (15%) ou le dégoût (11%).

Ainsi, pour la sociologue Illana Weizman, ce phénomène du cyberflashing est un autre des symptômes de la domination masculine : "On est dans un rapport de pouvoir où l’homme décide seul qu’il peut imposer la vision de son sexe à une femme qui n’a rien demandé. On n’est pas dans un rapport de séduction. Parce que s’échanger des photos, faire du sexting etc, quand les deux sont d’accord, okay, il n’y a pas de souci ! Mais là, on est vraiment sur le mode : TON envie, TON désir… et ton consentement ? Je m’en balance complètement ! C’est MOI qui viens, avec MON désir surpuissant t’écraser".

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