Des milliers de viols au Nigeria : "J’ai arrêté d’aller à l’école"

11.200. C’est le nombre de viols enregistrés par la Commission nationale des droits humains au Nigeria, rien que pour l’année 2020. Face à l’explosion du nombre de signalements à travers le pays, les gouverneurs, au niveau des États, ont décrété un "état d'urgence" sur le viol et les violences liées au genre en juin 2020.

Selon Amnesty international, qui a enquêté sur le terrain, cet état d’urgence n’a "rien changé". Les signalements de viols continuent d’augmenter au Nigeria. L’organisation a publié un rapport ce 17 novembre pour visibiliser ce qu’il s’y passe, et notamment le fait que plusieurs femmes et fillettes ont été violées à mort.

Vera Uwaila Omosuwa, une étudiante en microbiologie de 22 ans, a été violée et sauvagement agressée en 2020 dans une église près de chez elle à Benin, dans l’État d’Edo. Elle est décédée quelques jours plus tard des suites de ses blessures. Une femme de 70 ans a été violée dans l’État d’Ogun. Barakat Bello, une étudiante de 18 ans, a été violée lors d’un cambriolage à son domicile à Ibadan, dans l’État d’Oyo. Ses violeurs l’ont attaquée à coups de machette et elle est morte le 1er juin 2020.


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"Les gens la pointent du doigt"

L'âge des victimes est également préoccupant : nombre d'entre elles sont mineures. Hamira, cinq ans, a été droguée et violée par son voisin en avril 2020. Ses blessures étaient si graves qu’elle ne peut plus contrôler sa vessie. Sa mère a témoigné à Amnesty : "Nous ne pouvons pas l'autoriser à aller à l'école, en raison de son état de santé. Elle portait des couches, mais maintenant elle utilise des chiffons, parce que nous ne pouvons même pas payer les couches. La menace qui pèse sur notre famille n'a pas encore cessé. En fait, notre famille a été isolée, car personne ne veut avoir de relations avec nous. Quand Hamira sort, les gens la pointent du doigt en disant : "C'est elle, c’est cette fille"."

Et la liste continue dans le rapport... Favour Okechukwu, une fillette de 11 ans, a été violée à mort par plusieurs hommes à Ejigbo, dans l’État de Lagos. En mai 2021, une petite fille de six ans a été violée à mort dans l’État de Kaduna. Sarah, 12 ans, violée par son voisin, a confié à Amnesty : "C'est quand que la police m'a emmenée à l'hôpital, où l'on a découvert que j'étais enceinte. J'ai arrêté d'aller à l'école, parce que j'avais peur de la façon dont les gens me regarderaient et parleraient de moi."

"Ce qui m’a marquée à la lecture du rapport, c’est effectivement l’âge des fillettes qui sont agressées. On voit comment les enfants et les femmes sont considérées comme des objets et n’ont aucune valeur. Et comme en Europe, quand ces femmes parlent, ce sont elles qui subissent l’opprobre et qui sont responsabilisées de leur agression", réagit pour Les Grenades Fabienne Richard, sage-femme et directrice du GAMS Belgique. "On constate la même chose en Guinée par exemple, on reçoit des témoignages de femmes forcées de se marier avec leur violeur pour éviter qu’elles ne jettent la honte sur la famille… mais elles sont les victimes !"

La peur de ne pas être crues

"Aucune action concrète n’a été adoptée pour lutter contre la crise du viol au Nigeria avec le sérieux que la situation mérite. Des femmes et des filles continuent à être négligées par un système dans lequel il est de plus en plus difficile pour les victimes d’obtenir justice, tandis qu’il est permis aux auteurs de violations flagrantes des droits humains d’échapper aux sanctions", explique dans un communiqué Osai Ojigho, directrice d’Amnesty International Nigeria.

On voit comment les enfants et les femmes sont considérées comme des objets et n’ont aucune valeur

"La peur de ne pas être crues, ou même de se voir reprocher le fait d’avoir été violées, crée une culture du silence dangereuse qui empêche les victimes de demander justice. Il est inacceptable que les victimes de viol et d’autres formes de violences liées au genre doivent traverser de telles épreuves pour obtenir justice, ce qui ne fait qu’aggraver leurs souffrances. Il s’avère que l’"état d'urgence" n’était qu’une déclaration creuse, qui n’a pour l’instant permis aucune amélioration de la protection des femmes et des filles au Nigeria", poursuit-elle.

"La pandémie de Covid-19 n’a fait que mettre en évidence une réalité existant de longue date. Non seulement des femmes et des filles sont violées au Nigeria, mais lorsqu’elles trouvent le courage de faire un signalement, des policiers les traitent avec mépris en les accusant de mentir et de chercher à attirer l’attention - insultes qui les blessent encore plus profondément", déclare Osai Ojigho.

Droit international

Le Nigeria est pourtant signataire du Protocole de Maputo qui demande aux États de garantir les droits des femmes. Le pays a également signé en 1985 la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discriminations à l'égard des femmes (CEDAW). "Il y a un fossé entre ce que les pays qui signent devraient mettre en place et ce qu’ils font réellement. Il y a un problème dans la transposition de ce droit international dans les lois nationales", souligne Fabienne Richard.

J'ai arrêté d'aller à l'école, parce que j'avais peur de la façon dont les gens me regarderaient et parleraient de moi

"Pourtant, si ces femmes demandent l’asile en Belgique sur base de violences genrées, le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (CGRA) peut leur répondre que leur pays a signé tel traité et telle convention et donc qu’elles sont protégées dans leur pays ! Ce qui s’ajoute à la difficulté de prouver les faits de violences, des preuves objectives sont demandées aux femmes par le CGRA, un certificat médical par exemple. Comment faire quand le viol a eu lieu il y a un an ? Avec la mémoire traumatique également, parfois elles ne se souviennent plus de certains détails, ce qui va être considéré comme suspect. Ce rapport d’Amnesty International est donc primordial pour montrer que les traités internationaux ne sont pas respectés au Nigeria et pourraient aider très concrètement des femmes qui demandent l’asile. Car on ne croit toujours pas les femmes quand elles dénoncent leur viol."


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Pour l’experte, "un tel rapport indépendant devrait avoir lieu dans chaque pays". "Pour l’instant, c’est le CEDOCA qui produit des rapports pour le CGRA, ce qui signifie que ceux qui prennent les décisions font leurs propres recherches. Les associations de terrain préféreraient que ces rapports soient faits par des expert·es externes au CGRA", observe Fabienne Richard.

"Le Nigeria doit défendre les femmes et les filles en garantissant que les auteurs de viol soient traduits en justice et que les victimes reçoivent une protection et un soutien psychosocial et médical. Il faut renverser sans attendre le courant de la violence sexuelle contre les femmes et les filles", conclut quant à elle Osai Ojigho.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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