Delphine Lehericey : "L’adolescence est un âge que j’adore filmer"

Enfance, relations hommes-femmes, climat, patriarcat : dans ‘Le Milieu de l’Horizon’ de Delphine Lehericey, tout ça vole en éclats… dans la langueur d’un été qui n’en finit pas. Rencontre avec une réalisatrice engagée, qui met les rencontres au cœur de son cinéma.

Été 1976. Sous la canicule, entre deux tours de vélo dans la forêt, Gus, 11 ans, aide ses parents à la ferme. Son père Jean (Thibaut Evrard) est du genre nerveux et bourru – les affaires ne vont pas bien, et il sent peser sur ses épaules la responsabilité du foyer. Sa mère Nicole (Laetitia Casta) est une femme aimante, dévouée mais indépendante – à côté des tâches domestiques, son club de lecture et ses amies égayent ses longues journées d’été… Et celles de Gus par la même occasion, qui entre regards furtifs à la copine de maman (Clémence Poésy) et les magazines érotiques feuilletés avec fébrilité, découvre timidement le désir et la sexualité. Gus ne le sait pas encore, mais c’est son dernier été d’enfant. Bientôt, sous la chaleur étouffante d’un climat qui se dérègle, la structure familiale hétéro-patriarcale va voler en éclats. Bientôt, plus rien ne sera comme avant…

Les émois adolescents étaient déjà au centre de l’adorable ‘Puppy Love’ (2013), le film précédent de Delphine Lehericey qui racontait une amitié entre deux filles sur fond de pop des années 90. Si le contexte est différent, ‘Le Milieu de l’Horizon’ poursuit ce récit d’adolescence, cette fois à travers les yeux d’un enfant sur le point d’y entrer. Et si l’histoire originale provient du roman du Suisse Roland Buti, la réalisatrice a su se le réapproprier et y infuser une vision contemporaine, qui questionne subtilement les relations hommes-femmes, l’homosexualité, le patriarcat ou le rapport au climat.

A l’occasion de la sortie enfin en salles du film après un an et demi de reports pandémiques, on a discuté avec Delphine Lehericey – qui a entretemps tourné un nouveau film cet été avec François Berléand et Astrid Whetnall.


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Qu’est-ce que ça fait de parler d'un film tourné il y a quasiment 3 ans ?

C’est super bizarre (rires). Le film devait sortir il y a deux ans, puis tout a fermé, puis rouvert, puis re-fermé…  Entretemps, des structures de distribution du film ont fait faillite… Ça a été compliqué ! Mais je suis très contente que le film sorte au cinéma, parce qu’on on l'a quand même fait pour la salle. Cela dit je n’ai rien contre les plateformes non plus – après tout, tu fais les films surtout pour qu'ils soient vus.

‘Le Milieu de l’Horizon’ est adapté du roman éponyme de Roland Buti. Comment vous êtes-vous réapproprié cette histoire ?

Je sais qu’au cinéma, ce que j’ai envie de filmer, c’est les relations entre les gens. Et l'émotion qui naît de cette relation, et comment l'émotion parvient au spectateur, et le fait... pas changer, mais bouger. Au fond, tous les films sont des histoires de relations. J’aime se faire rencontrer des acteurs, les diriger, les amener à raconter leur propre histoire, à l'intérieur d'une histoire que j'ai créée. ‘Puppy Love’, c'était aussi ça. ‘Le Milieu de l'Horizon’, j’ai reçu le scénario en 2017, juste après Noël. Et dans l'histoire de ce garçon, j’ai vu une partie de mon histoire, puisque moi aussi quelques années plus tôt, j'avais quitté le père de mon fils pour une femme. Personnellement, je n'aurais jamais osé écrire un scénario comme ça, mais forcément, en lisant ça, je me suis dit, faut que je le fasse (rires) ! Après, il y avait des choses compliquées : c’est un drame rural, et je suis une fille de la ville, je ne me sentais pas légitime de raconter cet endroit-là. Mais reparler d’adolescence, ça m'intéressait. C'est un âge que j'adore filmer. Après il a fallu réécrire, aussi, donc on a bossé ensemble avec la coscénariste Joanne Giger.


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© Box Productions-Entre Chien et Loup - Gjorgji Klincarov

Quels aspects avez-vous remaniés ?

Ce qu'on a agrandi très fort, quand même, c'est le personnage de la mère - qui dans le livre n'a pas de prénom ! C'est 'la mère'. En fait, ça vient du parti-pris de l’écriture, qui se situe du point de vue de l’enfant. J'ai lu le livre, qui est vraiment un très beau roman d'apprentissage, mais à l’époque actuelle, après MeToo, tu ne peux pas faire un film où la femme n'a pas de prénom (rires)

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© Box Productions-Entre Chien et Loup - Gjorgji Klincarov

Le père est bourru, plutôt violent… Avez-vous aussi remanié les rôles masculins ? Que vouliez-vous raconter de la masculinité ?

Le père, c'est l'agriculteur, la représentation de l'autorité... Tous les personnages masculins sont relativement tels qu'ils sont dans le livre. J'ai envie, et besoin, dans les films que je fais, de montrer les hommes tels qu'ils sont. Je ne crois pas que ce soit une exagération. La violence des hommes, elle existe, et elle est à l'image dans le film, parce que l'histoire s'est passée comme ça dans le roman - qui est une histoire inspirée de quelqu'un de la famille de Roland Buti. Et elle est vue à travers le regard d'un garçon, qui essaye de grandir et de s'identifier à ce qu'on lui dit qu’il doit s'identifier : son père, et pas sa mère. Et cette tendresse que sa mère lui transmet, cette nouvelle image des femmes possible, jusqu’à la scène de fin où une réconciliation est possible : tout ça, c'est inventé. Dans le livre, le garçon la traite sa mère salope, et il ne se réconcilie pas avec elle. C'est pas possible, je ne pouvais pas filmer ça. Je dois donner quelque chose, il y a eu assez de drames comme ça !

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C’était un choix cinématographique, mais aussi politique, de proposer une autre conclusion ?

Oui, et de recentrer l’histoire sur la relation entre la mère et l'enfant. Parce que c'est dans cette relation, finalement, qu'on va gagner des points pour sortir du patriarcat - qui pèse sur tout le monde ! On voit que le patriarcat pèse aussi sur le père : il croit que s'il met du pain sur la table, tout va bien aller. Il n'a pas d'autre voie, mais parce qu'on ne lui a pas appris qu'il y en avait d'autres. Et ce qui m'intéressait dans le chemin de Nicole, incarnée par Laetitia Casta, c'est qu’il montre que d’autres chemins sont possibles. Alors après comment ça s'infuse, comment ça va se digérer, on en sait rien, c'est ouvert. Mais j'ai espoir que ça se digère, que cette violence ne soit pas une fatalité.  

A l’époque actuelle, après MeToo, tu ne peux pas faire un film où la femme n'a pas de prénom

Un dernier mot sur le choix du rôle à Laetitia Casta…

D'abord c'est une super fille, vraiment. Après, oui, c'est un choix conscient, aussi, de l'emmener ailleurs que ce que le public ‘moyen’ connaît d’elle : en Macédoine du Nord, au pays de Borat (rires) ! Et je sais aussi que par elle, je peux raconter mon histoire à d'autres gens, d'une façon bienveillante. Et puis, ce petit garçon et elle, ils se sont rencontrés pour de vrai. De nouveau, les films, c’est des rencontres, c'est (aussi et surtout) pour ça qu'on fait du cinéma.

Le Milieu de L’Horizon de Delphine Lehericey. Avec Laetitia Casta, Clémence Poésy, Luc Bruchez, Thibaut Evrard… En salles ce 3 novembre. 

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