Déconstruire les masculinités toxiques (1/4): "Sois fort, ne pleure pas"

Déconstruire les masculinités toxiques: "Sois fort, ne pleure pas"
Déconstruire les masculinités toxiques: "Sois fort, ne pleure pas" - © Getty Images

Cet été, Les Grenades décortiquent les stéréotypes de genre qui engendrent des comportements masculins toxiques. Quatre articles pour creuser le sujet et faire valser les étiquettes. Parce que l'égalité femmes-hommes passe aussi par une remise en question des rôles sociaux qu’endossent ceux qui forment la moitié de la population. Pour ce premier article, plongeon au cœur des émotions.

Un homme doit être fort, dur, protecteur. Un homme ne pleure pas, ne demande pas d’aide, ne craque pas. Rien de pire que les injonctions à être de "vrais hommes" bien solides, bien sexistes.

Rien de pire et pourtant, depuis très longtemps (et encore maintenant) on enseigne aux petits garçons à réprimer leurs émotions, à ne pas montrer leurs faiblesses sous peine d’être "traités de filles". Ce phénomène entretient le patriarcat et la masculinité toxique.

Timidement, les choses commencent à changer, depuis quelques années, un nouvel équilibre entre la part du masculin et du féminin est proposé. De plus en plus d’individus déconstruisent les rôles de genre prédéfinis. La Pop culture, qui a longtemps mis en avant le modèle du mec sauveur ou gros macho est en train de prendre un autre tournant.

Les choses changent, que ce soit sur Netflix avec par exemple The mask you live in , sur Youtube avec Entre mecs ou encore à travers les podcasts  Mansplaining ou le génial Les couilles sur la table. Et ça fait du bien (il était temps) !

Déposer le sujet (et les couilles) sur la table

Le patriarcat, ce n’est bon pour personne, ni pour les femmes, ni pour les hommes. Comme l’explique la journaliste Suzannah Weiss , la construction culturelle de la masculinité - en particulier lorsqu'elle devient toxique - a de nombreuses conséquences problématiques comme la misogynie, la perpétuation de la culture du viol, l’homophobie, l’encouragement à la violence, la suppression des émotions et le découragement à demander de l’aide.

Rien de pire et pourtant, depuis très longtemps (et encore maintenant) on enseigne aux petits garçons à réprimer leurs émotions, à ne pas montrer leurs faiblesses sous peine d’être "traités de filles". Ce phénomène entretient le patriarcat et la masculinité toxique.

La réappropriation de la question des masculinités est essentielle pour un changement de société. De plus, comme le rappelle le poisson sans bicyclette dans son outil pédagogique "construire une approche féministe des masculinités" :  "Il est important d’aborder la question des masculinités afin de ne pas la laisser aux seuls masculinistes, qui portent un discours victimaire et conservateur vis-à-vis des relations femmes-hommes et de leur place dans la société."

En effet, les masculinistes, méprisent les femmes, regrettent le patriarcat et se victimisent par rapport au féminisme. Issu d’un travail de veille et de déconstruction des discours masculinistes, "Contre le masculinisme, guide d’autodéfense intellectuelle" est un outil de résistance à l’offensive actuelle des militants de la cause des hommes. L’objectif est de diffuser une autre parole sur leurs thèmes de prédilection : droits des pères, violences faites aux hommes, crise de la masculinité.


►►► A lire : Les communautés misogynes (la manosphère) et leur haine des femmes explosent sur internet


Masculinité hégémoniste

Un article intitulé ‪‪Les émotions à l’épreuve du genre‪‪ paru dans la revue Clio, Femmes, Genre, Histoire, souligne que les émotions sont souvent considérées comme un puissant marqueur de genre et jouent un rôle central dans les délimitations culturelles et sociales du masculin et du féminin. Dans le monde occidental, on considère aussi que les émotions sont davantage féminines et que la raison est plutôt masculine.

Comme l’explique l’autrice Olivia Gazalé dans l’ouvrage Le Mythe de la virilité : un piège pour les deux sexes, pour marquer sa domination sur le sexe féminin, l'homme a, dès les origines de la civilisation, théorisé sa supériorité en construisant le mythe de la virilité. Une bonne grosse construction sociale qui perdure depuis des millénaires…

Ça fait du bien aux hommes de questionner ce modèle de masculinité, les hommes aussi peuvent être vulnérables, être dans le soin aux autres. [...] C’est très important, on a une responsabilité en tant qu’homme de déconstruire cette masculinité hégémonique, dans une dimension plus politique. Comment on agit en tant qu’homme au sein de notre propre groupe ?

La thématique des masculinités a largement été ignorée jusqu’au début des années 1970.  Le renforcement des théories critiques féministes de la deuxième vague a permis l’émergence des études sur les hommes. Au cœur de celles-ci, le concept de masculinité hégémonique développé par la sociologue australienne Raewyn Connell qui définit le type de masculinité mis en avant dans nos sociétés.

Comme l’explique le poisson sans bicyclette : "L’idée principale est que la masculinité hégémonique produit des rapports de dominations externes (la domination des hommes sur les femmes), mais qu’elle produit également des rapports de dominations internes (c’est-à-dire entre hommes). Il s’agit ainsi d’un concept relationnel, qui se définit dans sa relation avec d’autres."

Selon l’outil genre et masculinités du Monde selon les femmes , "l’anthropologue David Gilmore, étudiant les masculinités en Espagne, caractérise la masculinité hégémonique (qu’il appelle masculinité traditionnelle) par une série de traits qu’il nomme "la règle des trois P" : pourvoir (l’homme est celui qui rapporte l’argent au foyer), protéger (l’homme est celui qui se responsabilise pour les membres de son foyer et leur apporte aide et protection), puissance (l’homme est celui qui est actif dans la relation sexuelle)."


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Des comportements violents

Les conséquences de ces constructions sociales sont multiples et les comportements violents en font partie. En supprimant les émotions, la réceptivité, l’empathie et la compassion, qui sont associés à la féminité, l’image du "vrai homme" repose sur une affirmation de soi fondée sur la violence mais sans pouvoir exprimer sa souffrance. Cette aliénation de soi et l’isolation qu’elle procure alimente le mécanisme de la violence.  

Une étude suédoise a prouvé que les garçons soutenant les clichés autour de la masculinité avaient quatre fois plus de risques d’être violents. Les femmes sont victimes de de cette violence qui se concrétise en harcèlement sexuel, violences conjugales, agressions sexuelles, sexisme, féminicides…


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Une violence qui se cristallise aussi en un profond mal-être. Selon le centre de prévention du suicide, la différence la plus flagrante dans l'analyse des taux de suicide est la différence hommes - femmes. Ceux-ci se suicident environ trois fois plus que les femmes.

Enfin, la plupart des meurtriers de masse sont des hommes. Comme le rappelle Le Devoir, dans 94 des 97 cas de tueries aux USA entre 1982 et février 2018, le tueur était un homme.

Des ateliers pour réparer

Encore assez subversive, la mise en place de " cercles d’hommes " ou d’ateliers prend, néanmoins de l’ampleur.

Ces espaces permettent d’accéder aux émotions. Pour beaucoup d’hommes, ça a changé la perception qu’ils avaient d’eux même et la façon dont ils vivaient leur masculin

Alex Govers Pijoan a étudié l’anthropologie, c’est pendant son Master qu’il a commencé à s’intéresser de plus près aux questions de genre.  "J’ai effectué un travail de terrain, c’est là que j’ai commencé à questionner ma position en tant qu’homme et les privilèges qui en découlent. Je me suis interrogé sur le rôle des alliés. Ce sont des questionnements que j’ai prolongé dans mon travail au Monde selon les femmes où je donne des formations, j’y anime aussi des groupes de paroles et je mène une recherche action autour de la déconstruction de la masculinité hégémonique."

Selon lui, il faut agir au niveau individuel et collectif. "Le mouvement #metoo a amené beaucoup d’hommes à réaliser que les violences sexuelles n’étaient pas un phénomène individuel mais une des conséquences du modèle de masculinité hégémonique produit par la société. De plus en plus d’hommes veulent s’impliquer. Ça fait du bien aux hommes de questionner ce modèle de masculinité, les hommes aussi peuvent être vulnérables, être dans le soin aux autres. Cette démarche libère la parole mais surtout, ça les responsabilise. C’est très important, on a une responsabilité en tant qu’homme de déconstruire cette masculinité hégémonique, dans une dimension plus politique. Comment on agit en tant qu’homme au sein de notre propre groupe ? C’est ça aussi l’enjeu."

Le poisson sans bicyclette a également organisé un travail de déconstruction et de réflexion créative avec un groupe de dix hommes d’octobre à novembre 2018. A travers des ateliers d’écriture, Marie Leprêtre les a amenés à plonger dans leurs vécus et leurs connaissances pour livrer des textes sincères qui mettent à jour et défient la masculinité hégémonique.

De son côté Jérôme de Béthune est actif dans plusieurs réseaux de réconciliation entre le masculin et du féminin. "On organise des cercles d’hommes et parfois on va à la rencontre de cercles de femmes. J’avais un rapport difficile aux hommes, ça m’a ouvert un nouvel espace. Pour moi, à côté, des grands enjeux comme l’écologie et l’éducation, les relations entre femmes et hommes sont l’un des piliers de l’évolution du monde si on veut tendre vers l’harmonie." A travers ces rencontres, il explique avoir entendu des histoires bouleversantes. "Ces espaces permettent d’accéder aux émotions. Pour beaucoup d’hommes, ça a changé la perception qu’ils avaient d’eux même et la façon dont ils vivaient leur masculin."

Et si la déconstruction commençait par l’éducation ?


La série "Déconstruire les masculinités toxiques"

Premier article - "Sois fort, ne pleure pas"

Deuxième article - "Je suis un monstre qui vous parle"

Troisième article - "On ne naît pas homme, on le devient"

Quatrième article - "Le sexe et le mâle"


 

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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