Déconstruire les masculinités toxiques (4/4): "Le sexe et le mâle"

Déconstruire les masculinités toxiques (4/4): "Le sexe et le mâle"
Déconstruire les masculinités toxiques (4/4): "Le sexe et le mâle" - © Adam Berry - Getty Images

Cet été, Les Grenades décortiquent les stéréotypes de genre qui engendrent des comportements masculins toxiques. Quatre articles pour creuser le sujet et faire valser les étiquettes. Parce que l'égalité femmes-hommes passe aussi par une remise en question des rôles sociaux qu’endossent ceux qui forment la moitié de la population. Pour ce quatrième article, on creuse les questions autour de la sexualité : virilité, performance, plaisir, représentations, domination, violences. Finalement, la sexualité au masculin, ça veut dire quoi ?

C’est un fait (et non une accusation), beaucoup d’hommes font des blagues à caractère sexuel, mais peu osent parler ouvertement des détails intimes. Si, entre femmes, l’intimité et le plaisir peuvent être abordés avec plus ou moins de facilité, entre hommes cisgenres et hétérosexuels, c’est souvent plus compliqué. Pourtant, l’épanouissement sexuel de tous et toutes est une question fondamentale pour une société plus safe, plus juste, plus libre. Et si on anéantissait les tabous et les constructions mentales néfastes à coups de reins et de caresses ? C’est parti.

Je pénètre donc je suis

La pénétration vaginale est (et reste) au centre des rapports hétérosexuels.  Dans son ouvrage Le mythe de la virilité, un piège pour les deux sexes, la philosophe Olivia Gazalé pose la question de la pénétration et du phallus, assimilé à un symbole de pouvoir et un outil de domination. Comme nous l’avons vu dans les précédents épisodes de cette série, notre société véhicule un certain nombre de stéréotypes qui attribuent des rôles aux personnes en fonction de leur genre. Au niveau sexuel, l'homme serait dominant, actif et pénétrant tandis que la femme serait dominée, passive et pénétrée. Selon ces représentations, l’homme qui ne pénètre pas est dès lors considéré comme un "sous-homme".  

Dans son livre "Au-delà de la pénétration ", Martin Page questionne le rapport de domination homme/femme qui existe dans tout rapport sexuel et la pénétration comme norme établie dont personne ne parle. "Si la sexualité était une question de plaisir, les femmes seraient moins pénétrées et les hommes le seraient davantage", introduit sur son site la maison d’éditions.

On est encore dans une culture de la performance, ça rend les hommes très vulnérables

Olivier Mageren est sexologue au Love Health Center, un lieu bruxellois qui a pour ambition de lever les tabous autour du corps et de la sexualité. Il nous explique : "Les représentations culturelles sont la cause du manque de créativité. C’est important d’enrichir son univers. On pense toujours pénétration, mais les plaisirs sont multiples comme le plaisir anal ou celui de la prostate qui sont des zones innervées. Mais les tabous font qu’on a peur d’en parler. Pourtant la sexualité, c’est être différent·e, mais si tu te sens jugé·e, tu n’oses pas sortir de la norme", explique-t-il. Mais du coup, comment et avec qui aborder le sujet?

Parlons cul

Comme l’a si bien écrit Clémentine Gallot pour Slate, "nous vivons dans une société androcentrée, phallocentrée et pénétrocentrée". Alors résultat, oui, tout le monde sait dessiner un pénis (au contraire de la vulve), et pourtant, pas grand monde n’ose poser de questions… Oui, c’est contradictoire. 


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Contrairement, aux jeunes filles qui à cause des menstruations et des prescriptions de contraceptions, sont amenées à rencontrer plus ou moins régulièrement des gynécologues et à poser des questions sur le fonctionnement de leurs organes sexuels, les jeunes (ou moins jeunes) hommes qui prennent rendez-vous chez un urologue pour un simple check up sont plutôt rares.  

Quant à passer la porte d’un.e sexologue, ce n’est pas toujours une démarche aisée, affronter ses difficultés ou ses questionnements requiert une bonne dose de travail sur soi. Mais malheureusement, si parler pénis et sexe n’est pas d’usage avec les professionnel.le.s, il ne semble pas que la chose soit tellement plus abordable entre amis ou en famille.

"Ça reste un sujet délicat. Les femmes en parlent beaucoup plus. Moi, je pense que ce n’est pas dans les habitudes des hommes de parler d’émotions [selon beaucoup de chercheurs, le véritable organe sexuel, celui qui séduit et jouit, c'est notre cerveau, NDLR], on est encore dans une culture de la performance, ça rend les hommes très vulnérables", nous témoigne le sexologue qui organise notamment des cercles d’hommes autour de ces questions.

L’éducation sexuelle, un enjeu majeur

Face au silence et au manque de connaissances, le porno est roi. Chez nous, selon une étude, plus d’un jeune sur 3 déclare avoir déjà consulté un site pornographique avec son smartphone, parmi eux, 61,7 % des garçons et seulement 13 % des filles. Et comme tout le monde le sait (enfin espérons !), les représentations de la sexualité qui y sont proposées sont loin de correspondre à la réalité. Dans le porno mainstream, les images mettent en scène une sexualité violente, irréelle et souvent non consentie.

Heureusement, les choses changent et l’éducation sexuelle s’est invitée dans les classes. Depuis 2012, l'Education à la Vie Relationnelle, Affective et Sexuelle (EVRAS) a été reconnue officiellement par Décret comme une des missions de l'école. Cependant, la qualité et le niveau des interventions dépendent fortement d’une institution à l’autre et nombreux sont les professionnel.le.s qui soulignent l’importance d’y consacrer plus de temps. "En moyenne, c’est deux fois deux heures tous les deux ans, c’est super court", déplore Olivier Mageren qui est par ailleurs animateur EVRAS.

Peu, mais mieux que rien, l’époque où l’on se contentait en quelques minutes d’appliquer un préservatif sur une banane devant un tableau noir semble révolue. "Historiquement, c’était plus médical, l’accent était porté sur la contraception, les IST, aujourd’hui, ce sont de véritables animations. Moi, quand je vais dans une classe, je veux parler sexo. Les élèves ont accès à tellement d’informations, ça suscite des questionnements ou de l’inconfort, mais ils et elles sont beaucoup plus éveillé.e.s. Il faut les mettre à l’aise et voir d’une classe à l’autre comment ils et elles veulent aborder le sujet", continue-t-il.

Et il n’y a pas qu’à l’école que les mentalités évoluent, sur le net ou dans les bibliothèques, des individus viennent combler les manques d’informations des jeunes comme des adultes. L’excellent podcast (d’utilité publique) Les Couilles sur la table  interroge en profondeur les masculinités (et plusieurs épisodes sont dédiés à la sexualité).

Sur Insta, les comptes tubandes, qui promeut une masculinité consciente et positive ou jouissance.club qui donne des tutos très précis sont de vraies pépites. Un site comme Climax qui est dédié au plaisir peut se révéler un super un outil d'éducation sexuelle, mais surtout une alternative au porno. Rayons livres, on vous conseille, L'Encyclo pénis de l'urologue-sexologue Vincent Hupertan et la BD du dessinateur Cookie Kalkair, Pénis de table, qui propose une mise en images et en bulles de rencontres mensuelles entre hommes qui s’interrogent sur leur intimité et leurs pratiques sexuelles.


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La branlette en cachette

Et la masturbation dans tout ça ? Elle fait entièrement partie de la sexualité et pourtant, elle n’est souvent pas reconnue comme telle. Comme l’a rappelé Konbini, le plaisir solitaire soulage du stress, aide à s’endormir et renforce le système immunitaire, celui-ci étant lié à la santé mentale. "Mes premiers orgasmes, c’était moi avec moi-même et c’était dingue. Les tabous sont le fruit des interdictions du passé, l’onanisme a été complètement dénigré dès le 18e siècle notamment par Tissot [son ouvrage L’Onanisme ou Dissertation sur les maladies produites par la masturbation, paru en 1760 est devenu la référence des pourfendeurs de la masturbation, NDLR]", éclaire le spécialiste.

Si on ne parle pas, comment on veut que ça évolue ? Ne pas en parler, c’est laisser la place aux abus

Malgré sa très grande mise en avant dans la pop culture, la masturbation reste entourée de tabous, ce qui crée des frustrations et peut entrainer des comportements déviants voire violents. Toujours selon la philosophe Olivia Gazalé citée par Maïa Mazaurette, "Il y aurait eu infiniment moins de viols et de prostitution dans l’histoire de l’humanité si la masturbation n’avait pas fait l’objet d’un tel anathème, si le soulagement autarcique des pulsions n’avait pas été diabolisé, si le fait de “ne pas entrer” n’avait pas été criminalisé."

Heureusement, à ce niveau-là encore, la parole (et la pratique) se libèrent. Coxxx est d’ailleurs un super podcast de porno audio qui invite à des séances de masturbation guidée, imaginées spécialement pour les pénis, périnées, prostates, testicules, mains, lèvres, oreilles... Il y a de quoi faire pour stimuler les imaginaires et profiter de ce moment de plaisir sans culpabilité.


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


Lutter contre les violences sexuelles

Parler de sexe ouvertement et sainement, c’est aussi une manière de lutter contre les violences sexuelles. "Si on ne parle pas, comment on veut que ça évolue ? Ne pas en parler, c’est laisser la place aux abus", déplore Olivier Mageren.

Dans les affaires liées au viol, 97 % des suspects sont des hommes. Oui, ce chiffre est terrible. Si elle n’explique pas tout, la culture du viol est responsable de nombreuses violences. La "culture du viol" peut se définir par un appareil de pensée, de représentations, de pratiques et de discours qui excusent, banalisent, érotisent voire encouragent la violence sexuelle.

La culture du viol fait porter la responsabilité du viol sur les victimes qui, en raison de leurs habillements ou comportements, l’auraient "bien cherché". Selon les chiffres d’Amnesty International Belgique Francophone et SOS Viol ont publié en mars 2020, 48 % des hommes et 37 % des femmes estiment qu’une victime peut être en partie responsable de son agression. Il y a encore énormément de travail de conscientisation.

Cette série se termine ici mais le sujet des masculinités au cœur des questionnements de société lui, ne fait lui que commencer.

On l’aura compris, bien évidemment, toutes les masculinités ne sont pas toxiques, mais à travers cette série, nous avons essayé de déconstruire les comportements néfastes. Nous sommes toutes et tous concernée.e.s par la masculinité hégémonique. Indéniablement, la construction de rapports de genre plus égalitaires requiert un travail de remise en question, d’auto-observation et de libération de la parole.

Nous invitons les hommes (et les femmes) à écouter, échanger, lire des féministes et des alliés, les suivre sur les réseaux sociaux, lancer des débats entre ami.e.s, en famille, être à l’écoute de leurs émotions, affronter leurs peurs, questionner leurs préjugés. À chacun·e de prendre conscience de sa place, de ses privilèges, de ses rapports de force et de domination.

L’heure est à la construction de nouvelles représentions, le champ des possibles est immense. La libération des diktats, petit à petit, sera bénéfique pour toutes et tous. En perdant des privilèges, nous avons tout à gagner.


La série "Déconstruire les masculinités toxiques"

Premier article - "Sois fort, ne pleure pas"

Deuxième article - "Je suis un monstre qui vous parle"

Troisième article - "On ne naît pas homme, on le devient"

Quatrième article - "Le sexe et le mâle"



Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

 

 

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