Déconstruire les masculinités toxiques (3/4): "On ne naît pas homme, on le devient"

Déconstruire les masculinités toxiques (3/4): "On ne naît pas homme, on le devient"
Déconstruire les masculinités toxiques (3/4): "On ne naît pas homme, on le devient" - © Christopher Furlong - Getty Images

Cet été, Les Grenades décortiquent les stéréotypes de genre qui engendrent des comportements masculins toxiques. Quatre articles pour creuser le sujet et faire valser les étiquettes. Parce que l'égalité femmes-hommes passe aussi par une remise en question des rôles sociaux qu’endossent ceux qui forment la moitié de la population. Pour ce troisième article, on s’intéresse à la base de la construction : l’éducation.

Que ce soit au niveau intra-familial ou dans la cour de récré, l’éducation des petits garçons est un enjeu majeur pour une société plus égalitaire. Comme l’indique la Déclaration de Pékin, une éducation et un enseignement non-discriminatoires sont dans l’intérêt de l’humanité tout entière.

"Tu seras viril, mon fils"

L’enfant évolue dans un foyer, il n’y a pas de secret, ses premiers modèles de genres sont ses parents. Il ou elle est ensuite confronté·e e à toute une série d’autres modèles dans ses activités de socialisation. Il peut y avoir de grandes différences en termes d’étiquettes de genre entre ce qui est proposé à la maison et à l’extérieur. Pour permettre à l’enfant de se construire une identité propre, il est important (si possible) de mener la lutte contre les stéréotypes au sein de la famille.

Noah Gottlob est psychologue clinicien et spécialisé dans les questions liées au genre. Il accompagne et fait le suivi psychologique des enfants, adolescent·e·s et leur famille. Il nous explique : "En règle générale, l’enfant grandit dans une famille et y construit un noyau de sécurité qui lui permet d’aller explorer le monde et de revenir, de faire des allers-retours entre sécurité de base et l’extérieur. Il faut réfléchir aux clés pour donner suffisamment de sécurité, construire un socle fort pour ne pas que l’enfant puis l’adulte se sente angoissé·e quand la société le fait ne pas se sentir pas à sa place."

Les injonctions multiples de la société poussent les individus à se corriger pour qu’ils ou elles correspondent à "la norme". "Par exemple, si quelqu’un qui se genre masculin croise ses jambes dans le métro, quand sa position suscite des regards, il ressentira probablement de l’inconfort et de l’angoisse et il changera de posture."

Pour le psychologue, l’enjeu de l’éducation est de permettre à l’enfant de se sentir quand même en sécurité en apportant d’autres réponses à l’angoisse que la correction de son comportement. "Pour ça, il faut avoir une sacrée base de confiance, d’estime de soi et de sécurité pour pouvoir parvenir à se dire que le problème est lié aux injonctions."

Aux hommes la technique, les qualifications bien définies de l'industrie et les propédeutiques du pouvoir ; aux femmes, la relation personnelle, quasi privative, les qualifications moins définies du tertiaire, et de bien moindres garanties pour percer le "plafond de verre" du pouvoir

Noah Gottlob est le co-fondateur de l’asbl Transkids "les enfants qui se posent des questions ou en situation de transidentité viennent souligner l’absurdité des injonctions. Mais il ne faut pas être en situation de transidentité pour aller à l’encontre des injonctions. On peut essayer de transmettre l’esprit critique et la remise en question des injonctions liées au genre à tous les enfants. Il n’y a jamais de vérité par rapport aux catégories même si les stéréotypes sont nécessaires au bon fonctionnement du développement psychique."


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"Les garçons sont plus forts en math"

S’il n’est pas toujours simple d’avoir une emprise sur le comportement des parents, l’école occupe une place stratégique en termes d’apprentissage, de construction et de transmission des rôles sexués. Comme le rappelle l’Université des femmes, les pratiques éducatives qui prennent place dans les établissements scolaires contribuent à forger et figer le genre des enfants et des adolescent·e·s au sein de notre société.

À travers l’Histoire, l’école a joué un rôle très important dans le combat pour l’égalité femmes-hommes. Il y a eu de grandes avancées, mais malheureusement, la bataille est loin d’être gagnée. Dans une analyse, l’UFAPEC souligne que les parcours et les chances d’émancipation sociale des filles et garçons sont largement déterminés par leur genre et les inégalités qui leur sont inhérentes.

"Les garçons sont forts en sciences, les filles sont douées en poésie." La phrase est clichée, certes, mais quand on voit le nombre d’inscrit·e·s en première en romane et en ingénieur, il y a de quoi faire de gros yeux. "L’effet Pygmalion" avance que les attentes des professeurs quant aux résultats de leurs élèves sont des prophéties auto-réalisatrices. Si l’enseignant.e croit en la capacité d’un enfant de bien réussir, celui-ci a de plus grandes chances d’améliorer ses aptitudes.

"C’est au niveau inconscient, mais le ou la professionnel·le va investir ou désinvestir tel profil d’élève et les stimulations vont être différentes et donc les capacités vont-elles aussi être différenciées", explique Noah Gottlob. On le voit, les biais cognitifs inconscients ont un impact important sur le futur des élèves, filles comme garçons. Selon le sociologue Roger Establet : "aux hommes la technique, les qualifications bien définies de l'industrie et les propédeutiques du pouvoir ; aux femmes, la relation personnelle, quasi privative, les qualifications moins définies du tertiaire, et de bien moindres garanties pour percer le "plafond de verre" du pouvoir."

Les garçons ont plus tendance à prendre la parole sans lever la main, à se sentir légitimes. Les filles sont timides et suivent mieux les consignes, quand elles prennent la parole, on ne les entend pas

Au niveau de l’enseignement technique aussi, l’orientation scolaire a un immense impact sur le futur des jeunes, malheureusement, les choix sont souvent dictés par le genre.


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Dans la salle de classe, ils prennent beaucoup de place

Outre les orientations, les inégalités s’opèrent aussi au sein de la classe. Les garçons prennent plus de place. Près de quarante ans après l’introduction de la mixité scolaire en Belgique (décision du Conseil des ministres du 1er octobre 1982 de rendre la mixité obligatoire dans tous les réseaux à partir de l’année scolaire 1983-1984), les filles sont toujours plus discrètes sur les bancs de l’école.

Sur le plan quantitatif, les filles et les garçons, en primaire, ont plus ou moins le même nombre d’interactions avec le corps enseignant mais en secondaire, de grandes disparités sont observées concernant la prise de parole en classe et l’occupation de l’espace sonore.

Dans ma formation de prof, on ne nous a pas parlé de genre. Tout ce que j’ai découvert sur le terrain, je ne l’ai pas vu à l’agrégation

Morgane Someville est prof d’art plastique dans plusieurs écoles, elle témoigne : "les garçons ont plus tendance à prendre la parole sans lever la main, à se sentir légitimes. Les filles sont timides et suivent mieux les consignes, quand elles prennent la parole, on ne les entend pas."

Le patriarcat, en tant que système de domination s’installe dès le plus jeune âge, légitimant la parole des uns et réduisant celles des autres. Comme le rappelle de nombreuses études, les programmes scolaires comportent peu de femmes que ce soit au niveau des sciences, de la politique ou de l’histoire. Les enfants ont trop peu de rôles modèles féminins auxquels s’identifier.

Souvent, dans les énoncés des exercices, les femmes dans des rôles stéréotypés. "Les stéréotypes – et particulièrement les stéréotypes sexués - induisent des comportements à celles et ceux à qui ils s’appliquent et forgent le regard des autres ; attribuent des compétences, des qualités ou défauts en niant l’expression de l’individualité ; projettent des représentations et des attentes liées au masculin ou au féminin sur les enfants, les jeunes, les adultes", indique les CEMEA dans une analyse des manuels scolaires et stéréotypes sexués.

Aussi, on enseigne actuellement le "masculin neutre" aux enfants, répéter que "le masculin l’emporte sur le féminin" n’est pas neutre, cette affirmation a un impact sur la construction identitaire.

Former celles et ceux qui forment

La question de la formation des enseignant·e·s est au cœur de nombreux débats. Comme l’explique la Ligue de l’Enseignement et de l’Éducation, il faut mettre en place, au sein de la formation initiale et continue, des cours théoriques et pratiques autour de la notion de genre, ce qui fait, aujourd’hui, particulièrement défaut en Fédération Wallonie-Bruxelles. "Dans ma formation de prof, on ne nous a pas parlé de genre. Tout ce que j’ai découvert sur le terrain, je ne l’ai pas vu à l’agrégation. Moi, je suis féministe et je fais attention au quotidien, mais je ne sais pas si les profs masculins se rendent compte pourtant, c’est trop évident la différence de comportements dans la manière dont les enfants interagissent en fonction de leur genre", confie Morgane Someville.

Comme dans d’autres systèmes de domination, la première étape est la prise de conscience. Isabelle Collet a beaucoup travaillé sur la question du genre dans les sciences et techniques, elle explore et élargit les questions de mixité à l'école et la manière dont les différents rapports sociaux s'entrecroisent dans le domaine de l'éducation et la formation. "La pédagogie de l'égalité s'apprend et ne va pas de soi, car nous avons tous et toutes été élevé·e·s à l'inégalité. Elle commence par une prise de conscience : accepter une remise en cause de ses pratiques et parfois même une remise en cause de son identité professionnelle, voire personnelle. Elle nécessite de constater que le genre s'invite de manière transversale dans tous les espaces de l'école et d'en déduire que le genre est un analyseur supplémentaire pour comprendre les situations scolaires", écrit-elle.

On enseigne actuellement le "masculin neutre" aux enfants, répéter que "le masculin l’emporte sur le féminin" n’est pas neutre, cette affirmation a un impact sur la construction identitaire

Gaëlle Chapelle est experte en éducation et réfléchit à la question du genre dans la formation initiale des enseignants, elle nous explique : "Il y a un déséquilibre entre hommes et femmes dans l’enseignement. 95 % des instits maternelles sont des femmes et on compte aussi 80 % d’institutrices en primaire. Les stéréotypes se construisent très tôt. Plus l’enfant est petit, plus les hommes sont absents. En termes de construction de l’identité masculine et féminine, ça ne peut pas ne pas avoir d’impact, en effet, le cerveau se construit par interactions avec son environnement." Une proportion qui s’inverse dans le monde académique. "Les femmes ont beau être de plus en plus nombreuses parmi les diplomé.e.s, les fonctions académiques restent principalement masculines."

Alors, oui, il y a encore beaucoup de travail, mais les choses bougent (un peu), l’éducation des adultes de demain est questionnée, les constructions sociales sont remises en question. La prise de conscience est encore timide, mais qu’on se réjouisse, elle est bien réelle.

Que ce soit à l’école ou autour de la table du salon, il est important que chaque enfant puisse trouver la place qui lui convient pour qu’il ou elle puisse s’exprimer librement. Construire de nouveaux systèmes de pensée, tel est le défi des parents et des pros du système éducatif pour établir des rapports égalitaires et des chances égales d’émancipation sociale pour les filles et les garçons…

A la semaine prochaine pour le dernier épisode de cette série. Au programme, la masculinité toxique dans les rapports sexuels.


La série "Déconstruire les masculinités toxiques"

Premier article - "Sois fort, ne pleure pas"

Deuxième article - "Je suis un monstre qui vous parle"

Troisième article - "On ne naît pas homme, on le devient"

Quatrième article - "Le sexe et le mâle"


 

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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