Déconstruire les masculinités toxiques (2/4): "Je suis un monstre qui vous parle"

Déconstruire les masculinités (2/4): "Je suis un monstre qui vous parle"
Déconstruire les masculinités (2/4): "Je suis un monstre qui vous parle" - © Tous droits réservés

Cet été, Les Grenades décortiquent les stéréotypes de genre qui engendrent des comportements masculins toxiques. Quatre articles pour creuser le sujet et faire valser les étiquettes. Parce que l'égalité femmes-hommes passe aussi par une remise en question des rôles sociaux qu’endossent ceux qui forment la moitié de la population. Pour ce deuxième article, intéressons-nous à l'auteur Paul B. Preciado qui critique la binarité qui nous enferme.

Né Béatriz Preciado en 1970 dans une Espagne encore franquiste, Paul B. Preciado est diplômé de la prestigieuse université américaine de Princetown. Philosophe, chercheur associé à l’université Paris VIII, il est aujourd’hui une des voix reconnues du mouvement féministe queer à travers le monde francophone. Mais ses réflexions portent bien au-delà de la seule question du genre.

S’affirmant longtemps comme lesbienne, Béatriz Preciado fut la compagne de Virginie Despentes avant d’entamer un long processus de ce qu’il nomme aujourd’hui une libération. Creusant un long tunnel, il a tracé sa voie vers la liberté et l’affirmation de sa transsexualité en s’injectant de la testostérone afin de sortir de la "cage politique" dans laquelle la société hétéro-patriarcale l’avait enfermé. Une démarche salvatrice.

Puisque dans le cirque du régime binaire hétéro-patriarcal, les femmes ont alternativement le rôle de belle et celui de la victime, et puisque je n’étais et ne me sentais pas capable d’être l’une ou l’autre, j’ai décidé de cesser d’être une femme. (…) Je sentais que, à force d’être écrasé entre les deux murs de la masculinité et de la féminité, je finirais par crever, inévitablement

Une binarité qui n'est plus d'actualité

"Je suis un monstre qui vous parle" est la retranscription de sa récente prise de parole devant 3500 psychanalystes réuni.es à Paris à l’initiative de l’École de la cause freudienne. La thématique de la journée était "Femmes en psychanalyse".

Régulièrement coupé, interrompu et hué, ce jour-là, Paul B. Preciado n’a pas eu l’opportunité d’aller au bout de son discours. Au cours de celui-ci, il affirme avoir fait le choix conscient de faire de sa vie une légende littéraire, un show biopolitique, plutôt que de laisser la psychiatrie, la pharmacologie ou encore la médecine construire une représentation de lui en tant qu’homosexuel ou de transsexuel.


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Et c’est précisément cette prise de position qui lui vaut d’être conspué par une grande majorité du monde académique. Ayant toute sa vie étudié les "différents types de cages sexuelles et de genres" dans lesquelles les humains s’enferment, il dénonce la société actuelle fondée sur des principes (opposition femme/homme, noir/blanc, etc) forgés et imaginés il y a des dizaines d’années. Il affirme que la binarité sur laquelle elle se base n’est plus d’actualité et qu’il est grand temps de la remettre en question.

Le temps est venu de sortir les divans sur les places et de collectiviser la parole, de politiser les corps, de débinariser la sexualité et de décoloniser l’inconscient

Quatre éléments fondateurs

Dans cette démarche, il pointe quatre éléments fondateurs de ce changement de paradigme : l’apparition de la bombe atomique qui constitue l’apparition, pour l’humain, de la possibilité de détruire la totalité de la vie sur la planète ; l’invention de la notion de genre par un pédopsychiatre américain lorsque ce dernier comprend qu’une part importante de nouveaux nés ne correspond pas au système binaire ; l’invention de la pilule contraceptive comme un système de contrôle et de régulation de la sexualité (selon Preciado, la pilule contraceptive marque l’arrivée de l’industrie pharmacologique à l’intérieur de ce système, elle qui fut introduite avec pour objectif de stopper la reproduction des races non blanches selon la pensée raciste de l’époque. Elle est donc, à l’origine, un outil d’eugénisme et de contrôle racial) ; et enfin la pornographie, devenue culture de masse après la Seconde Guerre Mondiale.

Ces quatre événements constituent pour Paul B. Preciado les jalons de ce changement sociétal auquel le monde de la psychanalyse est incapable de faire face aujourd’hui.

"Ce que je dénonce, c’est la fidélité de la psychanalyse, élaborée au cours du 20ème siècle, à l’épistémologie de la différence sexuelle et à la raison coloniale dominante en Occident", affirme-t-il dans son essai. Il y fait le parallèle, voire assimile, le processus de binarisation des corps à celui des frontières nationales et qualifie ainsi la transition de genre comme un processus de décolonisation du corps dont un des objectifs, moins personnel, est donc pour lui la déconstruction du patriarcat hétéro-colonial.


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Enthousiaste face aux mutations actuelles de la différence sexuelle, le philosophe se positionne comme "un lanceur d’alerte de la violence épistémologique de la différence sexuelle et comme chercheur d’un nouveau paradigme". Selon lui, cela ne peut se faire que par une mutation révolutionnaire de la psychanalyse et un dépassement des présupposés patriarcat-coloniaux.

Empêché de prononcer l’entièreté de son discours à l’époque, Paul B. Preciado entend aujourd’hui par la publication de son texte dans son intégralité, élargir le débat car pour lui "Le temps est venu de sortir les divans sur les places et de collectiviser la parole, de politiser les corps, de débinariser la sexualité et de décoloniser l’inconscient".

Je suis un monstre qui vous parle ; Grasset ; 10 juin 2020

Corps en transition, corps mutilés avec Paul B. Preciado et Paul Rocher


La série "Déconstruire les masculinités toxiques"

Premier article - "Sois fort, ne pleure pas"

Deuxième article - "Je suis un monstre qui vous parle"

Troisième article - "On ne naît pas homme, on le devient"

Quatrième article - "Le sexe et le mâle"


 

July Robert, traductrice et autrice.

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