Décès de Gisèle Halimi: un livre retrace son parcours de militante

Décès de Gisèle Halimi: un livre retrace son parcours de militante
Décès de Gisèle Halimi: un livre retrace son parcours de militante - © Tous droits réservés

Alors que plusieurs pétitions, appuyées par de nombreuses voix célèbres, circulent afin que Gisèle Halimi, décédée fin juillet, intègre le Panthéon, la rentrée littéraire nous donne à lire un ouvrage posthume, intitulé "Une farouche liberté", dans lequel l’avocate s’entretient avec son amie journaliste Annick Cojean.

Il y est évidemment question des gros procès emblématiques qui ont jalonné sa longue carrière d’avocate (à une époque où la féminisation des noms de métiers n’était pas encore acceptée et pour laquelle elle s’est battue, refusant de se faire appeler "avocat") ainsi que de sa vie politique, mais pas que.

"Rien ne pouvait m'arrêter"

Gisèle Halimi se livre, sobrement, et nous raconte son enfance brimée en Tunisie, sa lutte pour aller étudier en France, ses débuts humainement difficiles au barreau, sa vie de femme, de mère, d’amoureuse. Elle nous raconte aussi ses grandes amitiés avec des hommes et de femmes de lettres, des scientifiques et des artistes et les réunions militantes.

Il a fallu serrer les dents, s’adapter, inventer, résister. Refouler nos envies, mais pas notre imaginaire

"J‘étais née du mauvais côté. Mais c’était aussi un appel au sursaut et à l’insoumission. Oui, la révolte s’est levée très tôt en moi. Dure, violente. Mes engagements ultérieurs en sont directement le fruit. La blessure de l’injustice m’a donné une force fabuleuse, parce que désespérée. (...) C’était mon idéal, rien ne pouvait donc m’arrêter. J’étais née comme ça. Ce n’est pas de l’héroïsme, mais de la cohérence. Ma liberté n’a de sens que si elle sert à libérer les autres. "


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Dans cet entretien, nous découvrons comment cette femme de loi, autonome et indépendante, attachée à sa "farouche liberté" a vécu de l’intérieur l’affaire Djamila Boupacha, le procès-dit du viol (celui de deux jeunes femmes belges agressées et violées à Aix-en-Provence) ou encore le procès de Bobigny qu’elle transforme en procès "politique" d’envergure.

De grands combats

À la barre, elle appelle de grandes personnalités, parmi lesquelles Simone de Beauvoir, Michel Rocard, Aimé Césaire ou encore le prix Nobel de médecine Jacques Monod avec pour objectif de dénoncer la loi criminalisant l’avortement : " l existait des lois ineptes. Mon rôle était d’en faire le procès".

La révolte s’est levée très tôt en moi. Dure, violente. Mes engagements ultérieurs en sont directement le fruit

C’est par une victoire éclatante que s’est clôturé son combat juridique opiniâtre face à une justice de classe patriarcale, dont elle nous livre un extrait édifiant : "Il y eut des moments insensés, des répliques grotesques, venant des magistrats qui, si elles ne traduisaient pas leur méconnaissance abyssale du sujet, auraient pu prêter à rire. C’est le cas de cet échange entre le président du tribunal et celle qu’on considérait comme ‘l’avorteuse’ : – Comment avez-vous procédé pour faire l’avortement de Marie-Claire ? – Monsieur le président, je suis allée chez elle et je lui ai mis d’abord un spéculum. – Le spéculum, vous l’avez mis dans la bouche ? "


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Le jugement a consacré l’éclatement de la loi de 1920 criminalisant l’avortement et interdisant la propagande pour les méthodes contraceptives, et l’énorme médiatisation du procès a rompu le tabou lié à l’avortement.

La blessure de l’injustice m’a donné une force fabuleuse, parce que désespérée

Parmi ses grands combats politiques, l’interdiction des enquêtes de moralité sur la victime d’un viol, le remboursement de l’IVG, la création d’un fonds de garantie pour les pensions alimentaires, l’interdiction de toute incitation au sexisme dans les publicités pour la jeunesse, entre autres.

Durant son mandat de députée, entre 1981 et 1984, elle a rédigé et déposé une dizaine de propositions de lois pour accroître les droits des femmes et améliorer leur vie. Aucune de ces propositions ne fut inscrite à l’ordre du jour, ni donc discutée. Seule sa proposition sur les quotas par sexe aux élections a fait l’objet d’un projet de loi, lequel a rapidement été censuré par le Conseil Constitutionnel.

"La politique s’est révélée un univers impitoyable pour une femme attachée à son indépendance et sa liberté. On a tenté de me ligoter, de me bâillonner, de me mettre au pas. Je me suis cabrée, parfaitement indomptable. Et j’ai fini par jeter l’éponge. Isolée, hors parti, je n’avais aucune chance d’imposer ma différence dans un univers si machiste".

Plus qu'une biographie

Mais "Une farouche liberté", c’est davantage qu’une biographie relatant les grands moments d’une carrière et d’une vie militante dense et riche. C’est aussi un ouvrage qui nous donne à voir une mère partagée entre sa vie professionnelle menée à du cent à l’heure et trois garçons qu’elle souhaite voir grandir, l’amie fidèle de Simone de Beauvoir, Louis Aragon, Claire Brétecher, Jean Rostand, Noam Chomsky, Miou-Miou ou encore Guy Bedos pour n’en citer que quelques-un·es, une cuisinière hors pair réputée pour son couscous et sa mousse au chocolat dont elle n’aura jamais dévoilé la recette.


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"Attention : cela n’était en rien une régression de la condition de femme. J’étais à la cuisine parce que j’avais choisi de l’être. C’était un plaisir que je m’accordais. Une parenthèse délicieuse hors des prétoires et de mon cabinet".

Et puis surtout, il est l’occasion pour Gisèle Halimi de nous livrer un puissant plaidoyer pour la sororité dans lequel elle s’adresse aux jeunes femmes qui préparent le monde de demain. Elle les (nous) invite à acquérir leur indépendance économique, d’être égoïste (car non, le bien-être d’une femme ne doit pas passer après celui des autres !), de refuser l’injonction millénaire de faire des enfants à tout prix, affirmant que la maternité ne doit pas être l’unique horizon.

Au long de ces 160 pages, répondant aux questions de son amie, Gisèle Halimi retrace son parcours de militante et partage les convictions féministes qui l’ont habitée tout au long de sa vie. Alors que l’injustice demeure plus que prégnante dans notre société, et qu’elle est, selon elle, plus que jamais intolérable, elle enjoint toutes les femmes à poursuivre sa lutte au service de la justice et de la cause des femmes.

"Je suis convaincue que notre expérience de l’injustice, de l’exclusion, de la souffrance nous a conféré une richesse supplémentaire. Et que, sans en avoir conscience, nous puisons dans notre histoire de domination patriarcale des ressorts insoupçonnés. Il a fallu serrer les dents, s’adapter, inventer, résister. Refouler nos envies, mais pas notre imaginaire. Brider nos pulsions, pas notre volonté. Étouffer nos talents, pas notre sensibilité. Sans doute même s’est-elle développée, et nous donne-t-elle un sens de l’autre plus aigu, une indulgence pour la marge, une empathie pour les fragiles… Une nouvelle nature ? Je ne saurais trancher. Mais je sais que ces valeurs d’opprimés – courage, endurance, résilience – peut jaillir une formidable créativité."

Une farouche liberté – Annick Cojean, Gisèle Halimi – Grasset

 

Décès de Gisèle Halimi - JT

July Robert est traductrice et autrice.

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