"De la sexualité des orchidées" à l'atelier 210 : entre la conférence et le stand-up

"De la sexualité des orchidées" à l'atelier 210 : entre la conférence et le stand-up
"De la sexualité des orchidées" à l'atelier 210 : entre la conférence et le stand-up - © Tous droits réservés

Une chronique de Lisa Cogniaux

Avez-vous déjà entendu parlé de Rostellum ? Qu’est-ce que le mot pistil vous évoque ? Savez-vous que quand vous offrez un bouquet de fleurs, vous offrez en fait un bouquet de sexes ? Sofia Teillet, dans une conférence décalée, nous dévoile tout de la vie sexuelle des orchidées.

De la sexualité végétale au sens de l’existence

Dans le teaser du spectacle, Sofia Teillet introduit son doigt dans une orchidée pour en extraire le pollen. La suggestivité de la fleur ne peut que frapper : sa couleur rouge rose chair, ses pétales largement ouverts, son pistil qui pointe comme un clitoris de dessous son capuchon... On pourrait alors croire que sous prétexte de nous parler de la sexualité des plantes, Sofia Teillet va nous parler de la sexualité des humains. Pourtant, si le texte est plein de double sens et de sous-entendus, c’est toujours un prétexte à l’humour et jamais une vraie approche du sujet.

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Sur scène, la comédienne et autrice est seule, dans une salopette noire à manche courte, avec de jolis escarpins noirs et les ongles vernis. Professionnelle et élégante. L’espace est vide, à l’exception d’une table de conférencière, d’un paper board et de la projection vidéo d’une orchidée en gros plan. Malgré cette présentation qui rappelle l’auditoire d’une université et sa professeuse scientifique, le jeu dément la conférence. Comme les enfants qui se masturbent inconsciemment, Sofia Teillet appuie son entrejambe sur le coin de sa table de conférence, passe sa main sous sa salopette vers son sein pour se donner contenance, et finit le spectacle à genoux sur la table. Quant au contenu scienfitique sur la sexualité des plantes, il est émaillé de digressions philosophiques – peut-on juger la nature d’un point de vue moral ? L’existence est-elle uniquement le fruit du hasard ? Les relations de parasitisme ou de mutualisme sont-elles si évidentes à repérer ? Etre en symbiose avec quelqu’un.e, c’est bien ou pas ? Les humains utilisent-ils leur cerveau comme les plantes leurs sexes, pour se féconder ?

 

Quant au contenu scientifique sur la sexualité des plantes, il est émaillé de digressions philosophiques – peut-on juger la nature d’un point de vue moral ?

 

La sexualité des orchidées n’est au final qu’un prétexte pour dérouler un fil de pensée varié, souvent traité de manière humoristique, un stand-up captivant et léger mais riche en possibilités de réflexions. En effet, le sexe est une manière d’évoquer les sujets de la reproduction, de l’évolution, de l’instinct, et surtout des relations inter-personnelles. En plus, c’est un sujet souvent considéré comme léger et propice à l’humour, ce qui permet de conquérir le public et le féconder de pensées inattendues !

Les femmes qui évoquent la sexualité publiquement sont-elles forcément féministes ?

Il existe un présupposé : lorsqu’une scène est 100 % composée de femmes, comme c’est le cas ici, le spectacle sera soit féminin soit féministe. D’ailleurs, souvent les théâtres communiquent en fonction : les festivals qui programment uniquement des femmes le font dans une réflexion féministe sur le genre (Guerrières !, festival de Mons Arts de la Scène, par exemple, ou encore le festival XX time au théâtre de la Balsamine ). Si on ne peut que se réjouir de ces initiatives, il est questionnant de penser que quand les scènes sont 100 % masculine, il n’y a aucun présupposé : ils peuvent parler de tout, être politiques ou pas, évoquer des expériences masculines ou pas, de toutes façons ils sont considérés comme le neutre.

Mais lorsqu’une femme écrit, met en scène et joue un solo, la pratique sera considérée comme féministe que ce soit revendiqué ou non. La démarche d’écrire pour soi-même et de se porter à la scène nécessite une sacrée dose d’audace, de confiance en soi et de bravoure, dans un domaine ou, sans surprises, les hommes sont encore et toujours plus souvent programmés et produits que les femmes. Quand en plus cette femme dit le mot “sexualité”, “couilles”, “ovaires” plusieurs fois dans son spectacle, ça accentue cette idée. Dans la tête de l’autrice de cet article également…

Il existe un présupposé : lorsqu’une scène est 100 % composée de femmes, comme c’est le cas ici, le spectacle sera soit féminin soit féministe

Mais est-ce parce qu’on est femme et qu’on parle de sexe qu’on doit être explicitement féministe ? Si Sofia Teillet évoque le genre et l’engagement féministe, elle ne dénonce ou revendique explicitement quoi que ce soit. Elle saupoudre de valeurs et réflexions sur le genre un spectacle qui pourrait très bien exister sans elles. Par exemple, lorsque, pour dessiner le schéma d’une fleur, la comédienne choisit le rouge pour les ovaires et ovules et le bleu pour le pistil, elle nous dit avoir pensé à faire l’inverse pour changer, et puis finalement pas. Elle tacle à l’occasion le genre masculin – les orchidées, l’une des plus anciennes et plus diversifiées espèces du règne végétal, tiendraient leur longévité du fait que le sexe mâle ait pris sa responsabilité dans le processus de reproduction. Enfin, elle ouvre le spectacle en constatant qu’il fait beau pour un mois de février, et en ajoutant cette citation ambigüe d’Oxmo Puccino : “Les saisons se dérèglent, les femmes veulent des couilles, les hommes veulent des règles”. Mais toutes ces allusions restent sans commentaires, aux spectateurices d’en faire ce qu’iels veulent.

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Finalement, tout comme la sexualité des orchidées n’est qu’un prétexte à la réflexion tantôt légère tantôt plus profonde sur nos vies et leur (manque de ?) sens, le point de vue n’est ni féminin, ni féministe. Il est celui d’un individu situé sociologiquement – une femme blanche, française, trentenaire, artiste – qui avait envie de faire une conférence-spectacle sur un sujet qui l’intéresse. Sans parler de genre et de politique, ou alors de manière détournée.

Pour les femmes, dire je est déjà politique

Dans le générique du podcast Intime et politique produit par Lauren Bastide, celle-ci défend l’idée que quand les femmes parlent d’elles-mêmes c’est déjà féministe. À l’instar, une femme qui choisit de se mettre en scène, c’est déjà politique, même si elle parle de lézards et de vomi de poussin, de lamproie et d’orchidées plutôt que de son vécu. Et ce sera le cas tant que le mâle cis aura le privilège de l’universalité.

De la sexualité des orchidées, à l’atelier 210 jusqu’au 15 février.

Lisa Cogniaux est dramaturge et passionnée par les enjeux politiques soulevés dans les questions de représentations.

Pour nous contacter : lesgrenades@rtbf.be

 

 

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