De la "Mädchen" à la chancelière : le phénomène Merkel

Le 26 septembre prochain, Angela Merkel quittera la chancellerie. La femme politique est restée chancelière seize ans. Comment l’enfant studieuse d’Allemagne de l’Est est-elle devenue la femme la plus puissante au monde ?

Angela Dorothea Merkel naît le 17 juillet 1954 à Hambourg. Son père, Horst Kasner, est pasteur protestant et sa mère, Herlind Kasner, est professeure d’anglais et de latin. En 1957, la famille part s'installer à Templin, en République démocratique allemande (RDA). Le père s’est vu offrir un poste et intéressé par l’offre et tenté par l’idéal communiste, il a accepté. La jeune fille grandira là, dans la petite ville du Brandebourg. "C’était une vie super. On passait des heures dans la forêt, dans les champs de blé et de maïs, dans la cour [...] Jamais, jamais, je n’aurais imaginé qu’elle deviendrait chancelière !", raconte Gottfried Kerner, un ami d’enfance.

La religion est mal vue dans l’Allemagne de l’Est communiste, c’est "l’opium du peuple". Protégée par le statut de son père, progressivement proche du régime et surnommé “Kasner le Rouge”, la famille est tout de même marginalisée pour sa pratique du protestantisme. C’est à cette époque qu’Angela Merkel a développé sa capacité d’adaptation. La femme politique y a aussi appris la méfiance. "Si nous avons retenu quelque chose de la RDA, c’est un flair affiné pour repérer l’honnêteté. J’ai toujours été très méfiante et cela m’aide encore aujourd’hui à l’Ouest".

A 19 ans, Angela Merkel quitte la ville de son enfance. Elle part faire des études de physique à l’université Karl Marx de Leipzig. Elle obtient un doctorat et travaille jusqu’en 1990 comme chercheuse à l’Académie des sciences de RDA.


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De la physique à la politique 

Cinq mois après la chute du mur de Berlin, la physicienne se tourne vers la politique. Elle s'investit au Renouveau démocratique, un parti d’opposition chrétien, composé en large part de protestants. Son esprit pragmatique et sa gestion des crises sont appréciés.

Le parti se présente aux premières élections législatives libres du parlement de RDA. Il fait un piteux score, mais s’est associé au parti de l’Union chrétienne démocrate (CDU) qui, lui, est élu. Angela Merkel est alors nommée porte-parole adjointe du premier gouvernement d’Allemagne de l’Est. Le Renouveau démocratique est bientôt dissous, intégré à la CDU. Les deux partis ont même base chrétienne et le même but : la réunification du pays. 

La “Mädchen” de Kohl 

Helmut Kohl, chancelier de l’Allemagne de l’Ouest, souhaite placer une femme de l’Est à un ministère “mou”. Recommandée par le chef de gouvernement de la RDA pour son intelligence, Angela Merkel obtient en 1991 le ministère des femmes, de la jeunesse et des sports. La femme politique est sous-estimée.

On pense que Kohl l’a uniquement recruté pour faire bonne figure en ayant une femme de l’Est dans le gouvernement. Dans un parti presque exclusivement composé d’hommes, catholiques, de l’Ouest et issus de milieux de notables régionaux, Angela Merkel sort du cadre. C’est une Ossi -  ce terme désigne les personnes provenant de l'ancienne Allemagne de l'Est - protestante, divorcée, sans enfants, qui ne possède ni les codes vestimentaires, ni l’aisance de ses collègues. Le journal Libération relate qu'elle effectue son premier voyage officiel à Moscou, avec l'homme politique allemand Lothar de Maizière. "Elle ne pouvait pas représenter la RDA dans la capitale de l'URSS avec des tenues pareilles !" racontera-t-il des années plus tard, jusqu'à demander à son assistante : "Sylvia, peux-tu dire à Mme Merkel de s'acheter des tenues plus décentes ? On ne nous laissera pas entrer au Kremlin si elle est habillée comme ça…"

Un exemple parmi d'autres du sexisme que subissent les femmes en politique. Bien plus tard, elle sera même traitée de "baleine rose" par un 'humoriste' français ou encore représentée en sous-vêtement dans une publicité allemande... Elle en tirera sa force. Comme elle n’inquiète personne, elle observe, analyse et apprend.


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L’ascension d’Angela Merkel commence. L’ex-physicienne s’affirme politiquement et développe sa maîtrise du pouvoir. En 1994, changement de compétence : elle est nommée ministre de l’Environnement et de la Sécurité nucléaire. Jusqu’en 1998, la jeune femme reste ministre sous la gouvernance de Kohl, qui deviendra son mentor. Celle qu’il surnomme "das Mädchen", "la gamine", devient secrétaire de générale de CDU après la défaite du parti aux élections.

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Angela Merkel à côté d'un portrait de l'ancien chancelier Helmut Kohl à la Chancellerie à Berlin, le 8 janvier 2018. © AFP

Madame la Chancelière 

En 1999, la "Mädchen", se démarque de son mentor. Helmut Kohl est compromis dans l’affaire des caisses noires, un scandale de financements illégaux du parti. Dans une lettre pour la Frankfurter Allgemeine Zeitung, elle écrit que les événements ont "nui au parti" et que celui-ci doit maintenant "suivre son propre chemin". C’est la fin de l’ère Kohl. 

La scène politique est en ébullition. Pour certains, la lettre est une trahison. Pour d’autres, comme son ami Volker Schlöndorff, un acte de courage. "Dans le monde de la CDU de l’Ouest, il était ­ impensable de toucher à Kohl. Elle me fait ­l’effet de Siegfried dans l’opéra de Wagner qui, un peu naïvement, n’a pas peur de ­s’attaquer à Wotan".

Helmut Kohl restera furieux. Dans des interviews quelques années plus tard, il affirmera qu’Angela Merkel "ne savait même pas manger avec un couteau et une fourchette" quand il l’a nommée ministre. Wolfgang Schäuble, président de la CDU est lui aussi évincé du parti pour son implication dans l’affaire. Quelques mois plus, Angela Merkel préside la CDU et en 2005, elle est la première femme chancelière.


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© Getty Images

Clap de fin pour la "Mutti" des Allemand·es

Depuis son élection, Angela Merkel n’a plus quitté la chancellerie. La femme politique est réélue en 2009, 2013 et 2017. Pour certains, sa gouvernance a signé le retour de l’Allemagne à la prospérité économique et a montré l’exemple à suivre en Europe.

Pour d’autres, la chancelière a profité des réformes libérales de Gerhard Schröder, son prédécesseur, et a mené une politique d’austérité sociale et environnementale. Sa politique se caractérise par une stratégie de compromis, de pragmatisme et de consensus. Rien de spectaculaire, mais une stabilité dans les différentes coalitions, qu’elles soient avec les sociaux-démocrates ou les libéraux.


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Pas de grandes réformes économiques ou sociétales dans la politique d’Angela Merkel, qualifiée d’immobiliste par l'opposition. Deux décisions vont cependant marquer sa gouvernance. La chancelière crée la surprise en décidant en 2011 de sortir l’Allemagne du nucléaire après l’accident nucléaire de Fukushima. En 2015, en pleine crise migratoire, la chancelière ne ferme pas les frontières allemandes et accueille un million de migrants. "Wir schaffen das" ("Nous y arriverons") déclare-t-elle lors de la conférence de presse.

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Angela Merkel quitte une session parlementaire allemande à Berlin en juin 2021. © AFP

Après seize ans à la chancellerie, celle qu’on appelle aujourd’hui “Mutti” (“Maman”) quittera le pouvoir le 26 septembre prochain. Une longévité politique record : elle a rencontré quatre présidents français et cinq Premiers ministres britanniques. Malgré cela, Angela Merkel est toujours appréciée par une large majorité d’allemands.

Allemagne : Angela Merkel monte au front

Cet article a été écrit dans le cadre d'un stage au sein des Grenades-RTBF.

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