De la jeunesse, du jeunisme et des jeunes filles

De la jeunesse, du jeunisme et des jeunes (filles)
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C’est la rentrée, élèves et étudiant.e.s font la une. On connait la célèbre citation de Paul Nizan : «je ne laisserai personne dire que vingt ans est le plus bel âge de la vie». Peut-être Greta Thunberg le pense-t-elle tout bas, du haut de ses seize ans. A voir les attaques reçues où infantilisation rimerait avec manipulation : les jeunes (filles) peuvent-ils.elles penser tout.e.s seul.e.s ?

En 1912, Louis Pergaud publie La guerre des boutons qui relate la "guerre" que se livrent deux clans de jeunes issus de villages différents, les Longeverne et les Velrans. A la fin du livre, l’un des jeunes commente : "Dire que, quand nous serons grands, nous serons peut-être aussi bêtes qu'eux".

En  2019, le chanteur M  répète : "Quand je vois dans tes yeux d’enfants que je deviens con…"

Pourtant, comme pour toutes les communautés, les jeunes, catégorie très large et sociologiquement fluctuante, sont l’objet de stéréotypes négatifs. Il faut que jeunesse se passe, erreur de jeunesse : les expressions populaires  montrent bien qu’être jeune signifie donc immaturité, absence de réflexion posée. Le mouvement #stopauxclichés a listé ces lieux communs pour mieux les dénoncer : les jeunes sont tous des geeks, ont des problèmes avec l’autorité, sont individualistes, prennent des risques, ne sont pas engagés, brûlent des voitures, et dernièrement, ils/elles votent FN.

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La disqualification touchera donc à la fois leurs capacités (d’écrire, de penser, de se mobiliser, de se motiver) et leurs corporalité (mal être de la puberté, acné juvénile, …).

Le " jeunisme " des vieux

Pourquoi alors parle-t-on d’envie de "jeunisme" c’est-à-dire ce culte de la jeunesse et du "zéro défaut"  ? Il s’agit évidemment d’une jeunesse fantasmée, celle d’une nostalgie non pas d’un retour à sa propre jeunesse mais d’un autre soi, à la peau lisse lisse voire policée, une âme vendue aux diables du marché de la consommation et de l’apparence. Mais, par ailleurs, pourquoi juger ce que la technique permet ? Prenons l’une des cibles préférées des médias et des réseaux sociaux, Brigitte Macron. Tantôt "vielle dame à restaurer" (humour douteux comparant la femme du Président de la République à la cathédrale parisienne), on critique pourtant son allure jeune : "il y a un temps pour tout… Je préfère de loin le manque d'élégance de Mme Merkel à l'élégance "juvénile" de Mme Macron. "assène un internaute.  Mais lorsque Brigitte Macron fait la une, malgré elle,  pour une possible opération chirurgicale durant l’été, le toile la raille encore : " Qu’est-ce qu’elle a dû se faire refaire ? Tant de choix". Trop jeune trop vieille, pas assez naturelle…

Le gang des vieux (et vieilles) en colère porte haut l’étendard de l’âge, pratiquent allègrement la désobéissance civique. Ils disent que l’âge les préserve de la violence (on ne touche pas aux vieux, c’est sacré). Aînés revendiqués, ils ne sacrifient donc en rien au jeunisme sauf à considérer que descendre dans la rue, manifester, faire des happenings contestataires relèverait spécifiquement d’un esprit jeune.  Mais qu’est-ce qu’un jeune d’esprit ?

Le péril jeune 

"L'enfant vu comme un perturbateur quelque peu insaisissable parce que biologiquement évoluant ".

Les manifestations des jeunes dans le monde entier pour sauver la planète ont été vivement critiquées par une certaine frange de la population, à travers notamment les attaques et les insultes reçues par Greta Thunberg. Les arguments avancés reposent sur l’absence de réflexion approfondie et mesurée, voire la manipulation d’une jeunesse, comparée aux jeunes embrigadés dans les mouvements national-socialiste ou communiste, une jeunesse fanatique et fanatisée.

L’organisation mondiale du mouvement en "autarcie" semble pour certains menacer l’ordre social "naturel", on parle d’une "génération terrifiée qui veut jouer aux adultes", d’une " infantilisation climatique ".

L’appel aux pères de la philosophie semble renforcer ce sentiment de ne pas pouvoir penser librement quand on est jeune, comme s’il fallait passer par des rites d’initiation : "Dans sa République (315 avant J.-C.), Platon met en garde contre la corruption de la démocratie qui consiste en une inversion des hiérarchies, par excès de liberté: quand le père traite son fils comme un égal, que les maîtres flattent les disciples et que les vieillards imitent la jeunesse". Mais nous ne sommes plus au temps de Platon, depuis l’enfant est devenu une catégorie juridique et sociale, l’adolescent.e une période culturellement inventive. Dans Le Péril jeune, film de Cédric Klapisch sorti en 1994, le groupe de jeunes veut se politiser et forme le G.A.G (Groupe Anarchiste contre la Pensée Molle). Les jeunes pensent. Mais comment pensent spécifiquement les jeunes filles ? Ou plutôt comment pense-t-on qu’elles pensent ?

A l’ombre des jeunes filles en fleur 

Les jeunes sont donc victimes de préjugés mais ceux-ci sont-ils genrés ? Les jeunes filles et les jeunes garçons sont souvent réunis dans la même catégorie : les jeunes, les ados par exemple, ils ne savent plus écrire (à la main), ne lisent plus, … là  rien de genré mais les rapports sociaux de genre inscrivent en miroir et en confrontation les comportements des unes et des autres : ainsi, un stéréotype puissant est celui de l’immaturité des jeunes garçons face à la supposée (trop grande) maturité sexuelle des jeunes filles. Une étude ancienne mais révélatrice avait étudié le comportement des "crapuleuses" (les “crapuleuses” sont celles “qui font leurs macs” ou “qui font leurs belles… leur loi” et qui sont associées à un certain nombre de délits, qui adoptent des comportements déviants d’ordinaire observés chez les garçons, transgressant ainsi la loi scolaire et les codes du genre). La violence des jeunes filles est donc considérée comme très dangereuse puisqu’elle transgresse davantage que la violence des jeunes garçons. Cette prise de pouvoir est immédiatement sexualisée comme si cette dimension archétypale du sexe devenait un stigmate du pouvoir.

Un corps et un discours alternatif 

Or, dans le cas des jeunes écologistes devenus les porte-paroles dans différents pays, ce sont d’abord des pacifistes et la médiatisation a retenu un plus grand nombre de filles que de garçons pour porter publiquement le message (en Belgique, on pense à Anuna de Wever ).

C’est d’ailleurs là que la bât blesse avec la jeune Greta Thunberg qui cumule  : on a beau trouver des gens qui l’insultent de  "nympho du climat", certains proposant de lui en " foutre dans le derrière ", elle ne joue en aucun cas sur le désir. On la compare à Fifi Brindacier mais par dérision comme une nouvelle Fifi Brindacier teigneuse, la passionaria en nattes de Fifi Brindacier, l’éco FIfi, Greta Brindacier. Même si l’héroïne fictive suédoise est devenue aujourd’hui une icône du féminisme, "une badass avant l’heure", elle est avant tout " une petite fille ", fût-elle la plus forte du monde.

Comparée à Jeanne d’Arc dont on interrogea sans cesse le corps (Est-elle fille, est-elle garçon ? Est-elle pucelle ?), Greta ne laisse pas de prise à la sexualisation, ce qui en gêne certains par exemple, Michel Onfray qui ne cesse de déplorer "le non corps" de Greta. De même sa rhétorique particulière est attaquée, tout comme son indépendance d’esprit et sa capacité à argumenter. Son discours surprend, ne rentre pas dans les codes classiques d’un discours qu’on voudrait "adulte", plus "émotif" (même si on pointe aussi un discours d’émotion et non de raison en raison justement… de son âge) "Infantilisation de la politique, surmédiatisation du populisme émotivo-environnemental", Greta échappe donc à toutes les lectures classiques et fait des émules. Bien sûr, le syndrôme Asperger de Greta est utilisé dans les débats pour l’excuser ou l’enfoncer mais si on envisageait plutôt son mode d’intervention comme une parole et un corps alternatif ?

Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’Université Libre de Bruxelles

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

 

 

 

 

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