Dans l'est de l'Ukraine, les femmes paient le lourd prix de la guerre

Une femme et un petit garçon fuient la ville de Debaltseve en bus, le 1er février 2015
Une femme et un petit garçon fuient la ville de Debaltseve en bus, le 1er février 2015 - © AFP

Elle, c'est Hanna*, une femme enceinte battue par son mari, soldat mobilisé à l’époque de son témoignage. Elle n’a pas porté plainte car elle a estimé que cela n’en valait pas la peine à la suite de pressions exercées par la hiérarchie militaire ukrainienne, qui lui a demandé de retirer une précédente plainte (déposée lorsque son mari lui avait cassé le nez) afin de "ne pas faire honte à son époux".

L'est de Ukraine est déchiré par la guerre du Donbass depuis 2014, un conflit armé toujours en cours. Cette guerre a fait plus de 13.000 mort.es et près de 1,5 million de déplacé.es. Malgré ses dénégations, la Russie est largement considérée par Kiev et les Occidentaux comme le parrain militaire, financier et politique des séparatistes.


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Selon le dernier rapport d’Amnesty International publié ce 11 novembre et intitulé "Pas une affaire privée", cette partie du pays connaît une recrudescence de violences sexuelles et conjugales. "La situation est aggravée par des crises sociale et économique dévastatrices, l’accessibilité des armes et le traumatisme occasionné par le conflit armé qui se poursuit entre les autorités ukrainiennes et les séparatistes soutenus par la Russie", écrit l’organisation.

Il est très inquiétant que les femmes se retrouvent sans assistance et ne puissent pas s’en remettre aux autorités qui ont la responsabilité de les protéger de la violence domestique et sexuelle

Le rapport couvre uniquement la situation dans les régions de Donetsk et de Louhansk contrôlées par le gouvernement ukrainien. L’organisation n’a pas pu accéder aux zones contrôlées par les séparatistes, qui ne sont donc pas couvertes par son rapport.

Récits de survivantes

Une femme vivant près de la ligne de front dans la région de Donetsk témoigne qu’elle ne possède pas de biens propres, est incapable de travailler pour cause de maladie et dépend entièrement financièrement de son fils, un membre de l'armée, qui la maltraite physiquement et psychologiquement. Elle explique que son fils ne montrait aucun signe d'agressivité envers elle avant qu'il ne commence son service dans l'armée.

Au début de l'année 2020, elle a dénoncé son fils à la police, mais on lui a dit que sa plainte "n'aurait aucune chance de faire l'objet d'une enquête". Perdant confiance dans les autorités pour la protéger mais ne pouvant pas partir en raison de son manque de revenus, elle a continué à habiter avec son fils.


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Une autre a déclaré à Amnesty International qu’elle se cachait avec son bébé de son partenaire, un militaire en service actif. Elle a signalé cinq fois des incidents violents à la police (à partir de l'été 2019), et a également fait part à la police de ses menaces répétées. "Il m'a menacée à plusieurs reprises. Il m'a dit : "si tu dis un mot à ce sujet ou si tu essaies de me quitter, je te jetterai une grenade et je te tuerai. Et quand je retournerai dans la zone de conflit, je prendrai ton corps et mes compagnons m'aideront à l'enterrer, personne ne trouvera ton corps".

Violence domestique en hausse

En 2015 déjà, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme avait alerté d'un "risque accru de violence domestique, car les militaires reviennent de la zone de conflit sans bénéficier de services sociaux et psychologiques appropriés".

Les statistiques relatives à la violence domestique, bien que peu fiables et incomplètes, montrent une nette hausse des cas recensés au cours des trois dernières années. En 2018, le nombre de cas signalés a augmenté de 76 % dans la région de Donetsk et de 158 % dans celle de Louhansk par rapport à la moyenne des trois années précédentes.

Il m'a dit : "si tu dis un mot à ce sujet ou si tu essaies de me quitter, je te jetterai une grenade et je te tuerai. Et quand je retournerai dans la zone de conflit, je prendrai ton corps et mes compagnons m'aideront à l'enterrer, personne ne trouvera ton corps

Violences sexuelles de la part des militaires

Les recherches d’Amnesty International montrent que de nombreuses femmes habitant dans l’est de l’Ukraine continuent d’être victimes de violences sexuelles prenant différentes formes de la part de militaires, surtout dans les zones proches de la ligne de front.

L’organisation a recueilli des informations sur huit cas de violences sexuelles commises à l’encontre de femmes et de jeunes filles civiles par des membres de l’armée, dont deux viols, une tentative de viol et cinq cas de harcèlement sexuel, en 2017 et 2018 dans des zones résidentielles.

Une réponse inadaptée

L’organisation estime que la réponse des autorités est inadaptée. "Il est très inquiétant que les femmes, dont la vie est déjà gravement perturbée par le traumatisme et la destruction causés par le conflit, se retrouvent sans assistance et ne puissent pas s’en remettre aux autorités qui ont la responsabilité de les protéger de la violence domestique et sexuelle", déclare Oxana Pokaltchouk, directrice d’Amnesty International Ukraine.

Au cours des trois dernières années, l’Ukraine a pourtant adopté un nouveau cadre législatif et institutionnel en matière de violence liée au genre, respectant généralement le droit international relatif aux droits humains. Le pays a notamment adopté la Loi de 2018 relative à la prévention et à la lutte contre la violence domestique, mis en place des ordonnances de protection et des refuges d’urgence, et créé des brigades de policiers formés pour traiter les situations de violence familiale.


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"Protéger les victimes"

"Cependant, les nouvelles dispositions et initiatives sont souvent insuffisamment mises en œuvre et l’Ukraine n’a toujours pas ratifié la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (Convention d’Istanbul)", précise Amnesty International.

Les membres de l’armée et de la police sont par ailleurs exemptés de procédure administrative dans les tribunaux de droit commun, ce qui les protège de fait des poursuites pénales pour violence domestique.

"Les autorités ukrainiennes doivent réformer rapidement et de manière exhaustive la législation afin de protéger les victimes de violence liée au genre et de violence domestique", conclut Oxana Pokaltchouk.

*Le prénom a été modifié

Ukraine-Russie : la grande guerre patriotique

 

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