Cyberharcèlement, insultes: le monde du vin n'est pas épargné

Cyberharcèlement, insultes: quelle place pour les femmes dans le monde du vin?
Cyberharcèlement, insultes: quelle place pour les femmes dans le monde du vin? - © Ababsolutum - Getty Images/iStockphoto

Des micro-agressions, au dénigrement caractérisé, jusqu’à la violence physique ou sexuelle, tout est en place pour que ces comportements non seulement se produisent mais également perdurent dans le petit monde du vin. Il y a deux semaines, des femmes ont été menacées et harcelées après la publication d'un dessin jugé dégradant et sexiste.

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Publiée par Sandrine Goeyvaerts sur Mardi 24 novembre 2020

Toutes des commères

Un jeudi de novembre, festif, a été l’occasion pour l’interprofession du Beaujolais de communiquer avec un clip de promotion.

A peine distinguera-t-on vaguement quelques femmes vendangeant avant de refaire la place aux hommes : arpentant les vignes, croisant les bras dans le resto en patron, goûtant du raisin, puis du vin, trinquant... Les mots renforcent encore le pouvoir de l’image : pas une seule fois on n’entendra le terme vigneronne.

Isabelle Perraud, justement vigneronne en Beaujolais a tout de suite réagi à ce clip. Ce qu’elle a récolté en échange ? Un coup de fil très énervé émanant de cette interprofession, et une réponse par presse interposée où elle est qualifiée de "commère". On peut toujours prétendre que c’est de la maladresse, du manque de moyens mais ce qui est intéressant de noter, c’est la réaction de l’interprofession qui balaie les critiques en disqualifiant son autrice et en utilisant des femmes pour porter son discours.

Bien sûr, on peut entendre l’argument "covid" et du montage d’anciens rushs pour faire un clip. Cela veut donc dire qu’il n’y a pas d’images exploitables de femmes dans leurs archives ? On rappelle à toutes fins utiles que les interprofessions sont financées par les vigneronnes et les vignerons, et censées les représenter dignement.


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Ou des emmerdeuses

On pourrait penser que ces deux affaires n’ont pas de lien entre elles, que c’est juste une affreuse coïncidence : des femmes s’érigent contre le sexisme ou l’absence de représentativité féminine, et elles subissent en retour mépris ou attaques personnelles. Pire, on leur dénie même le droit essentiel d’émettre une critique.

Il est intolérable, qu’en 2020, pour avoir émis un avis, une femme soit méprisée, vilipendée, harcelée ou menacée

Dénoncer ces attitudes vous donne le rôle de l’emmerdeuse, de celle par qui vient "la polémique", autrement dit une critique agressive. Le problème est aussi là : n'importe quel propos qui va un poil à contre-sens du communément admis est qualifié de "polémique".

Un modèle de société basé sur le mâle dominant

Les prises de bec sont fréquentes sur les réseaux sociaux entre hommes  mais elles ne résultent pas du même mécanisme et ne produisent pas les mêmes effets. Quand des femmes interrogent une attitude ou une publication sexiste, la nature même des insultes est différente : pour les femmes, elles ont trait le plus souvent à la sexualité, et à la santé mentale : la fameuse "hystérie féminine" revisitée. Ce que cela suggère ici, c’est le sentiment de pouvoir absolu qu’ont ces hommes et de l’impunité qui va avec. Le monde du vin, son industrie, est encore et toujours formée sur l’idée du mâle dominant : ils ont, ils croient avoir l’ascendant et cela se manifeste par leur refus absolu de remettre en question ce qui pour eux constitue le monde. 


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Si considérer que les femmes n’ont pas à être traitées comme des bouts de viande, réifiées ou insultées est de la pudibonderie, alors pudibondes de tous pays, levons-nous et cassons-nous 

Les clichés méprisants, sexistes que l’industrie du vin véhicule à propos des femmes continuent d’être utilisés sans vergogne. Les micro-agressions sont permanentes, et c’est tout le problème. Prises de manière isolées, elles ne semblent pas bien "méchantes", mais c’est l’addition de ces insultes qui use.

Certains hommes se permettent encore d’écrire de tels articles, reflétant leur vision de la femme : il ne peut exister que deux types de femmes, vendeuse d’amours tarifées ou canons décérébrées. "Des putes blondes, il y en a des centaines dans le Mondovino", écrit en toute décontraction ce même blogueur.

Et les réactions autour ? On se gausse de la "nouvelle pudibonderie" : soit, si considérer que les femmes n’ont pas à être traitées comme des bouts de viande, réifiées ou insultées est de la pudibonderie, alors pudibondes de tous pays, levons-nous et cassons-nous.  

Le masculin neutre

Les femmes sont en permanence sexualisées au travers des objets que sont les bouteilles de vin et leurs étiquettes. Combien contiennent des femmes à poil, des références aux mœurs légères féminines, combien des jeu de mots hasardeux?

Le langage du vin, indubitablement participe également à l’oppression systémique des femmes et des minorités. De même que toutes ces "blagues" permanentes, sur les aptitudes, la compétence, le goût des femmes, les prétendues promotion canapé … Le nombre de femmes présentes dans le monde du vin n’y change rien : il ne fait pas la position.


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Si de plus en plus de femmes travaillent dans le milieu, elles n’ont pour autant pas encore autant de "poids médiatique" ou de voix au chapitre que leurs homologues masculins. Comme dans beaucoup de domaines, l’Homme est vu comme la valeur par défaut. Si dans un domaine, la ou les femmes ne sont pas clairement identifiées, on considérera que c’est un vigneron.

Il est encore incongru de voir à l’heure actuelle des campagnes de communication utilisant le mot "vigneronne" : c’est presque partout – et dans nombre de régions - le terme "vigneron" qui englobe toutes les réalités du terrain. Peu importe que de nombreuses femmes soient cheffes d’exploitation, viticultrices en solo, ou en duo (masculin/ féminin ou féminin/ féminin d’ailleurs) : elles sont effacées derrière ce masculin neutre.

Cela participe à entériner l’idée que les femmes dans le milieu sont rares puisqu’on ne les voit pas ou peu, et contribue à assoir l’idée que c’est un monde dur, où elles n’ont pas leur place. Travailler sur la représentativité permettrait déjà d’équilibrer la balance, et rétablirait dans l’imaginaire des gens ce qui est une vérité de terrain.

Les femmes du vin sont nombreuses et ceci, quels que soient les secteurs. On connait tous et toutes des sommelières, des vigneronnes, des cavistes, des critiques brillantes : certaines se sont hissées à des niveaux de "pouvoir" important. Ces femmes influentes sont utilisées régulièrement comme "paravent antisexiste" : si elles ont réussi, si elles obtiennent certaines récompenses, alors c’est la preuve que le monde du vin n’est pas misogyne.


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De la différence culturelle au sexisme systémique

Le sexisme n’est pas une exception culturelle : en guise d’excuses, certains évoquent l’esprit gaulois cher aux francophones. Mais il s’agit de tout autre chose de systémique et quasi universel. Même la contreculture du vin nature s’est nourrie de la culture sexiste et du patriarcat :  il suffit de lorgner du côté des étiquettes voire d’écouter certains de leurs vignerons.

Dans le monde anglo-saxon, le sexisme s’exerce avec les mêmes mécanismes, les mêmes pressions et le même immobilisme: lire à ce sujet la tribune de Vinka Danitza. La goutte d’eau a peut-être fait déborder le vase avec une affaire sensiblement dans la même veine que celle qui me concerne : le WineBitch.  Ce hashtag devenu viral a une explication : un célèbre critique vins a partagé – avec un cercle restreint d’amis semble-t-il – des "blagues" sur Whatsapp, toutes portant atteinte à la "génération montante du vin", et à d’autres représentants hommes et femmes.

Ici, ce n’est pas seulement de la misogynie qui s’exerce, mais aussi ce sentiment qu’ont certains hommes du vin d’être légitimes à juger d’autres personnes, particulièrement leurs subalternes. Il a beaucoup été question dans ce cas de "satire" : mais la satire en soi est censée être un levier permettant de dénoncer ceux et celles qui exercent et possèdent le pouvoir, pas l’inverse.

Ce critique a abusé de sa position de "dominant" pour rudoyer d’autres personnes, sans absolument aucune raison valable : c’est inadmissible. Tim Atkin s’en est fait l’écho. D’autres femmes ont relayé, comme Laura Donadoni ont dit enfin tout haut ce qu’en secret on est très nombreuses à espérer. Stop. It’s not okay.

Les clichés méprisants, sexistes que l’industrie du vin véhicule à propos des femmes continuent d’être utilisés sans vergogne

Porter plainte ? Ignorer ?

"Ferme internet, coupe tes réseaux, ignore-les". "Porte plainte". "Ne judiciarise pas tout !". " Dénonce-le. As-tu des preuves ? Montre-les !". "Es-tu sûre d’avoir bien compris ? N’est-ce pas toi qui l’a provoqué ?". "Ça ne doit pas être débattu en place publique". "Publie-les ces menaces".

Quelques-unes des injonctions contradictoires que l’on fait peser sur les femmes victimes, au point qu’elles finissent par douter à la fois de ce qu’elles ont vécu, et du bien-fondé de leur réaction. As-tu employé les bons mots ? Ne l’as-tu pas un peu cherché ? A force, on en vient à douter et à se demander si on ne voit pas des choses qui n’existent pas. La rhétorique est la même que dans des affaires plus graves : interroger la forme avant le fond, et ainsi déstabiliser les femmes. 


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C’est absolument injuste : pourquoi devrait-on se taire et éviter de "provoquer un conflit" alors qu’en réalité, tout ce que nous demandons – et auquel nous avons droit – c’est le respect ? Pouvoir simplement travailler, évoluer, émettre des critiques sans craindre pour notre intégrité, tant mentale que physique.

C’est précisément cet état d’esprit, de remise en question de la parole des femmes qui conduit à des actes bien plus graves. Une affaire a défrayé le monde de la sommellerie anglophone, impliquant des sommeliers à très haut niveau. Le résultat ? Des hommes écartés, une cour renouvelée mais guère de progression au niveau représentativité.

Combien sont les femmes à avoir dû quitter le monde du vin après le rendu d’un jugement dans une affaire de harcèlement, même si ledit jugement les a reconnu victimes ?

Après l’affaire Sibard, toutes les femmes concernées ont quitté soit le monde du vin, soit le pays dans lequel elles travaillaient. Un prix à payer très élevé, n’est-ce pas ? Les micro-agressions quant à elles, si elles ont bien un impact psychologique énorme, sont très difficiles à prouver.

Installer la rivalité entre femmes

La violence est aussi là : dans le manque de réactions ou de soutien, massif et inconditionnel des professionnels et professionnelles du vin. Nous devons relayer, soutenir, porter la voix d’autres femmes. Peu importe que nous ayons parfois quelques divergences d’opinion : la sororité doit primer.

Encourageons-nous les unes les autres. Et peut-être que ce Vieux Monde du vin deviendra plus respectueux envers les femmes et toutes les minorités qui en font aussi partie.


Le témoignage de Sandrine Goeyvaerts

Les Grenades ont récolté le témoignage de la sommelière, directement concernée par l'affaire de cyberharcèlement.

"Je suis caviste depuis plus de 10 ans, professionnelle du vin depuis 20 ans et autrice, et j’ai été victime d’une véritable campagne de cyber-harcèlement il y a une quinzaine de jours pour avoir pointé le sexisme du dessin paru dans un magazine du vin. Ce n’est pas si étonnant que ça : des micro-agressions, au dénigrement caractérisé, jusqu’à la violence physique ou sexuelle, tout est en place pour que ces comportements non seulement se produisent mais également perdurent ", explique-t-elle.

"Tapin", "psychotique", "paranoïaque aiguë", "Féministérique", "boulet", elle raconte avoir reçu toutes ces insultes. "En public, et quasi en toute impunité. On m’a aussi attaquée sur mes compétences professionnelles, tant de journaliste que de caviste, sur mon apparence… Cette tentative de décrédibilisation et d’intimidation a rapidement pris des proportions inouïes".

Elle poursuit : "Au tout début, un des comptes auxquels je suis abonnée partage ce dessin que je retweet avec un commentaire, pointant son sexisme évident. Julien Fouret me répond. Le parallèle avec l’agente en vins pour moi est évident, comme pour de nombreuses personnes connaissant bien le milieu du vin, parisien et/ou nature. L’autrice du tweet initial me confie l’avoir envoyé au compte instagram Paye-tonpinard qui relaie également".

"En ce qui me concerne, je diffuse ce dessin, sur Facebook avec mon compte perso. C’était ouvrir la boite de Pandore. Durant la soirée, je reçois d’un numéro inconnu une série de SMS : il s’avère qu’ils proviennent du rédacteur en chef de cette revue".

Si tu cherches la bagarre, tu sais que je ne me dérobe jamais, et je ne manque pas de moyens pour ce faire

"Ces SMS, désagréables puis menaçants ensuite sont doublement violents : par les mots qu’ils contiennent et par le contexte dans lequel ils s’inscrivent. Je les perçois comme une violation de mon intimité", précise Sandrine Goeyvaerts.

Les choses évoluent rapidement : le magazine poste un droit de réponse ; puis des journalistes du magazine, son rédacteur en chef, ou des sympathisants écrivent des posts, concentrés sur quelques comptes, où les insultes et allusions fusent. "Cette campagne de harcèlement a connu un pic d’une bonne semaine durant laquelle il m’était impossible d’ouvrir le réseau sans tomber sur ou l’autre de ces attaques. Elle est très bien racontée dans un article.

"A noter que d'autres journalistes féminines ont été prises à partie, et attaquées sur leurs compétences ou leur probité comme Ophélie Neiman. "Arriviste", lui écrit ainsi Michel Bettane, par SMS. "Tu en assumeras les conséquences". Le ton de la conversation suinte à la fois de condescendance et de mépris. Depuis les insultes et allusions, si elles se sont faites plus discrètes n’ont pas vraiment cessé".

"Double effet pervers : certains hommes du vin se sont emparés de l’histoire pour la raconter par le menu, ils sont eux-mêmes devenus cibles d’insultes et donnent donc l’impression que cette histoire n’est qu’un règlement de compte entre hommes de milieu du vin différents, effaçant ainsi la dimension sexiste de l’affaire", conclut-elle.

Le magazine En Magnum a été contacté et n'a pas donné suite.


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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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