COVID-19: la Belgique doit garantir les droits des femmes

COVID-19 : la Belgique doit garantir les droits des femmes
COVID-19 : la Belgique doit garantir les droits des femmes - © Getty Images

Lors d’une interview récente donnée aux Grenades, Françoise Tulkens, ancienne vice-présidente à la Cour européenne des Droits de l’Homme, rappelait que "L’État fédéral est responsable du respect des droits fondamentaux par toutes les entités fédérées. L’État ne peut pas se décharger de sa responsabilité sur les Communautés ou les Régions." 

La magistrate faisait allusion aux engagements pris par la Belgique à travers la ratification de textes internationaux en matière de droits des femmes. Dans cet entretien, elle est revenue à plusieurs reprises sur la Convention sur l’Élimination de toutes les formes de Discriminations à l’Égard des Femmes (la CEDEF).

Un texte qui protège toutes les femmes

En ces moments de crise du COVID-19, il est plus que jamais utile de rappeler que les droits des femmes sont protégés par des textes internationaux. Si la Convention d’Istanbul est effectivement le texte le plus abouti en matière de prise en compte des violences contre les femmes, la CEDEF est, quant à elle, l’instrument le plus complet qui couvre les droits des femmes dans tous les domaines.

Adopté en 1979 par l’Assemblée générale des Nations Unies et ratifié en 1985 par la Belgique, ce texte a force de loi dans notre pays mais il reste largement méconnu, que ce soit par le grand public ou par les acteurs et actrices impliqué·es dans le champ juridique et dans la lutte pour l’égalité des femmes et des hommes.

La pandémie de COVID-19 met clairement en évidence l'inégalité entre les sexes sous toutes ses formes. […] La future crise économique frappera les femmes beaucoup plus durement

Comme les associations de femmes le rappelaient dans une tribune publiée à l’occasion des 40 ans de la CEDEF, l'objectif de ce texte est de défendre spécifiquement l’accès des femmes à tous leurs droits et à toutes leurs libertés dans tous les domaines : éducation, emploi et droits sociaux, santé, diplomatie, vie politique, justice, droit civil et familial, etc.

Mais cette convention va plus loin en soulignant aussi certains aspects liés à la position spécifique des femmes dans la société : protection de la maternité des travailleuses, lutte contre différentes formes de violences ou encore accès à des services de santé et d’éducation à la santé, notamment en matière de planification des naissances.

Soulignons également le rôle essentiel de la CEDEF dans l’étude et l’analyse de la situation des femmes à travers le rapport présenté tous les 4 ans par l’État Belge. Lors du dernier rapport, le Comité CEDEF a ainsi exprimé plusieurs observations qui ne peuvent être niées par les responsables politiques belges. Parmi celles-ci, la nécessité de porter une attention particulière à la protection des groupes vulnérables (femmes, migrantes, pauvres, en situation de handicap, etc.). Ces observations obligent l’État à y répondre dans son droit interne.

Droits des femmes malmenés par la crise du coronavirus

Ces derniers jours, de très nombreuses voix se sont élevées pour rappeler combien les femmes sont impactées de manière violente par cette crise sanitaire que nous traversons. Des sonnettes d’alarme ont été tirées dans ce sens par les associations de femmes, les services de première ligne (en matière de violences conjugales, aides sociales, centres de planning…), des académiques, etc. Des institutions internationales se sont également relayées pour souligner ces constats et demander aux États de prendre leurs responsabilités pour protéger les femmes.


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C’est ainsi que dès le 12 mars 2020, le Forum économique mondial a rappelé que "Les retombées du coronavirus peuvent être pires pour les femmes que pour les hommes". Cette mise en garde, qui n’a pas tardé à se confirmer dans les faits, a ensuite été relayée par Evelyn Regner, présidente de la commission des droits des femmes du Parlement européen.

Elle va plus loin dans le constat et invite à penser au-delà de la crise : "La pandémie de COVID-19 met clairement en évidence l'inégalité entre les sexes sous toutes ses formes. […] La future crise économique frappera les femmes beaucoup plus durement. Il nous appartient de renforcer durablement la santé physique et mentale des femmes et leur indépendance économique au-delà de la crise du COVID-19."

Des institutions internationales se sont également relayées pour souligner ces constats et demander aux États de prendre leurs responsabilités pour protéger les femmes

Pour tenter de limiter l’aggravation de la situation des femmes, les propositions des associations de terrain n’ont pourtant pas manqué : soutien des métiers féminisés dits de la première ligne, mesures urgentes pour garantir les droits sociaux et économiques des femmes, initiatives pour faciliter la conciliation entre vie familiale et professionnelle, soutien aux familles monoparentales ou avec un·e enfant handicapé·e.

D’autres propositions avancées par les associations visaient à faciliter l’accès à l’IVG et à la contraception ainsi qu’aux services sociaux et à la santé, à soutenir les femmes migrantes, à assurer la sécurité des femmes victimes de violences et leur protection par la Justice ou encore à aider les femmes impactées par la précarité numérique, etc.

Malheureusement, à part quelques avancées, surtout de l’initiative des entités fédérées, la Belgique n’a pas encore pris la mesure de ce qui pèse concrètement sur le quotidien des femmes et de la responsabilité qui est la sienne de protéger les femmes et leurs droits.

Les femmes font pourtant tourner le pays !

Pour combattre le virus, les femmes sont montées au front en tant qu’infirmières, aides familiales et ménagères, aides-soignantes dans les maisons de retraite, sages-femmes, accueillantes d’enfants à domicile, puéricultrices, caissières, travailleuses du commerce, personnel logistique des hôpitaux et des homes, etc.

À la maison, elles ont pris en charge les tâches domestiques et éducatives, remplacé les enseignant·es, veillé au bien-être de la famille et au respect des mesures sanitaires… Et, pour certaines, en cumulant avec du télétravail, sans oublier toute la charge mentale qui pèse plus lourdement sur le dos des femmes.

Par solidarité, par plaisir ou pour palier les manquements des pouvoirs publics, elles ont sorti leurs machines à coudre, fils et tissus pour fabriquer des masques afin de protéger la population contre la propagation du coronavirus.

Dans les quartiers, les villages, les maisons maternelles, les centres pour réfugié·es, les banques alimentaires…, elles se sont investies sans compter dans des actions de soutien aux plus démuni·es.

Dans les associations d’éducation permanente, elles ont maintenu le lien avec les femmes isolées, les plus âgées, les plus souffrantes, les femmes sans papiers, les mères solos… Elles ont redoublé de créativité pour maintenir un travail de proximité avec toutes celles qui déjà en temps normal se trouvent isolées.

Confinées ou pas, les femmes n’ont pas été à l’arrêt. Elles ont fait tourner le pays. Beaucoup sont fatiguées et à bout ! Et, malgré toutes ces situations et toutes ces mobilisations, les femmes continuent à être niées et même méprisées dans leurs droits les plus élémentaires.

Les droits des femmes ont un lieu politique 

La mise en place fin 2019 d’une Conférence interministérielle des droits des femmes (CIM) avait donné beaucoup d’espoir aux organisations de femmes qui s’époumonent depuis des années à exiger une réelle coordination entre les différents niveaux de pouvoir et les différent.es ministres. Dès le début du confinement, il était donc logique de réclamer sa mise sur pied rapide afin de prendre les mesures urgentes pour soutenir les femmes impactées par la crise du COVID-19.

Mais l’urgence ne semble pas avoir la même signification pour tout le monde puisqu’il a fallu attendre le 8 mai pour la voir se réunir, cette fameuse CIM ! 12 ministres allaient enfin se rencontrer pour discuter droits des femmes et surtout s’engager à la hauteur des dégâts de terrain que nous constatons depuis près de deux mois.

À la hauteur de ce que vivent les femmes au rythme du confinement. À la hauteur des attentes et des revendications des associations de terrain. À la hauteur des engagements pris par la Belgique au niveau international. Force est de constater que le résultat est plutôt décevant.

Confinées ou pas, les femmes n’ont pas été à l’arrêt. Elles ont fait tourner le pays. Beaucoup sont fatiguées et à bout ! Et, malgré toutes ces situations et toutes ces mobilisations, les femmes continuent à être niées et même méprisées dans leurs droits les plus élémentaires

Entre des mesures déjà en vigueur en matière de violences à l’égard des femmes et l’absence totale de propositions en ce qui concerne les familles monoparentales ou encore les femmes migrantes, la CIM des droits des femmes a raté son rendez-vous avec l’Histoire !

Appliquer la Convention sur l’Élimination de toutes les formes de Discrimination à l’Égard des Femmes !

Une CIM droits des femmes reste pourtant un instrument pertinent pour faire face à la complexité institutionnelle du pays. Mais cette instance ne peut fonctionner correctement que si elle a l’ambition de prendre en compte l’ensemble des droits des femmes en s’appuyant sur les engagements pris par la Belgique au niveau international. Faire fonctionner une CIM grâce à la bonne volonté des un·es et des autres ne mènera à rien ou à très peu.


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Si certaines ministres membres de la CIM ont bien saisi la nécessité de suivre les recommandations de la Convention d’Istanbul en matière de violences à l’égard des femmes, il n’en est rien concernant la CEDEF alors qu’elle constitue pour les femmes un outil dynamique de lutte contre les discriminations structurelles, levier qui tient compte de leurs réalités de vie complexes, tout en soulignant l’importance de la dimension intersectionnelle des discriminations qui se recoupent et engendrent un effet cumulé de conséquences négatives pour les femmes.

Dans le contexte de crise sanitaire que nous traversons, cette convention est plus que jamais nécessaire et doit être appliquée, comme le rappelait Françoise Tulkens: "C’est l’occasion ou jamais de mettre cette convention en vigueur, de montrer toutes les situations où il y a des discriminations à l’égard des femmes."

Les Grenades en tête à tête avec Françoise Tulkens

Placer les droits des femmes au centre des préoccupations politiques permettra de sortir plus vite de cette crise sanitaire et de lancer les bases d’une société égalitaire, solidaire et juste pour toutes et tous.

Hafida Bachir, Secrétaire politique de Vie Féminine

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.