Corps dissociés en exil, guérir par la peinture

À partir de ce jeudi 7 octobre et jusqu’au 25 novembre se tient à la Wetsi Art Gallery la toute première exposition de Nabila Hamici. Au cœur de ses œuvres, une double question : la folie dans l’art et la santé mentale des personnes fragilisées en contexte post-colonial. Rencontre croisée avec la curatrice et l’artiste.

C’est au sein du tiers-lieu Café Congo que se loge la Wetsi Art Gallery, un espace dédié aux artistes issu·es des diasporas africaines qui participent à la création de nouveaux narratifs sur la culture noire ou afrodescendante. Nous y retrouvons sa fondatrice Anne Wetsi Mpoma quelques jours avant le vernissage de l’exposition Corps dissociés en exil. L’heure est aux derniers préparatifs pour cette historienne de l’art, penseuse décoloniale, commissaire d’exposition et autrice.

Elle introduit : "Les peintures de Nabila Hamici interpellent. C’est la première fois que j’expose une artiste qui aborde la question de manière aussi frontale, mais dans mes écrits, mes points d’analyse, la santé mentale revient très souvent."


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Racisme systémique et santé mentale

À travers ses œuvres, Nabila Hamici interroge la folie dans une perspective décoloniale. La curatrice observe l’impact du racisme systémique sur la santé mentale des personnes racisées depuis longtemps : "Ces groupes de personnes sont beaucoup plus soumis à des états dépressifs, qui à répétition, peuvent engendrer des maladies graves. Je veux amener ces questions dans la société en général, et dans nos communautés aussi parce qu’il y a beaucoup trop de tabous. On n’en parle pas et le silence tue. C’est la parole qui va libérer."


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C’est sur les réseaux sociaux que les deux femmes se sont rencontrées. "Nabila est très active sur Facebook. On avait des ami·es en commun, je suivais ses stories. Elle discutait beaucoup de sa maladie, mais aussi de post-colonialité, des relations de pouvoirs entre personnes racisées et la manière dont elles sont broyées par le système. Un jour, elle a partagé ses peintures. On a commencé à échanger et c’est comme ça que le projet de l’exposition est né, ça s’est fait très simplement. J’aime travailler avec les artistes femmes, il y a du respect, de l’entente, de l’entraide, on se comprend."

Peindre pour s’en sortir

Nabila Hamici est née en 1980, à Alger, en Algérie. C’est au cœur de la guerre civile, de la “décennie noire” qu’elle a passé son adolescence. C’est seule qu’elle a migré en France au début de sa vingtaine, puis plus tard, en famille aux États-Unis où Norman Ajari, l’auteur du célèbre ouvrage "La dignité ou la mort, Éthique et politique de la race" a obtenu un poste universitaire.

Je disais ‘je suis la folle qui peint dans son sous-sol’

Avant de peindre, Nabila Hamici travaillait en tant qu’architecte. Sa pratique artistique s’est développée au cours d’un épisode psychotique en contexte d’exil l’année dernière. "J’ai toujours peint, mais depuis peu j’ai commencé à peindre de façon viscérale. J’ai été diagnostiquée comme schizophrène, et lors d’un séjour en hôpital psychiatrique on m’a mis un pinceau dans les mains. J’ai trouvé une urgence capitale à peindre mes émotions dans cette période de crise", éclaire Nabila Hamici par visio-conférence depuis les États-Unis.

Aujourd’hui, l’artiste est stabilisée, mais elle continue à utiliser le processus créatif qui l’accompagne pour se soigner. À la Wetsi Art Gallery, elle présente désormais sa première exposition. "Ça me fait un très grand effet. Je ne pensais pas qu’un jour ça intéresserait quelqu’un de voir mes travaux. Ce projet m’a aidé à guérir, à revenir et à être reconnue dans un monde social normal. Je disais ‘je suis la folle qui peint dans son sous-sol’ et d’un coup je sors de mon sous-sol telle une chenille qui devient papillon. Ça me fait très plaisir que l’on considère mon handicap et que ce soit une force."

Les réseaux sociaux, où elle a rencontré Anne Wetsi Mpoma l’ont également aidé à aller mieux. "Comme je me sentais seule dans ma maladie, le fait de communiquer ma souffrance avec les gens, ça a été une thérapie pour moi. Je fais des vidéos où je raconte ma vie, mes difficultés, mes victoires sur la maladie, ça me met en contact avec beaucoup de gens et ça participe à ma guérison."

"Ça rend fou d’être sans papier"

Le titre de l’exposition est inspiré d’un texte de la peintre. Elle y parle de la schizophrénie qui dissocie l’esprit du corps. Quant à la notion d’exil, elle est liée à son parcours. "Je me suis exilée deux fois et je pense que ma schizophrénie vient du fait d’avoir autant de fois perdu mes repères. J’étais sans papier en France puis sans papier aux USA. Ça efface ta place dans la société, ça rend fou d’être sans papier. Tu es reléguée sur le plan de la dépersonnalisation. Tu ne peux pas travailler ou te promener sans avoir peur de te faire déporter. Cette inadéquation constante à la société cause des maladies mentales."

Il faut créer des espaces où on peut souffler

Dans ses œuvres, l’artiste représente souvent cet exil destructeur. "Je peins aussi des villes étrangères qui me dépassent, qui me surpassent avec leurs gros buildings et me remettent à ma place d’exilée qui ne connait pas ça." Femme de lettres, Nabila Hamici cite de nombreux auteurs, à l’instar de Frantz Fanon, connu pour ses écrits sur l’impact de l’aliénation sur la santé mentale des peuples colonisés.


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À travers son art, elle conjugue peinture et écriture. Ses textes accompagnent les peintures et contextualisent le récit visuel. Mais l’écrit fait aussi pleinement partie des œuvres, elle nomme sa calligraphie 'schizo-graphie'. "Cette écriture ‘dit les choses’ pour reprendre l’expression d’Henri Michaux, là où les textes représentent les images", indique le dossier de l’exposition.

Questionner la société

Au mois d’avril 2022, au retour de Nabila Hamici en Europe, une série de rencontres seront organisées autour de la santé mentale des populations racisées. "Je veux proposer cette réflexion au public. La question du lien entre racisme et santé mentale est permanente. Par exemple, concernant ce qui s’est passé avec Junior Masudi Wasso, moi en tant que personne racisée et nous en tant que groupe, nous devons lire les articles de presse qui minimisent l’impact de l’insulte, de l’agression, de l’humiliation, du mépris ; c’est notre quotidien. C’est épuisant, ça nous tue à petit feu, ça nous rend fous. Je veux que l’exposition apporte quelque chose de positif en termes de guérison dans la société", appuie Anne Wetsi Mpoma.


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La fondatrice de la Wetsi Art Gallery dit ne pas avoir toujours été militante. "Quand j’étais plus jeune, j’étais convaincue que si tu veux tu peux. J’étais consciente du racisme, mais il y a eu un moment de basculement où je me suis rendu compte que ce n’était pas une fatalité. Je suis devenue militante en décidant de lutter contre, et en me disant que c’est même de notre devoir puisque c’est une injustice qu’on subit. Par exemple, ce n’est pas normal de galérer pour trouver un appart parce qu’on est noir, ça a des effets sur la santé mentale et physique aussi. Entre femmes activistes, on doit aussi apprendre à développer des mécanismes de soin, c’est un monde qui est empreint de violence et il faut créer des espaces où on peut souffler, être vraies. Nabila c’est l’une d’entre nous."

À savoir : chaque année le 10 octobre est marqué par la "Journée mondiale de la santé mentale". L’occasion plus que jamais de sensibiliser la population à ces questions.

Infos pratiques : Corps dissociés en exil, un projet de la Wetsi Art Gallery, asbl Nouveau Système Artistique, Bruxelles. Vernissage ce jeudi 7 octobre à 18h00, rue de la Petite Île 1A, 1070 Bruxelles.

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