Corps d'été, corps détestés

A la recherche des corps d'été - Cyndia Izzarelli
A la recherche des corps d'été - Cyndia Izzarelli - © ©RTBF

Cette chronique a été écrite pour l'émission radio "Les Grenades, série d'été", à retrouver chaque samedi de l'été sur La Première, de 9h à 10h.

Épisode 2 : corps d'été, corps parfaits.

Je suis partie à la recherche de mon corps d'été et pour me mettre dans le bain, j’ai même fait acte de contrition, car j’ai ressorti mon album photo (le vrai, en papier, celui d’avant les réseaux sociaux). Et j’ai consciencieusement passé en revue toutes mes photos de vacances de ces 20 dernières années.

De mes 16 ans maigrichons à mes 34 ans très très en chair, en passant par l’année où j’ai eu de la poitrine, l’année où j’ai eu des abdos (ça n’a pas duré longtemps), l’année où j’ai triplé de volume parce que je me suis fait bouffer par des moustiques tigres, l’année où, lasse de mon 1m59, j’ai porté des talons tout le temps, même sur la plage, oui, jusqu’à me péter la cheville.

En 20 ans et autant d’étés, j’ai tout fait, du 38, du 36, du 40 et du 46, des mèches blondes, la boule à zéro, du banc solaire, une crise d’acné de soleil, une épilation intégrale, pas d’épilation du tout pendant un an.


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N'être jamais assez

Le temps faisant son œuvre, je regarde aujourd’hui ces clichés avec bienveillance et distance, comme si j’admirais les photos d’une inconnue, une inconnue aux visages multiples, mais avec un point commun : l’insatisfaction.

Le seul souvenir commun à tous ces étés passés, cette sensation latente, persistante, que ce n’était jamais assez, que JE n’étais jamais assez, ou alors trop, ou alors à côté, en tout cas sans cesse distancée par cet inaccessible corps parfait, validé, adoubé, admiré, envié. Et j’ai réalisé qu’en fait de corps d’été, j’ai surtout habité un corps détesté.

Le corps "idéal", c'est jamais le tien

Ahhh, le corps idéal. Cette ligne de fuite, cet horizon inaccessible, des statues grecques aux Kardashian en passant par Marylin, Twiggy, Cindy, le corps idéal, c’est simple, c’est jamais le tien. Par contre, c’est toujours celui qu’on te désigne, sur les écrans, sur les affiches, sur le papier glacé.

Sur Instagram, les mannequins "grande taille" sont les premières à être censurées

Pourtant, en Belgique, 49% de la population est considérée en surpoids; 15% est obèse. Ça fait 1 million et 719.000 personnes. Qui ont aussi un corps en été. Où sont-elles?

Sur Instagram, les mannequins "grande taille" sont les premières à être censurées; simplement parce que l’algorithme calcule la décence d’une photo au pourcentage de peau nue qui y est montré. Un corps plus gros, ça fait plus de superficie, donc plus de nudité. CQFD.


►►► A lire : Le hashtag #grosse censuré sur Instagram: la grossophobie à l'heure des réseaux sociaux


En Belgique, il y a aussi un peu plus de 2 millions de femmes âgées de plus de 50 ans. Qui ont aussi, un corps en été. Où sont-elles ? Est-ce que Jane Fonda pourra toutes les sauver?

De timides tentatives

Alors, certes, Il y a quelques timides tentatives. Le 4 février dernier, Télérama consacrait sa couverture à la grossophobie, photo contractuelle à l’appui. On se souvient des campagnes Dove célébrant les corps sous toutes leur formes, maigres, rond, très gros, avec cicatrices et vergetures; l’année dernière, la marque américaine de cosmétiques Billie lançait sa campagne d’été sur des mannequins blanches et blacks, aux ventres mous comme les nôtres et au maillot non épilé.

Cette sensation latente, persistante, que ce n’était jamais assez, que JE n’étais jamais assez, ou alors trop, ou alors à côté, en tout cas sans cesse distancée par cet inaccessible corps parfait, validé, adoubé, admiré, envié. Et j’ai réalisé qu’en fait de corps d’été, j’ai surtout habité un corps détesté

Alors certes, c’est moins esthétique, moins parfait. Par contre c’est beaucoup plus vrai. Parce que le corps d'été n'existe pas ailleurs que dans l’œil de l'autre. Parce que la vérité, c'est que tous les corps d'été ont des maillots mal ajustés, suent dans les replis (oui, les maigres aussi ont des replis), tous les corps d'été sont susceptibles de choper un mélanome s'ils déconnent avec la protection solaire, tous les corps d'été ont besoin de s'hydrater, de se rafraîchir, de tremper un orteil, de glander à l'ombre, de rêver au soleil, abdos et fessiers au repos, drapés dans ni plus ni moins que l'exacte quantité d'étoffe nécessaire à leur confort.

La vérité, c’est que ce corps d’été, sans tête et sans identité, il ne vit que dans nos imaginaires névrosés, déambulant pour toujours le long d’une plage trop blonde dans un ersatz de clip californien.

Le marketing, vecteur de changement ?

Paradoxalement, c’est peut-être d’un des cœurs du problème, à savoir le monde du marketing, que le changement pourrait venir… Et si pas le changement tout court, en tout cas un début de changement de ton dans la conversation.

J’en veux pour preuve ce dossier, épinglé dans le très respectable magazine Forbes, présentant une série de recommandations post-Covid destinées aux publicitaires amenés à travailler dans “le monde d’après”: “À la suite de la crise du coronavirus, se laver les mains et porter des masques de protection est devenu une habitude pour survivre. Notre conscience corporelle risque de changer à l'avenir. Bien que nous nous soyons jusqu’ici beaucoup concentrés sur notre apparence, il se pourrait que nous commencions à considérer notre corps comme une forteresse dont nous devons prendre soin en faisant de l'exercice, en prenant des vitamines et en mangeant sainement. La publicité doit se préparer à ce changement. Commencez donc à réfléchir à la façon dont vos produits et services peuvent renforcer cette nouvelle image corporelle.

Certes, c’est d’un cynisme sans bornes, mais ainsi tourne la boutique. Ce n’est d’ailleurs pas nouveau: Cela fait déjà un moment que les magazines dits “féminins” se mettent au pas, sans doute par conviction, peut-être aussi parce qu’ils se savent sur la sellette, observés, et que l’opinion publique à cran ne laissera rien passer.

En Belgique, 49% de la population est considérée en surpoids; 15% est obèse. Ça fait 1 million et 719.000 personnes. Qui ont aussi un corps en été. Où sont-elles?

Qu’importe: retenons que le ton de la conversation est en train de changer. J’ai en tout cas envie de croire que quelque chose est en train de changer, que les équilibres se déplacent subtilement. Alors, si pour une fois, on devançait les prescriptions sociétales?

Si, pour une fois, cet été, cet été qu’on a tant attendu, on décidait que le corps d’été, c’était simplement le nôtre, exactement tel qu’il est? Si cet été, enfin, on commençait à s’en foutre?

Corps d'été, corps parfaits ?

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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